III
Quinze jours s’étaient écoulés depuis l’enlèvement de Gérald. A la fureur dont
le jeune homme ressentit d’abord les accès, avait succédé l’abattement. Chaque
matin, il adressait une lettre à Violetta pour lui dépeindre en traits de
flamme la tristesse qu’il éprouvait loin d’elle, son impatience de la revoir,
son vif désir de la conduire à l’autel. La Montani lui avait répondu deux fois,
à une semaine d’intervalle, et son second billet avait été plus laconique, plus
cérémonieux que le premier. Gérald ne pouvait se croire oublié ; l’amour - et
surtout l’amour-propre - n’admet jamais de pareilles suppositions. Ingénieux à
prêter des excuses à la belle Vénitienne, il se la figurait assaillie d’invitations,
obligée de jouer à la Cour, au Vauxhall, à Covent-Garden, de se montrer sans
cesse à un public idolâtre ; mais quelque disposé qu’il fût à l’absoudre de
l’accusation de perfidie, il s’étonnait et s’attristait de l’abandon dans
lequel le laissait Violetta.
Un jour, on vint l’avertir qu’une dame l’attendait au parloir de la prison.
Gérald évoqua tout de suite l’image de Violetta, l’idée d’un touchant
dévouement, d’une affection courageuse ; bercé par cet espoir, il se hâta de
descendre. Quel fut son étonnement lorsqu’il aperçut sa cousine !
Ainsi, au lieu de la Montani, une parente, charmante il est vrai, mais
excessivement raisonnable ; au lieu de l’amour, la froide amitié ! quelle
déception ! Pauvre Gérald ! Le dépit qu’il éprouva était, certes, bien concevable.
L’embarras de lord Evyndal n’avait pas échappé à lady Esther Holbridge. Elle
était émue ; mais plus maîtresse de ses impressions, préparée d’ailleurs à la
scène qui allait se passer, elle ne tarda point à instruire Gérald du motif de
sa visite.
- Vous êtes bien surpris de me voir, n’est-il pas vrai ? demanda-t-elle avec un
gracieux sourire.
- Enchanté, au contraire, ma belle cousine.
- Vous pensiez que je vous avais oublié… comme les autres ?
- Je n’osais certes pas espérer la faveur d’un souvenir.
- Pourquoi ? ne m’en eussiez-vous pas donné un, si, de même que vous, je me
fusse trouvée triste et isolée ?
- Pouvez-vous en douter ?
- Alors, ne doutez pas de moi. Vos amis se sont tenus éloignés de votre prison
; au premier bruit de la disgrâce que vous avez éprouvée, ils se sont enfuis
tels qu’une volée d’oiseaux pillards qui s’écartent à tire-d’aile des lieux où
il ne reste plus rien à butiner…. Mais moi je ne suis pas assez de vos amis
pour vous abandonner : je ne suis qu’une cousine ennuyeuse.
- Vous êtes une de nos plus ravissantes ladys.
- Parlons de vous, Gérald…. On vous a donc arrêté bien brusquement ?
- C’est un tour infâme que m’a joué un ennemi inconnu. J’ai été conduit ici au
nom d’un unique créancier qui s’était rendu acquéreur de billets signés par
moi.
- Cet ennemi inconnu est devant vous.
- Comment !
- Oui, mon cousin ; j’ai payé tout ce que vous deviez aux marchands de
Westminster et aux juifs de la Cité.
- Mais c’est affreux, madame ! votre bonté ressemble à de la persécution.
- Munie de ces titres de créance, et il y en a, je crois, pour huit mille
livres, je vous ai fait arrêter….
Lord Evyndal, furieux, recula de quelques pas et dit en se croisant les bras :
- Vous me haïssez donc ?
Lady Holbridge secoua la tête et répondit avec un sourire :
- Loin de là ; j’ai voulu vous donner une grande preuve d’affection, vous
empêcher de contracter une union insensée.
- Quoi ! vous saviez…. murmura Gérald un peu confus.
- Est-ce que je ne dois pas connaître tous vos projets ? c’est mon état,
puisque je remplace votre digne mère. Écoutez-moi, mon ami. Lorsque lady Sarah
Evyndal quitta cette terre pour un meilleur séjour, elle m’appela près de son
lit de souffrance ; pressant mes mains dans sa main défaillante, elle me dit : «
Ma chère Esther, je vais laisser mon fils seul au sein d’un monde qu’il ne
connaît point. C’est à peine s’il vient de sortir de l’Université ; mille
embûches peuvent être mises sur ses pas ; ses compagnons de plaisir le
tromperont ; des femmes artificieuses fascineront son coeur ; pour lui tout
sera dangers sans cesse renaissants. Vous dont la raison est avancée, dont la
position est faite ; vous qui, moins âgée que lui, avez cependant de l’autorité
par votre rang, par votre titre de veuve, veillez sur Gérald, non comme un
censeur rigide, mais comme une autre mère. Rendez-lui la morale agréable, le
devoir facile ; éclairez-le, tout en respectant ses illusions ; prenez ma place
auprès de lui ; enfin, soyez son guide. » Maintenant, Gérald, dites-moi, vous
ai-je fatigué de mes leçons en cherchant à accomplir les voeux de l’excellente
lady Evyndal ? Vous ai-je importuné ? J’attends de votre justice cette
déclaration.
