II
Le lendemain, une foule aristocratique se pressait dans les salons de lady
Holbridge. Il y avait *rout*, c’est-à-dire entassement d’invités. A peine, vers
minuit, pouvait-on se faire jour à travers les flots de dandys élégants, de
femmes à la mode toutes chargés de perles et de diamants. C’est que chez lady
Holbridge le plaisir n’était pas le seul attrait qui attirât les gens du bel
air ; on n’allait pas contempler surtout ses meubles somptueux, ses tableaux de
prix, ses porcelaines et les mille riens fastueux qui décorent l’hôtel d’une
grande dame ; on se plaisait principalement à voir cette charmante maîtresse de
maison, à entendre sa conversation piquante, remplie de mots bienveillants,
d’images poétiques, de traits malins et pourtant inoffensifs. Parmi toutes ces
richesses, elle était le plus précieux joyau.
Lady Esther Holbridge avait cet âge où l’on cesse d’être jeune fille pour
devenir jeune femme ; où les grâces de l’adolescence laissent percer la
gravité, la réflexion, qui est un attrait de plus. Sa taille était belle sans
être trop élevée, son visage noble sans lourdeur ; de longues boucles de
cheveux ombrageaient son cou de cygne ; l’azur de ses prunelles avait quelque
chose de limpide comme le ciel du midi ; en petitesse, nulle main n’eût été
comparable à la sienne. Mais tous ses avantages physiques étaient surpassés par
la douceur de sa voix, qui ressemblait au chant le plus mélodieux. Pour être
insensible à un tel ensemble de perfections, il fallait que lord Evyndal fût
aveuglément prévenu en faveur de Violetta. Du reste, il existait une telle
dissemblance entre la blonde Anglaise et la brune Italienne, qu’il était
impossible de leur accorder une égale admiration.
L’arrivée de Violetta produisit une vive sensation. La virtuose avait choisi un
costume grec ; ses bras nus étaient chargés de larges bracelets ; une petite
coiffe en brocart d’or faisait ressortir la teinte noire de ses beaux cheveux.
Elle parcourut d’un regard rapide cette assemblée qui l’avait accueillie avec
un murmure flatteur, et après avoir adressé un sourire à sire John Everett et à
l’essaim de ses autres courtisans, elle commença une brillante improvisation.
Jamais elle n’avait été plus inspirée.
A peine avait-elle terminé, que les bouquets vinrent en pluie odorante tomber à
ses pieds. Cependant, soit que la chaleur qui régnait dans les salons, soit que
l’émotion d’un tel triomphe obtenu sous les yeux de Gérald eût fatigué la
Montani, elle se dit indisposée et demanda à se retirer. Lady Holbridge, tout
en lui exprimant ses regrets de ne pouvoir la garder plus longtemps, s’empressa
de mettre à sa disposition un carrosse, et la renvoya chargée de remercîments
et de paroles obligeantes. Quant à l’oncle Geronimo, il se confondait en
salutations, accablé sous le poids des bouquets, qu’il avait eu bien soin de
ramasser.
Gérald laisse s’écouler le temps qu’exigeait la bienséance avant de quitter la
fête, puis s’esquiva et courut déposer ce billet chez Violetta :
« Mon adorée,
« Vous avez été sublime ; je vous admire autant que je vous aime.
« Daignez combler mes voeux en acceptant l’offre de ma main et de ma fortune.
J’attends votre
« réponse avec la juste impatience d’un homme qui mourra s’il n’a le bonheur de
vous posséder.
« GÉRALD EVYNDAL. »
Geronimo avait apporté au bout d’un quart d’heure le consentement de la
Montani. Les préparatifs de cette union furent poussés activement de part et
d’autre. On convint de ne rien ébruiter. Le mariage devait avoir lieu la nuit,
devant deux témoins. Lord Evyndal avait besoin du secret pour ne pas soulever
une légion de parents proches ou éloignés, tous ennemis-nés des mésalliances.
Vainement l’oncle Geronimo se désolait-il de ne pouvoir conduire sa nièce à
l’autel en habit d’apparat, l’épée au côté, le feutre à plumes sous le bras….
Il fallut bien qu’il se résignât au régime morganitique. Du reste, un obstacle
tout à fait imprévu vint déranger les projets des amants.
Un matin, des huissiers ou recors se présentèrent chez Gérald. L’un d’eux,
l’orateur de la troupe, prit la parole :
- Mylord, j’ai l’honneur de vous faire mon compliment sur votre prochain
mariage.
- Mon mariage !... D’où savez-vous ?...
- Oh ! ce n’est plus un mystère. Personne dans Londres n’ignore que votre
seigneurie va contracter ces doux liens que… qui…
- Abrégez. Que demandez-vous ?
- Votre seigneurie a probablement touché une dot considérable ?
- Faquin ! mêlez-vous de vos affaires.
- C’est que précisément nos affaires sont intéressées aux vôtres, mylord. Si
vous ne pouvez acquitter tous ces billets signés depuis longtemps par vous et
auxquels vous ne pensiez sans doute plus, parce que ce sont des choses qu’on
aime volontiers à oublier ; si vous ne pouvez en finir avec vos dettes de
jeunesse, nous serons forcés de vous arrêter.
- M’arrêter !... Moi !...
- La loi est précise. Votre liberté est notre garantie, votre personne notre
caution. Mylord, exécutez-vous de bonne grâce ; nous gémirions d’être obligés
de recourir à de fâcheuses extrémités.
- Drôles ! vous raillez, je crois… Comment voulez-vous que je trouve à
l’instant une pareille somme ?
- Il le faut, cependant. Un seigneur tel que vous doit posséder chez lui ou
emprunter facilement chez des amis huit mille livres sterling.
- Vous me demandez l’impossible. Avant que mes fermiers m’aient payé leurs
arrérages ou même avant que mes amis puissent, en se réunissant, me prêter
cette somme, il s’écoulerait plus de temps que vous ne m’en accordez.
- Alors, nous en sommes fâchés…. Suivez-nous….
- Mais….
- Suivez-nous, mylord.
- Eh bien ! laissez-moi écrire un mot à ma fiancée, puis je serai à vous.
Il traça en soupirant un billet pour Violetta, et monta, tout frémissant de
rage, dans la voiture de place que les recors avaient amenée.
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