SCÈNE II.
LES NOUVEAUX DÉLASSEMENTS, LE PUBLIC.
LES NOUVEAUX-DÉLASSEMENTS.
Sans gêne ! Pourquoi donc, cher
Public ? Les quinquets
De ces tréteaux, qu'hélas ! déjà tu critiquais,
Ne sont pas allumés encore : on emménage.
Pliant sous les fardeaux, les portefaix en nage
Apportent les décors, les malles, les cartons.
Attends ! et tu verras si nous nous écartons
Du programme, et s'il est vrai qu'ici l'on te leurre.
Mais sois plus patient ! ce n'est pas encor l'heure
De lever le rideau sur l'ouvrage important
Dont l'auteur est caché derrière ce portant.
Avant que le chef-d'oeuvre ignoré se meurtrisse
Ou triomphe devant tous, permets que l'actrice
Ajuste ses cheveux postiches, noirs ou blonds,
Et mette, pour cacher sa peur, car nous tremblons,
Du rose à son visage, et transforme en étoiles
Ses yeux, qui tout à l'heure incendieront les toiles
Peintes, où, ce pendant qu'en l'air nous commérons,
On dévide le fil des gais Décamérons !
LE PUBLIC.
Donc, ce n'est pas encor cette
heure solennelle
Où, lorsque l'orchestre a joué sa ritournelle,
Le régisseur préside aux hardis casse-cous
De la pièce nouvelle en frappant les trois coups ?
LES DÉLASSEMENTS.
Pas encore.
LE PUBLIC.
Pardon ! C'est que mon montre
avance.
Çà ! vous venez ici prendre la survivance
Des vieux Délassements-Comiques, vagabonds
Qu'on a vus, surprenant la ville par leurs bonds,
De quartier en quartier promener leurs pénates ?
S'il vous faut parler franc, jadis vous me peinâtes,
Quand je vous vis quitter l'antique boulevard,
Si français, si vivant, si gamin, si bavard,
D'où les couplets joyeux montaient en folles bulles,
Où près de la Gaîté dansaient les Funambules !
LES DÉLASSEMENTS.
Mais nous y revenons au boulevard
aimé !
C'est le même toujours, bien qu'il soit transformé.
Car, ô Paris ! en vain à nous tu te révèles
Jeune, éclatant et riche, et tes maisons nouvelles
Se dressent comme pour un féerique décor :
L'âme du souvenir chez toi palpite encor !
Le vieil esprit gaulois circule dans tes rues,
Tel qu'au siècle où, poussant comme autant de verrues,
Tes bouges démolis étalaient fièrement
Leurs murs percés à jour sous le clair firmament !
Et, joyeux d'abriter sous des corniches sûres
Ses amours qui temblaient dans les vieilles masures,
Le moineau franc, buvant l'air enfin assaini,
Arrive aux toits nouveaux porter son ancien nid !
LE PUBLIC.
Bien que le souvenir du passé
s'en exhale,
Vous allez cependant, dans la nouvelle salle,
Créer un genre neuf, et fuir les errements
Suivis jusqu'à ce jour par les Délassements ?
LES DÉLASSEMENTS.
Je n'en sais rien.
LE PUBLIC.
Comment ?
LES DÉLASSEMENTS.
Nous tentons
une épreuve
Et nous aventurons dans une route neuve.
Où nous mènera-t-elle ? On le saura demain,
Selon que le succès nous donnera la main
Ou bien nous tournera les talons. L'Espérance
Nous soutient cependant, et, dans la transparence
Du grand ciel vers lequel nos regards sont tendus,
Nous la voyons, riant des obstacles ardus,
Et sa voix, dominant le fracas de l'orage,
Chante dans notre coeur et nous dit : Bon courage.
LE PUBLIC.
Pourtant, je ne crois pas
vraiment que vous puissiez
Faire ce qu'avant vous firent vos devanciers.
LES DÉLASSEMENTS.
Pourquoi pas ?
LE PUBLIC.
Pourquoi ? Mais parce
que d'autres modes
Viennent, qui font trouver les vieilles incommodes,
Parce qu'il faut du neuf, que sais-je moi ?
LES DÉLASSEMENTS.
C'est vrai.
Mais rien n'est vieux. Le vin pur dont je m'enivrai
Et qui fait, clair et chaud, les destins moins sévères,
Est jeune, et c'est le vin qui brillait dans les verres
Que vidaient nos aïeux en portant des santés !
C'est le même soleil qui vient tous les étés
Réjouir les oiseaux sous les vertes ramures
Et transformer en or les belles moissons mûres ;
Et de la ville aux champs, des chaumes aux palais,
Toujours le même rire a, depuis Rabelais,
Éclaté sur la lèvre en fleur de notre France !
Hélas ! toujours aussi l'immortelle souffrance
A déchiré nos coeurs ! L'homme ne change pas ;
Vers le sentier d'hier il dirige ses pas ;
Eh bien ! pourquoi chercher des routes inconnues
Quand s'ouvrent devant nous les vastes avenues
Que nos pères joyeux suivirent un matin,
Et qui montrent aux yeux ravis un but certain ?
Ayons donc moins d'orgueil ! que le présent relie
L'avenir au passé, que souvent on oublie.
LE PUBLIC.
Le passé des Délass. Ah !
vraiment ! ce boui boui
A son histoire, ainsi que les grands peuples ?
LES DÉLASSEMENTS.
Oui.
LE PUBLIC.
Une histoire, en ce cas, bien
souvent équivoque.
LES DÉLASSEMENTS.
Pour qu'il se justifie, attends
que je l'évoque.
Parais, ô cher aïeul : ô vieux Théâtre qui
Jadis portas le nom de la grande Saqui !
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