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Alfred Des Essart
La Montani

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  • IV
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IV


L’heure indiquée par lady Holbridge avait sonné. Déjà lord Evyndal se trouvait à son poste, comptant les minutes avec l’impatience de la jalousie et cherchant à se tromper lui-même, à se persuader que Violetta était incapable de manquer à la foi jurée. Tantôt il se rassurait en repassant dans sa mémoire les serments qu’il avait reçus de la belle étrangère ; tantôt il désespérait, et, outré de fureur, comme s’il eût eu sous les yeux le spectacle de l’infidélité, il tourmentait la garde de son épée. Le More de Venise ne se serait pas permis une pantomime plus excentrique. Autour de Gérald tout était silencieux ; à peine quelques promeneurs passaient-ils au loin. Une faible brise agitait le feuillage, qu’argentaient les rayons de la lune.

Deux ombres s’avancèrent du côté de la statue. Gérald tressaillit ; il avait distingué une robe blanche et le frac d’un cavalier aux formes sveltes et gracieuses. Ce couple mystérieux vint s’asseoir sur le blanc de bois. L’amant jaloux entendit une voix qu’il reconnut tout de suite, dire d’un ton caressant :

- Pourquoi m’avoir entraînée si loin de ma société ? Vous êtes un enfant, cher sir Ellesmer ; je crains que mon bon oncle ne soit fort inquiet.

Le cavalier répondit assez bas pour que les paroles n’arrivassent point jusqu’à lord Evyndal, qui écoutait avidement. Au nom d’Ellesmer, Gérald avait frémi d’indignation : être trahi par un parent, un ami, c’était pour lui un double chagrin.

La jeune femme reprit :

- Allons, impossible de vous résister. Je consens à m’asseoir ici ; mais à une condition, c’est que vous ne me parlerez plus de votre amour.

Evyndal respira.

- Ne plus vous parler de mon amour ! répéta sir Ellesmer. Commandez-moi, madame, de ne plus vous voir ; bannissez-moi à jamais de votre présence ; sinon, tant que j’aurai le bonheur de vous contempler, il faudra que je m’écrie : « J’adore l’incomparable Violetta Montani ! »

- Oh ! vous exagérez…. Je me défie de ces grands feux qui s’allument vite et s’éteignent de même ; passions d’un jour que remplacent, le lendemain, d’autres passions non moins éphémères. Soyez franc : A combien de ladys avez-vous juré fidélité éternelle ?

- Et vous, coquette, pour combien de malheureux soupirants avez-vous joué la comédie de l’amour ?

- Moi ! dit la Montani en éclatant de rire ; j’ai laissé jouer cette comédie, mais jusqu’ici je n’ai point daigné y accepter un rôle.

- Cependant, madame, lors Evyndal a la réputation d’avoir été honoré par vous d’une distinction toute particulière.

- Je ne sais pourquoi j’avais consenti à l’épouser ; ses créanciers m’en ont débarrassée, il m’ennuyait déjà.

- Comme moi, sans doute, je vous ennuierai bientôt.

- Non, vous m’amusez. Quel âge avez-vous, sir Ellesmer ?

- Vingt ans, belle Violetta… et une fortune assez considérable pour faire de vous une des plus grandes dames de l’Angleterre, si vous daignez y consentir.

En parlant ainsi, Ellesmer se jeta aux pieds de la Montani. C’en était trop : Evyndal sortit brusquement de sa cachette et offrit son visage courroucé aux regards étonnés de la Vénitienne. Celle-ci poussa d’abord un cri ; mais bientôt remise de sa frayeur, elle accueillit Gérald par le rire moqueur qui lui était familier. Le jeune lord, refoulant dans son coeur tout autre sentiment que celui du mépris, laissa tomber ces paroles :

- Madame, je ne me pardonnerai jamais d’avoir pu offrir le nom de mes aïeux, un nom sans tache, à la femme qui ne sait pas unir à la beauté du visage la noblesse de l’âme, au talent la dignité de la conduite. Vous trompez, vous serez trompée un jour ; vous abandonnez, on vous délaissera ; vos larmes couleront en expiation de celles que vous vous plaisez à faire répandre. Adieu à jamais !

- Peut-on, dit Violetta, prendre ainsi au sérieux un simple badinage !

- Non, non, madame, n’essayez pas de me tromper encore. Je ne suis plus votre dupe ; vous m’avez délié de mon serment.

- Me croyez-vous tant à plaindre, mylord ? Permettez que je me retire ; je goûte peu ces scènes de tragédie, et d’ailleurs, j’aperçois mon oncle qui me cherche. Bientôt vous apprendrez qu’un riche baronnet a été fier d’accepter cette main dont vous ne voulez plus.

- Sir John Everett, sans doute ?

- Lui-même.

- Je le plains !

Violetta fit un geste de dépit. Gérald, se tournant alors vers son rival, lui dit :

- Quant à vous, monsieur, si vous êtes réellement un Ellesmer, je vous suppose du courage. Suivez-moi.

Et le saisissant par le bras, il entraîna le jeune homme qui, tout en marchant, détournait la tête avec une certaine affectation. Ils arrivèrent à une allée écartée. Lord Evyndal s’arrêta, et tirant son épée, cria d’une voix altérée :

- C’est ici qu’un de nous doit mourir…. Toi qui m’as ravi le bonheur, défends ta vie !

- Quoi ! vous voulez me tuer, Gérald ? dit une voix claire avec un petit accent de malice.

- O ciel ! murmura le lordsuis-je le jouet d’un rêve ? Êtes-vous sir Ellesmer… ou bien êtes-vous ma cousine ?

- Regardez-moi, vous ne douterez plus.

- Lady Esther !

- Qui avait voulu achever la guérison qu’elle avait entreprise.

- O ma cousine, quel affreux service vous m’avez rendu !

- Remerciez-moi, mon cher Gérald, et ne m’accusez pas… Dans le mariage, l’inégalité des conditions est souvent un obstacle au bonheur.

- Oui, vous avez raison. Tenez, maintenant je me demande ce que j’aimais en cette femme.

- Est-ce là votre pensée réelle ?

- Je suis sincère.

- Eh bien ! puisque vous voilà redevenu raisonnable, promettez-moi de me pardonner la ruse dont je me suis servie…. Votre digne mère l’eût approuvée.

Evyndal, touché de tant de bonté, remercia mille fois lady Esther. Tous deux cheminaient lentement, livrés à un entretien plein de charmes, éveillant les souvenirs de leur enfance, se livrant à ces confidences que la bouche commence et que le coeur achève. Gérald s’étonnait de découvrir à chaque instant dans sa cousine des perfections qu’il n’avait pas soupçonnées jusqu’alors ; il applaudissait à ses mots choisis, fins, de bon goût ; il admirait sa beauté, sa taille élégante, son regard pur, sa voix mélodieuse. Quand ils arrivèrent à l’entrée du parc, lady Holbridge fit un signe ; un de ses gens qui l’attendait appela le cocher ; Gérald et sa cousine montèrent dans la calèche et furent emportés rapidement vers le Strand. Un quart d’heure après, la voiture s’arrêtait devant l’hôtel de lady Holbridge. Le jeune lord pressa la main de sa cousine, et dit avant de s’éloigner :

- Que je serais heureux si cet équipage me ramenait chaque jour chez moi !...

- Chez vous, Gérald ?

- Avec ma femme.

ALFRED DES ESSARTS.




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