SCÈNE III.
LES MÊMES, L'OPÉRETTE.
L'OPÉRETTE.
Pas sans moi !
TOUS.
L'Opérette !
GUIGNOL.
Oh ! la fâcheuse brise.
Qui nous l'amène !
L'OPÉRETTE.
C'est ici mon frais berceau,
C'est là que je naquis, humble et frêle arbrisseau.
Dont la racine plonge aujourd'hui sous la terre.
J'étais l'enfant terrible, enragé, volontaire,
Que l'on aimait d'abord sans trop savoir pourquoi.
C'était charmant et je me laissais vivre, moi,
Indolente et sans rien demander. Ma paresse
Acceptait cette vie ainsi qu'une caresse.
Les yeux clos, je laissais la bride sur le cou
A mes destins, courant gaîment je ne sais où.
Il paraît que j'étais fort criminelle.
GUIGNOL.
Certes Vous l'étiez, et
très-fort.
L'OPÉRETTE.
Oui, des plumes disertes
Ont fait de moi le bouc émissaire. Je suis
L'auteur de tous les maux et de tous les ennuis,
Parce que l'on riait à mes folles cascades
Et que mes grecs bouffons, mes doges, mes alcades
Amusaient le public.
GUIGNOL.
Le public avait tort.
L'OPÉRETTE.
C'est possible, pourtant je ne
sens nul remord !
CHANSON.
I
O censeurs moroses
Dont l'éclat des roses
Offense les yeux,
Sous votre anathème,
Je dis mon poëme
De muse bohême
Cher aux libres cieux !
II
Faiseurs de morale
A voix gutturale,
Sous les verts arceaux
Que le soleil dore,
Ma chanson sonore
Bat de l'aile encore
Avec les oiseaux.
III
Par-dessus les buttes,
Ivres de culbutes,
Au mois où renaît
L'espoir, où la sève
Trouble le coeur d'Ève,
J'ai, comme en un rêve,
Jeté mon bonnet !
IV
Mais la Muse antique
Aux bourgs de l'Attique,
Pieds nus et bravant
L'ardente poussière
En pleine lumière,
Courait libre et fière,
Les cheveux au vent !
Et, si vous le voulez, me voici
toute prête
A reparaître encore ici.
MARS.
Chère Opérette
Volontiers, mais venez simple comme autrefois,
Sans cuivres et sans choeurs étouffant votre voix.
Rendez-nous les beaux jours de votre adolescence,
Alors qu'on vous aimait en parfaite innocence ;
Rendez-nous ces bijoux délicats : les Pantins
De Violette ; ayez l'éclat de vos matins,
Et nous applaudirons sans arrière-pensée.
GUIGNOL.
Eh bien, c'est entendu. Mais
l'heure est avancée.
A l'action ! laissons là tout vain compliment,
Et que chacun de nous agisse bravement.
CHANSON
I
L'OPÉRETTE.
Voici le mois où l'hirondelle
Joyeuse revient d'Orient,
Comme elle, au rendez-vous fidèle,
Notre Muse vient en riant.
Voici le temps des primevères,
Voici le temps où tous les coeurs
Sont embrasés, où tous les verres
Sont pleins de brûlantes liqueurs.
II
MARS.
Nous arrivons, hardis fantoches,
Scapins, Agnès, groupe vermeil,
Le vide sonne en nos sacoches,
Mais nos yeux sont fous de soleil.
Malgré la saison inconstante,
Malgré les orages anciens,
Nous allons planter notre tente ;
Dieu garde les Bohémiens !
III
LA FANTAISIE.
Sois-nous indulgent, encourage,
O Public, nos pauvres efforts ;
Ne fais pas enfuir le mirage
Où nous entrevoyons des ports ;
Laisse-nous cacher sous la feuille
Nos ailes vierges de barreaux,
Et reçois-nous comme on accueille
Une bande de passereaux !
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