Ane,
je te salue, éternel porteur de bât, Ane utile, Ane patient, Ane toujours
raillé, Ane à l'échine meurtrie, Ane aux longues oreilles, Ane, je te salue…
L'Ane, vous
dira Buffon, est de la famille du Cheval. Sans doute, mais c'est un cadet ;
semblable à ces déshérités dont les parents occupent de brillantes positions,
il est voué d'avance à la vie humiliée et douloureuse, condamné au labeur sans
trêve, destiné aux coups. Dans l'ordre équestre, l'Ane d'ailleurs n'entre guère
que par surprise, comme certains plébéiens n'entrent dans la maison de quelque
grand seigneur que par la porte bâtarde.
Le Cheval, lui
est un animal héroïque ; il fait figure dans l'histoire, il a sa place dans
l'art, il orne les bas-reliefs monumentaux, il est attelé au quadrige des triomphateurs
; il s'élance du ciseau de Phidias pour courir sur le fronton du Parthénon. Il
est, selon Lamartine, le piédestal des rois ; il est le coursier
fougueux que César éperonne, de Victor Hugo, et pour lui le Richard III de
Shakespeare offre un royaume un soir de défaite. Acteur dans les ardents
combats, il participe de l'enthousiasme que l'Humanité éprouve pour ceux qui
tuent. A Epsom ou à Longchamp, il tient cent mille hommes haletants au bout de
son sabot. Il a des noms : il se nomme Incitatus et on le proclame
consul, et devant lui marchent les faisceaux des Scipion et des Métellus ; il
s'appelle Bucéphale ou Veillantif, et il porte Alexandre ou
Roland ; il est inscrit au Stud-book sous le nom de Gladiateur ou
de Monarque, et il gagne des millions à son maître avec ses jambes ; il
est chanté sous le nom de Pégase et il emporte les poètes à l'hôpital sur ses
ailes. Il a une généalogie comme un gentilhomme et des journaux comme le peuple
souverain.
L'Ane ne sait
ce que c'est qu'une généalogie, le sang d'âne court les prés comme le sang de
peuple court les rues et les ruisseaux. Fécond comme les pauvres, l'Ane enfante
au hasard des milliers d'ânons qui travailleront comme lui et, comme lui, souffriront
les mauvais traitements. En fait de nom, il n'a qu'un sobriquet, il est
Aliboron. Pour lui, le livre d'or de Clio ne s'ouvre pas, et s'il va à la
bataille, pour laquelle les fabulistes lui reprochent unanimement de n'avoir
qu'un goût modéré, c'est pour s'exposer aux coups sans pouvoir acquérir de
gloire. A travers les ornières qu'ont faites les canons, il traîne la cantine
qui versera une goutte de cordial à quelque agonisant ; il est dans les
ambulances…
Être utile,
voilà quel est le rôle de l'Ane ici-bas. Sous la pluie et sous le soleil, il
transporte au marché les légumes et les fruits, il va chaque jour au moulin,
pliant sous le poids de sacs de farine, il sert aux femmes et aux enfants, et
si parfois il rechigne un peu devant quelque fardeau trop lourd, il se résigne
vite et, soutenu par cette philosophie qui le caractérise, il se remet bien
vite en route.
Prolifique
comme le prolétaire, accommodant d'humeur et facile à vivre comme lui, l'Ane
n'est-il point l'image du vilain toujours peinant, toujours écrasé sous
l'impôt, toujours produisant plus qu'il ne consomme et toujours conspué par
ceux qui consomment plus qu'ils ne produisent ?
