SCÈNE II.
LE MONSIEUR,
LA SOUBRETTE, LE SCAPIN.
LE MONSIEUR.
Quelle animation inusitée ! Holà
!
Jusqu'au souffleur qui souffle en habit de gala.
Que veut dire... ?
UN MACHINISTE passe et le heurte.
Pardon !
LE MONSIEUR.
Ne vous gênez pas. Faites.
LA SOUBRETTE.
C'est la fête bénie entre toutes
les fêtes
Où la Muse sacrée aime à nous convier.
Consultez l'almanach : c'est le Quinze-Janvier !
LE MONSIEUR.
Le Quinze-Janvier ?
LA SOUBRETTE.
Oui. C'est le jour où Molière
(La Comédie alors n'était qu'une écolière
En quête de son maître et battant les buissons)
Descendit des cieux clairs pour dicter ses leçons
Au monde émerveillé qui les récite encore,
Et les récitera tant qu'on verra l'aurore
Enflammer les coteaux et rire à l'univers !
C'est notre fête à nous, humbles diseurs de vers
Que sa parole enivre et, vibrante, transporte
Dans l'Idéal, ouvrant à deux battants sa porte !
LE MONSIEUR.
C'est fort bien, mais pourquoi ce
bruit ? Ne pourrait-on
Accomplir ce devoir avec plus de bon ton,
Sans machiniste vous envoyant dans les jambes
Des vases de carton ? Pourquoi ces dithyrambes ?
Ne vous pourriez-vous pas réunir gravement
Et bien peser les mots de votre compliment ?...
LE SCAPIN.
Comme à l'Académie ? Oui, cher
Monsieur, peut-être :
S'il s'agissait d'un autre, alors on pourrait mettre
Une cravate blanche à sa joie et des gants.
A son enthousiasme, en termes élégants
Arrondir une belle et noble périphrase ;
Ma foi, non ! Aujourd'hui le feu qui nous embrase
Veut flamber librement et sort bien de nos coeurs !
Certes il est des fronts hautains, sacrés, vainqueurs
Qu'un lustre universel et superbe environne,
A qui nous présentons en tremblant leur couronne,
Mais ceux-là ne sont pas Molière ! Voyez-vous,
Molière, ce n'est pas un grand homme pour nous,
C'est bien mieux que cela, vraiment ! c'est notre père !
C'est celui dont la voix forte nous crie : Espère !
C'est notre conseiller et notre gardien !
Le Poëte, tous l'ont, mais le Comédien,
Celui qui partagea notre vie, et, tout jeune,
Au bel âge où l'on chante, où l'on aime, où l'on jeûne,
Courut par les chemins en s'enivrant du luth
Éolien, ce coeur généreux qui voulut
Consacrer par sa mort héroïque les planches
Où la Muse ferma ses yeux de ses mains blanches ;
Celui-là, ce Molière est à nous, à nous seuls !
O morts dont tous les ans nous levons les linceuls.
Racine et toi, Corneille, oh ! certes ! avec joie
Notre troupe devant vos marbres se déploie,
Et votre souvenir plus qu'à tous nous est cher ;
Mais votre chair n'est pas mêlée à notre chair,
Mais quelque chose en vous toujours nous intimide,
Et Molière, le rire aux lèvres, l'oeil humide,
Doux, écartant la pourpre aux reflets triomphants,
Nous ouvre ses deux bras et nous dit : Mes enfants !
LE MONSIEUR.
Eh bien, tout justement, pour cet
anniversaire
Que, certe ! il est utile et même nécessaire
De célébrer, j'avais préparé ce discours...
Prenez-en connaissance...
Il tire de
sa poche un manuscrit monstrueux.
LA SOUBRETTE.
Il n'est pas des plus courts. Voyons
:
Lisant
« Réflexions sur la
philosophie
De Molière, son temps, ses moeurs... »
LE MONSIEUR.
Je clarifie
Les systèmes divers établis, et j'extrais
Une leçon nouvelle...
LA SOUBRETTE, riant.
O peintre aux vastes traits,
Toi qui riais d'un rire et si franc et si large,
Prévoyais-tu qu'un jour on écrirait en marge
De ton oeuvre tous ces commentaires savants,
Où phases de la lune, éclipses, cours des vents
Et révolutions d'empires sont prédites,
Où l'on voit qu'en songeant à Purgon tu médites
Sur la pluralité des Mondes !
LE MONSIEUR, vexé et digne.
Mais pourtant
Faut-il comprendre encor les choses qu'on entend !
LE SCAPIN.
Mais on les comprend ! D'eux-mêmes
Ces prodigieux poëmes
Se commentent sans effort.
Pourquoi vouloir à nos masques
Charmants, vivants et fantasques
Attacher un texte mort ?
Chercheurs de petite bête,
Ne vous creusez pas la tête
Pour expliquer la clarté !
La science est inutile
Pour découvrir un reptile
Auprès d'Elmire abrité.
O Toinette provoquante,
Quelle raison éloquente
Dans tes propos au gros sel !
Ah ! le meilleur commentaire
De cette oeuvre salutaire,
C'est le rire universel.
Lorsque nous voyons Alceste
Chercher un endroit agreste
Bien isolé, dans lequel
S'apaisent les brigandages,
Que nous font les bavardages
Des ânes et de Schlegel !
LE MONSIEUR.
Cependant la critique...
LA SOUBRETTE.
Il avait du génie
Et son coeur était bon, et la sainte ironie
Sur sa lèvre jouait, mais vierge de tout fiel,
Voilà tout ce qu'on peut dire d'essentiel !
Quant au reste, pathos pur et simple ! Mais l'heure
Nous presse, et nous avons fait dans notre demeure
Venir, pour célébrer Molière acteur errant,
Un des nôtres, Destin, l'amoureux transparent
Dont Scarron a chanté les folles aventures.
LE SCAPIN.
Allons, apparaissez, vivantes
créatures,
Célie, Agnès, Damis, tous des bouquets aux mains,
Devant ce pâle buste aux regards surhumains,
Et redemandons-lui le secret du beau rire,
De l'amour, des vingt ans et du joyeux délire !
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