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Albert Glatigny
Les Folies-Marigny

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  • SCÈNE II. MARS, GUIGNOL, puis LA FANTAISIE
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SCÈNE II.

MARS, GUIGNOL,
puis LA FANTAISIE

 

GUIGNOL.

Bien dit, ô cher lutin, car la séve écumante
Bout dans cette cité formidable et charmante,
Et comme la forêt, Paris a son réveil
Lentement préparé par cinq mois de sommeil.
Un nid, c'est bien : pourtant j'aime aussi la fenêtre
Aspirant les rayons qui viennent de renaître,
Et regardant au loin dans le vague horizon !
Car c'est un nid humain que le premier frisson
Du printemps vient de rendre à la vie, et de blondes
Têtes d'enfants rosés, franches et toutes rondes,
En sortent, qui me font oublier les oiseaux.
Je suis homme après tout, et jusqu'au fond des os
Je sens pour mon semblable une forte tendresse !
Tu vois, toujours fidèle à mon poste, je dresse
Ma petite baraquereviendront encor
Rire mes spectateurs naïfs aux cheveux d'or.

MARS.

Bien, Guignol ! redis-nous cette histoire éternelle
De la mère Gigogne et de Polichinelle
Qui fait si bien pâmer ton public de sept ans.
Mais, chut ! dans ce bosquet, on dirait que j'entends
Des soupirs étouffés.

 

Ils aperçoivent la Fantaisie étendue par terre derrière un buisson.

 

GUIGNOL.

Ciel ! une jeune dame !

MARS.

Elle est évanouie !

GUIGNOL.

Oui, son état réclame
De grands ménagements.
 
Brusquement.
 
Eh ! que faites-vous là,
Vagabonde ? Qui donc ici vous appela ?

LA FANTAISIE, effrayée.

Monsieur...

MARS, à Guignol.

Çà, qui te prend et quelle frénésie ?
Votre nom, mon enfant ?

LA FANTAISIE.

Je suis la Fantaisie.

GUIGNOL.

La Fantaisie ! Ah ! ah bien ! j'en suis enchanté
Et vous baise les mains avec civilité.
Mais que faisiez-vous là, sur le sol étendue ?

LA FANTAISIE.

Je mourais de frayeur, car je m'étais perdue
En cherchant un logis où l'on voulût de moi.

GUIGNOL.

Ah ! dame ! Écoutez donc ! On ne peut pas chez soi
Accueillir le premier venu.
Brutalement.
Vos papiers ?

MARS.

Cesse
Cet interrogatoire. quoi ! pauvre princesse,
Vous êtes sans asile ?

LA FANTAISIE.

Hélas ! après avoir
Eu mon temps de splendeur et d'éclat, j'ai pu voir
Mes courtisans s'enfuir l'un après l'autre, en sorte
Que je me suis trouvée, un soir, à demi morte,
Cherchant en vain l'étoile hospitalière au ciel.

GUIGNOL.

Acceptez un bouillon. C'est très-substantiel.

LA FANTAISIE.

Bah ! je me sens déjà presque aux trois quarts remise.
Ces brouillards que la Seine emprunte à la Tamise
M'ont bien mouillée un peu, mais il n'y paraît plus !
Regardant autour d'elle.
Ah ! je me reconnais. C'est là que je me plus
Autrefois à chanter mes chansons étourdies.
Ah ! quels joyeux romans, et quelles comédies
Où l'Amour convié venait au dénoûment !
Ça durait un quart d'heure au plus, c'était charmant.

CHANSON.

 

I
 
O caprices éphémères,
Enfants sans pères ni mères,
O rêves pleins de chimères
D'un éclat de rire éclos !
Loin de la route pâlie
Que suit la mélancolie,
Votre riante folie
Agitait ses clairs grelots.
 
II
 
Comme on aimait ! Isabelles,
Colombines, les plus belles
Prosternaient les plus rebelles
Aux genoux de leurs vingt ans !
On voyait dans la nuit brune
Étinceler, ô fortune !
Les caresses de la lune
Sur de beaux seins palpitants.
 
III
 
Mais une voix inconnue,
De quel noir enfer venue ?
Un jour, déchirant la nue,
A dit à l'Amour : Va-t'en !
O joyeuses sérénades,
O galantes promenades
Dans le bois plein de Ménades...
Où sont les neiges d'antan ?

 

MARS.

Pourquoi désespérer, ô douce Fantaisie ?
Les beaux jours renaîtront. Vous restez là, saisie
Par le froid. Remuez-vous un peu. Nous allons
Donner, s'il vous convient, l'accord aux violons
Et chanter à plein coeur la Romance à Madame,
Allons ! de la gaîté !

LA FANTAISIE.

Non, j'ai la mort dans l'âme,
On ne veut plus de moi nulle part. Autrefois
Mes petits actes courts soumettaient à leurs lois
Vingt théâtres. Hélas ! aujourd'hui le Gymnase
Rit de mon ingénue à la robe de gaze ;
Il lui faut le grand drame et l'étude de moeurs.
Le Vaudeville aussi me repousse. Je meurs,
C'est ce que j'ai de mieux à faire.

GUIGNOL.

Elle me plonge
Dans la douleur !

MARS.

Allons ! dérision ! mensonge
Que tous ces désespoirs ! Il faut lutter. Je veux
Ébouriffer encor ton buisson de cheveux !
Vite, du rouge, et plus de ces pâleurs de spectre !
La Fantaisie errant ainsi qu'une autre Électre,
Ce serait du nouveau vraiment. Assez de pleurs !
Nous allons entonner les refrains querelleurs
Que tu savais jadis. On te repousse ! Ingrate !
Baisse les yeux et prends un air contrit, et gratte
A la porte en disant ton nom, on ouvrira,
Et le passé joyeux pour toi refleurira.
C'est ici le théâtre où tu pourras à l'aise
T'épanouir sans rien qui te gêne ou te lèse.
Le cadre est à souhait pour ces légers tableaux
Où le Caprice lance en l'air ses javelots.
Les échos te diront des vers de la Nuit rose,
Ce poëme rêvé loin du pays de prose.
Sur ces tréteaux alors d'éclat environnés,
Deburau, Paul Legrand, masques enfarinés.
Ont amené l'alerte et folle pantomime
Avec son coup de pied qui seul vaut une rime !
Déjazet, qui, pour nous, fait les sylphes réels,
A chanté la chanson des vingt ans éternels,
Et la Farce éclatante aux débordantes joies
Vous fait trembler encor, murs de Fouilly-les-Oies !
Rouvrons ce gai théâtre enfoui sous les fleurs,
Voisin des nids perdus et des merles siffleurs,
Jeté comme une graine au vent, et qui persiste
A prouver par son rire et ses chants qu'il existe ;
Son babil manquerait, et vraiment le rond-point,
Si mes refrains ailés ne lui parvenaient point,
Serait triste. Collons sur les murs nos affiches,
Prodiguons les trésors dont nous nous sentons riches,
Et laissons faire aux dieux qui sauront maintenir
Le ciel toujours serein sur nos têtes frivoles.

GUIGNOL.

Rouvrons bien vite alors et dépêchons. Tu voles,
O Temps, et nous perdons en futiles discours
L'heure de la jeunesse et ses instants trop courts !

LA FANTAISIE.

Soit ! nous allons encor tenter cette entreprise.

 




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