Par un
illogisme qui s'explique par le désir d'être dispensé même de la
reconnaissance, on s'est efforcé, en effet, de rendre ridicule ce paria. Ce
n'est point seulement une victime qu'on exploite, c'est une cible à toute
plaisanterie. Les privilégiés qui reprochent à l'homme du peuple son ignorance
au lieu de s'occuper de la faire cesser, ont personnifié l'ignare dans un
animal qui sait ce que très peu de docteurs savent : supporter patiemment la
souffrance…
Par un
symbolisme plus profond qu'on ne croit, l'Ane n'apparaît dans la vie publique qu'en
des manifestations qui semblent compléter encore la ressemblance de sa destinée
avec celle du plébéien. Monté par Silène, il est mêlé aux fêtes orgiaques, il
est flanqué à droite et à gauche d'outres remplies de ce vin dans lequel
l'ouvrier cherche si souvent l'oubli de ses maux. Uni à son grave camarade le
Boeuf dans l'étable de Béthléem, il réchauffe de son haleine ce divin
nouveau-né qui vient dire au monde : "Heureux les pauvres, car le royaume
du ciel leur appartient !"
Le jour de
l'entrée triomphale à Jérusalem, c'est lui qui porte le Sauveur. Aux vainqueurs
altiers, aux manieurs de glaive farouches, à ceux que la Victoire précède en
sonnant dans son clairon et que la Mort accompagne avec des cris d'oiseau de
proie, le Cheval qui piaffe et qui hennit. Au doux conquérant, à l'ami des
humbles, l'Ane modeste et résigné. L'esclave, bête de somme humaine ; l'Ane,
esclave de l'ordre animal, sont réhabilités le même jour. La croix infâme qui
sert au supplice de l'un devient un signe sacré pour toute la terre, le dos
pelé de l'autre sert de monture à Celui auquel les firmaments obéissent…
L'Église s'en
souvient et le moyen âge célèbre ces fêtes de l'âne qui finissent par
dégénérer en saturnales. Messire Ane pénètre dans le sanctuaire au bruit des hi-han
joyeux de l'assistance en ce jour où tout est interverti ; où les serfs
s'habillent en seigneurs, où les frères lais siègent au choeur.
Sous toutes
les latitudes le sort de l'Ane est le même. Sans doute on lui témoigne en
Orient des égards qu'il ne rencontre pas en Europe et, si un ambassadeur turc a
écrit que "Paris était le paradis des femmes et l'enfer des Chevaux",
un voyageur paradoxal a pu soutenir "que Constantinople était le paradis
des Anes et l'enfer des femmes".
Il n'est point
rare de trouver là-bas quelques Anes qui, bien nourris, ménagés, ignorants des
brutalités, personnifient, en quelque sorte, l'aristocratie de la race asine.
Qui ne connaît les Anes d'Orient de Decamps, la meilleure toile
peut-être du maître ? Près d'une muraille blanche qui s'effrite, un Ane semble
attendre le moment de se remettre en marche ; un autre, encore couché, a l'air
de faire la sieste. Au premier plan un jeune Arabe à la physionomie rêveuse,
paraît plus préoccupé de contempler la campagne inondée de soleil, que de
tourmenter les animaux dont il a la garde.
Hélas ! les
peintres sont menteurs comme les poètes, ut poesis pictura, et dans ses Croquis
algériens M. Charles Jourdan nous a décrit un coin de la vie des Anes en
Algérie, qui n'a rien de particulièrement gai. De l'autre côté de la
Méditerranée tous les matériaux de construction sont transportés par des Anes
qui seuls ont le pied assez sûr pour se risquer sur le pavé étroit et glissant.
C'est une corporation rigoureusement fermée à tout profane, celle des Mzabites,
qui a monopolisé l'exploitation des Anes.
Suivant leurs
ressources, ils achètent quatorze, vingt-huit ou quarante-deux bourriquets ;
plus parfois, mais toujours un multiple de quatorze, car l'escouade
réglementaire, capable de transporter un mètre cube de matériaux quelconques :
sable, chaux ou pierres, s'élève à ce chiffre. Cette escouade est conduite par
quatre hommes qui sont chargés du soin, non seulement d'entretenir leurs Anes,
mais de mettre constamment en état le bât et le double coussin qui constituent
le harnachement de chaque bête.
Le harnais est
des plus primitifs : une corde enroulée autour du cou de l'animal et formant
collier. Veut-on mettre la bête en position pour être chargée ou déchargée,
c'est par là qu'on la saisit ; quand elle résiste à la traction, le conducteur
s'en prend sans façon aux oreilles ou à la queue, moyen de persuasion
irrésistible.