- Ma cousine, vous êtes noble et généreuse, et ma reconnaissance n’égalera
jamais vos bontés. Mais aujourd’hui, puisque mon secret vous est dévoilé, je
m’expliquerai franchement. Cette union que vous avez voulu briser faisait le
charme de ma vie ; j’y attachais toutes mes espérances ; m’empêcher de la
contracter, ce serait m’empêcher d’être heureux. Votre amitié n’ira pas
jusque-là, j’espère….
- S’il en était ainsi, Gérald ; si, en effet, vous éprouviez pour cette
étrangère une passion profonde, et si cette Violetta Montani était digne de
l’inspirer, je vous dirais moi-même : « Reprenez les projets dont j’ai suspendu
l’exécution. » Mais vous vous abusez sur l’état de votre coeur ;… vous n’aimez
pas cette femme.
- Je ne l’aime pas, moi !
- Vous ne l’aimez pas sérieusement,… car vous ne sauriez l’estimer. Tenez, je
gage qu’elle ne vous a point donné de marques de tendresse pendant votre
captivité.
Lord Evyndal rougit et toussa un peu.
- J’en étais certaine, reprit lady Esther. Ces créatures-là sont comme le
phalène, qu’attire la lumière ; il leur faut de l’éclat : elles ne
reconnaissent les gens qu’aux dorures de l’habit.
- Ma cousine, vous êtes bien sévère. Violetta m’aime, je n’en saurais douter.
- Oui, et en attendant votre retour, elle se console au milieu des hommages.
- Par exemple, dit Gérald avec dépit, il vous serait difficile de m’administre
la preuve de ce fait.
- Moins difficile que vous ne le pensez ; au besoin, sir Stephen Mevil, sir
John Everett et plusieurs autres merveilleux vous édifieraient sur ce sujet.
- Les misérables !... demain ils recevront mon cartel.
- Demain vous seriez honteux de vous constituer le chevalier, le Roland de
cette nouvelle Angélique, car ce soir même vous saurez de quelle manière elle
aimait son fiancé.
- Ce soir !... Mais comment s’assurer de sa perfidie ? je suis prisonnier.
- Vous êtes libre : voici vos billets.
- Moi consentir à les accepter !
- Prenez-les ; ils n’ont plus de valeur.
Et lady Holbridge déchira les titres de créance. Gérald la regardait avec
stupéfaction, sans même songer à arrêter sa main.
Elle ajouta :
- Vous ne me devez plus que sur parole : entre nous il n’est pas besoin d’autre
garantie. Il en faut plus, par exemple, avec la Montani.
- Ah ! ces mots à double sens me désespèrent. Mettez le comble à votre
générosité en donnant des ordres pour que les portes de ma prison me soient
ouvertes, et je cours à l’instant chez la perfide….
- Oui, tomber à ses pieds et redevenir sa dupe. Mon cher cousin, vous ne
sortirez pas d’ici avant ce soir ; c’est ce soir seulement que vous serez
instruit. Écoutez-moi : Vers huit heures rendez-vous à Hyde-Park, non loin de
la laiterie ; vous vous cacherez derrière le piédestal de la statue de Minerve.
Là, bientôt viendront s’asseoir, sur un banc de bois, deux personnes que le
*hasard* de leur promenade paraîtra avoir amenées de ce côté, et dont vous
entendrez la conversation. Le reste vous regardera.
- O Violetta ! s’écria Gérald, s’il est vrai que tu m’aies trahi, malheur à toi
!
- Enfant que vous êtes de vous emporter ainsi ; la coquette a joué son rôle de
coquette. Adieu.
- Ma cousine, vous avez été bien cruelle.
- J’ai rempli mon devoir. Adieu, Gérald…. sans rancune au moins !
- De la rancune ! votre amitié peut s’égarer, mais ses intentions sont
généreuses.
- Et désintéressées. Au revoir, mon cousin.
Lady Esther s’éloigna d’un pas léger, tandis qu’on ramenait Gérald dans
l’intérieur de la prison.
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