"C'est un
rude métier, écrit M. Charles Jourdan, que de pousser devant soi le troupeau
aux longues oreilles, non qu'il soit indiscipliné, grand Dieu ! car les pauvres
animaux qui le composent sont l'image vivante de la docilité et de la crainte,
mais il faut charger les matériaux, les conduire sous un soleil brûlant ou sous
des averses diluviennes, dans des endroits escarpés, que les charrettes ne
peuvent aborder.
La bête
souffre, mais l'homme non plus ne ménage pas sa peine. Si âpre que soit
cependant la besogne, cela n'enlève rien à la gaieté, ni à l'insouciance du
conducteur.
Tantôt à pied
dans la poussière, stimulant ses bourriquots qui trébuchent sous leur
fardeau, tantôt perché sur la croupe de l'un d'eux, et les ramenant à vide, il
chante à tue-tête un air monotone qu'il interrompt souvent pour lancer le cri :
Arri ! au bruit duquel détale toute la bande.
Le
bourriquotier n'a pas l'âme tendre ; armé d'un bâton à peine flexible, il
frappe à coups redoublés sur les retardataires de la troupe et ne tarde pas à
marbrer leurs cuisses maigres de blessures sanguinolentes. C'est toute
l'amélioration que la Société protectrice des animaux a pu obtenir après des
démarches et des plaintes sans nombre.
Autrefois les
Mzabites ne frappaient jamais ; ils piquaient.
Un bâton plus
court, à l'extrémité duquel était enchâssée une pointe de fer, leur servait
d'aiguillon, et cet instrument barbare labourait sans cesse la croupe de leurs
victimes. L'instrument de torture a changé, mais le traitement est toujours
aussi cruel.
Cependant la
physionomie de celui qui l'applique respire tout autre chose que la férocité.
Sous sa peau hâlée, presque noire, s'étale un bon sourire et perce un franc
regard. Il va gaiement son chemin, la tête enveloppée dans un haillon de
cotonnade, le corps enfermé dans un sarrau de toile ou de laine taillé comme un
sac, battant de ses jambes nues les flancs de sa grêle monture."
Qu'il
transporte des pierres à Alger ou qu'il porte des enfants et des jeunes filles
à travers la forêt de Montmorency, dans ces joyeuses parties qu'a racontées
Paul de Kock, l'Ane, on le voit, est partout victime des mêmes procédés ;
partout il est digne de cette pitié que nous sommes heureux de lui témoigner
publiquement ici…
L'Ane est-il
donc irréprochable ? Quel que soit mon désir de rendre justice à ce grand
méconnu, je ne voudrais pas aller jusqu'à soutenir cette thèse. La Fontaine,
qui, selon moi, a été dur pour l'Ane, a bien vu cependant quelques traits de
son caractère. L'Ane est un loustic, il aime les mauvaises plaisanteries et les
tours d'un atticisme douteux : il s'amuse comme un fou à ces grosses malices au
risque de les expier sous le bâton.
C'est un
sournois. On est en droit de lui reprocher un entêtement bizarre, particulier
aux gens qui n'ont pas de volonté. Vous les connaissez, ces obstinations
incompréhensibles de lunatiques qui se butent à un rien après avoir tout
supporté et qui déploient alors cette force d'inertie contre laquelle tous les
arguments, même les plus frappants, viennent se briser. L'Ane est ainsi. Quelle
idée traverse sa cervelle à certains moments ? Le vase est-il trop plein et
déborde-t-il ? Est-il à bout et ne peut-il rien accepter après avoir tout subi
? Est-il révolté du peu de raison de l'homme qui lui demande plus qu'il ne
saurait fournir ? On n'en sait rien. L'Anesse de Balaam n'a parlé qu'une fois
et encore c'était dans le désert…
L'Ane est
malencontreux, je vous l'accorde encore, ce qui tient à son défaut d'usage du
monde. Les caresses que, dans son désir de rivaliser avec le petit Chien, il
prodigue à son maître avec son pied, en accompagnant d'un chant gracieux cette
action hardie, démontrent qu'il n'est point organisé pour la vie des cours. Il
est naïvement vaniteux ; il prend pour lui les hommages qu'on rend aux reliques
dont il est chargé ; tantôt il s'affuble de la peau du Lion pour épouvanter le
voisinage ; tantôt il se fait honneur d'une victoire à laquelle il n'a
contribué que par ses braiments.
Malgré tout,
l'Ane sort sympathique de cette Comédie animale que La Fontaine nous a
donnée avant que Balzac ne nous donnât la Comédie humaine. Il n'a point,
comme tant d'autres, de gros méfaits sur la conscience, et la spontanéité de
ses aveux dans les Animaux malades de la peste témoigne d'une âme de
bête au fond candide et honnête. Qu'il est nature ce cri de Haro sur le
baudet ! qui retentit contre le faible et l'innocent ! C'est cette iniquité
précisément qui recommande maître Aliboron à la compassion de tous les coeurs
généreux.
Sévèrement
traité par les fabulistes, l'Ane n'a pas eu plus de chance avec les faiseurs
d'histoire naturelle.
Buffon, chose
curieuse, est le plus courtois de tous avec ce manant. Il semble, à lire le
chapitre que le naturaliste à manchettes consacre à Aliboron, voir l'écrivain
grand seigneur se promener aux environs de son château, s'arrêter en apercevant
quelque Ane de meunier, et lui dire : "Approche ici, petit, que je te
décrive."
"L'Ane,
dit-il, est aussi humble, aussi patient, aussi tranquille que le Cheval est
fier, ardent, impétueux ; il souffre avec constance, peut-être avec courage,
les châtiments et les coups. Il est sobre et sur la quantité et sur la qualité
de la nourriture ; il se contente des herbes les plus dures et les plus
désagréables que le Cheval et les autres animaux lui laissent et dédaignent. Il
est fort délicat sur l'eau ; il ne veut boire que de la plus claire et aux
ruisseaux qui lui sont connus. Il ne se vautre pas, comme le Cheval, dans la
fange et dans l'eau ; il craint même de se mouiller les pieds et se détourne
pour éviter la boue…
Il est
susceptible d'éducation et l'on en a vu d'assez bien dressés pour faire
curiosité de spectacle. Dans la première jeunesse, il est gai et même assez
joli : il a de la légèreté et de la gentillesse ; mais il la perd bientôt soit
par l'âge, soit par les mauvais traitements, et il devient lent, indocile et
têtu ; il n'est ardent que pour le plaisir, ou plutôt il en est furieux, au
point que rien ne peut le retenir et que l'on en a vu s'excéder et mourir
quelques heures après. Comme il aime avec une espèce de fureur, il a aussi pour
sa progéniture le plus fort attachement. Pline nous assure que lorsqu'on sépare
la mère de son petit, elle passe à travers les flammes pour aller le rejoindre.
Il s'attache aussi à son maître, quoiqu'il en soit ordinairement maltraité ; il
le sent de loin et le distingue de tous les autres hommes. Il reconnaît aussi
les lieux qu'il a coutume d'habiter, les chemins qu'il a fréquentés."
Toussenel, qui
a trouvé souvent de si fines et de si ingénieuses analogies entre l'homme et
l'animal, qui a découvert dans sa Zoologie passionnelle de si
mystérieuses affinités entre l'être humain et la créature inférieure, n'a pas
été indulgent pour l'Ane. Pour lui l'Ane est la personnification de
l'Auvergnat, rude au travail, mais grossier et étranger à tout sentiment du
Beau. Il reproche au pauvre Aliboron d'être un rural, conservateur égoïste,
routinier, cupide et sec, borné d'apparence et malin en dessous.
"Ne nous
y trompons pas, écrit l'auteur de l'Esprit des bêtes, l'Ane, comme
l'Auvergnat, est plus rusé et plus ignorant que sot, et l'histoire a recueilli
de lui une foule de mots mémorables, notamment celui-ci : Notre ennemi,
c'est notre maître. Ce qui prouve que la maligne bête s'exprime aussi en
très bon français quand elle veut. La sottise pivotale que je reproche à l'Ane
est de ne pas conformer son vote à cette opinion, et de donner toujours sa voix
à celui qui le malmène le plus brutalement.
Cette
contradiction bizarre entre ses bons mots et ses votes démontre que l'Ane ne
fait d'opposition que par tempérament, et que cette opposition, chez lui, s'en
tient volontiers à l'épigramme et à la rétivité. Je ne compte pas plus
sur l'Ane que je n'avais compté sur l'opposition dynastique pour le succès de
la révolution dernière. L'Ane, qui fait une guerre d'extermination au chardon,
emblème de la presse bonne et mauvaise, a trop de points de contact avec les
petits hommes d'État qui inventent les législations de septembre pour que j'aie
foi en ses reliques. Défions-nous, défions-nous des gens qui sont toujours
prêts à se rouler par terre et qui attendent que nous soyons endormis pour nous
jeter à bas."
S'il me
fallait chercher l'analyse la plus complète et l'explication la plus profonde
de la nature de l'Ane, je la demanderais à Apulée.
Ces mythes
grecs, si clairs dans la radieuse jeunesse de l'Hellade, tombèrent un peu dans
la subtilité au moment de la décadence. Malgré tout, même dans le latin
alambiqué de l'Africain Apulée, ils gardent encore je ne sais quel charme
pénétrant.
N'est-elle
point saisissante cette allégorie d'un homme jeune et beau métamorphosé en Ane
et condamné à ne reprendre sa première forme que lorsqu'il aura mangé des roses
? C'est l'éternelle histoire de l'indigent auquel on ordonne pour se guérir du
Haut-Brion et du jus de poulet. C'est le cercle vicieux en un mot ; il faut
justement à l'Ane ces roses que nul n'aura la pensée de lui offrir.
J'aperçois là,
pour ma part, formulée en termes très suffisamment précis, une nouvelle preuve
de la similitude que j'indiquais en commençant entre le travailleur et l'Ane. Pour
se relever de la position humiliée qui est la sienne, il faut à l'homme comme à
la bête des roses, c'est-à-dire les parfums, la grâce, la science, l'art,
l'idéal, tout ce qui brille, tout ce qui sent bon, tout ce qui poétise et
enchante l'existence. Or, précisément, c'est ce qui n'est pas à la portée des
misérables.
Au milieu d'un
sacrifice, l'Ane s'approche du prêtre d'Isis qui porte des roses à la main et
il reprend son enveloppe première. En dépit des détails scabreux auxquels se plaît
la fable milésienne qui a servi de thème premier à Apulée, l'auteur ne s'est-il
pas proposé un enseignement plus haut ? N'a-t-il pas voulu dire à tous que
c'est au prêtre qu'appartient la mission d'initier à l'éternelle beauté, de
relever et d'affranchir les déshérités de l'univers ?
Que
disions-nous ? Que l'Ane était dédaigné de la littérature. Dans le monde
antique finissant, il inspire un livre à Apulée ; dans notre monde moderne,
déjà bien vieux, et qui, avec ses troubles, ses angoisses, ses fantômes
hallucinants, ressemble tant au siècle où vécut l'Africain, Victor Hugo donne à
un poème tout entier ce titre : l'Ane.
Ne voilà-t-il
pas de quoi consoler le pauvre animal de la disgrâce qui vient de le frapper ?
Jadis, martial du moins après sa mort, il fournissait la peau ronflante à ces
tambours sonores sur lesquels on battait la charge ; s'il ne courait pas
lui-même au-devant d'un trépas sublime, il avait la satisfaction d'y envoyer
les autres. Hélas ! on a crevé les tambours en même temps qu'on tuait beaucoup
d'autres choses. L'Ane n'est plus utile à la musique qu'en fournissant avec ses
tibias les montures de ces clarinettes que Toussenel détestait si cordialement
et qui sont de plus en plus nécessaires aux aveugles qui se multiplient dans un
pays où les borgnes sont rois…
ÉDOUARD
DRUMONT
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