Procumbit
humi bos !
L'événement
que je vais vous conter mérite, par son étrangeté merveilleuse, d'être gravé
sur les tablettes de l'histoire.
Après avoir
pris un premier corps sous la forme d'une de ces nuées de cancans qui s'élèvent
dans les petites villes à la suite de tout incident notable, le narré s'en est
définitivement fixé en un récit exact, complet et authentique, qui, après avoir
plus d'une fois défrayé les conversations de tout le pays, est parvenu à mes
oreilles un jour que je me trouvais de passage dans une petite ville que vous
connaissez peut-être et qui s'appelle Cerceau-la-Toupie : c'est à
Cerceau-la-Toupie que le fait est arrivé.
Cette histoire
est féconde en enseignements et fertile en émotions tour à tour douloureuses et
réjouissantes.
Mais ce n'est
pas son seul mérite : sans parler de l'agrément que vous trouverez à vous
instruire d'un fait que vous ne connaissez pas, elle renferme une grande leçon
morale, car c'est la Providence qui l'a fait arriver.
M. L'Eclanché,
maître des cérémonies des Pompes Funèbres de première classe en retraite, et
qui dans sa jeunesse avait été un sous-officier distingué du corps des
infirmiers militaires, occupait à Cerceau-la-Toupie, sur la place aux Oies, une
maison qui faisait la joie de son propriétaire et l'ornement de la cité.
Cette maison
était construite en gros blocs de rocaille, avec des encadrements de
coquillages et de madrépores aux fenêtres ; ces fenêtres étaient en plein
cintre, partagées par une colonne torse surmontée d'un chapiteau d'ordre toscan
; une grande porte ogivale moyen âge, ornée de niches où se dressait tout un
peuple de petites statuettes, donnait accès dans cet étrange et merveilleux
édifice, qu'on venait voir de dix lieues à la ronde.
M. L'Eclanché,
propriétaire et inventeur de ce monument, était un de ces déclassés à rebours,
oserai-je dire, que le sort se plaît à tirer tout à coup d'une condition
médiocre pour les guinder inopinément à une hauteur de fortune où le vertige
les étourdit complètement et les met dans l'impossibilité absolue de jouir de
leur bonheur. M. L'Eclanché, au retour d'un convoi de première classe où il
avait répété pour la centième fois, avec ce sourire engageant que vous savez :
«Messieurs, quand il vous fera plaisir», trouva chez lui un journal où il
apprit qu'il venait de gagner cent mille francs à la loterie.
Lorsqu'il se
fut relevé de l'effroyable maladie que cette nouvelle lui avait causée, il prit
sa retraite, vint s'établir à Cerceau-la-Toupie, son pays natal, et s'occupa de
réaliser les rêves de toute sa vie : et il y en avait beaucoup.
D'abord, M.
L'Eclanché, qui, en sa qualité d'ex-infirmier militaire et d'employé aux Pompes
Funèbres, n'avait jamais navigué, s'était épris d'une folle passion pour la mer
et pour la marine. De plus, la fréquentation des malades et des cimetières lui
avait inspiré un goût très vif pour la science et pour les monuments. Enfin
cette vie continuelle de représentation, en habit à la française, en culottes
courtes, avec l'épée au côté et le chapeau sous le bras, dans les cérémonies
funèbres, lui avait donné une pointe d'ambition : à force de se frotter à des
défunts de haut parage, il en était venu à désirer passionnément d'avoir de son
vivant une place dans ce grand monde dont il ne connaissait que la dernière
scène.
En arrivant à
Cerceau-la-Toupie il résolut donc de se poser en marin, en artiste, en savant,
en homme de la haute société. À cet effet il commença par se construire
l'espèce d'aquarium que vous savez en y encastrant toute espèce d'ornements
architecturaux, puis il fit de son intérieur un véritable musée où il entassa
tout ce qu'il put trouver de vieilleries dans le pays. Cela fait il entreprit
d'installer chez lui un appareil d'éclosion pour les poissons, une magnanerie
modèle, un système pour faire de la glace. Il eut dans son jardin un rocher à
cascades, des jets d'eau avec de petits bonshommes qui se soutenaient au bout ;
il entreprit aussi de résoudre le problème de la direction des aérostats, et
enfin il lui arrivait parfois de dire : - Il faudra pourtant bien que je voie
un peu à la quadrature du cercle, quand j'aurai le temps...
De tout cela
il résultait que la maison de M. L'Eclanché était du haut en bas un vrai
fouillis d'objets de toutes sortes et de toutes formes, où l'on ne pouvait
faire un pas sans se heurter ou s'accrocher à quelque objet encombrant ou
fragile.
La pièce
principale, celle qu'habitait de préférence M. L'Eclanché et qu'il appelait
l'atelier, était située au second, vis-à-vis d'un escalier très large dont la
cage était carrée avec des paliers à tous les angles. Cet escalier, tout en
pierre, ouvrait au fond du vestibule, lequel donnait sur la place par un large
perron de trois marches.
Le 17
septembre 1845, à une heure et demie, «de relevée», M. L'Eclanché était dans
son atelier, occupé à transvaser ou à tourmenter de petits poissons qui
venaient d'éclore dans son appareil de pisciculture, lorsqu'un coup violent fut
frappé à sa porte. Sans se retourner, incliné qu'il était sur ses petits
poissons, il dit :
- Entrez :
Un pas
extraordinairement lourd retentit ; M. L'Eclanché, croyant avoir affaire à un
paysan et tout occupé de ses poissons, dit au survenant, toujours sans tourner
la tête :
- Qu'est-ce que vous voulez ?
- Mmmmmhhhh!!! Un beuglement épouvantable fit trembler toute la maison, et
l'infortuné M. L'Eclanché, se retournant, vit devant lui, debout, le mufle
allongé jusqu'à le toucher, un boeuf !
Oui, un boeuf
! Trois cents kilogrammes de viande sur pied, avec la peau, les os, le suif,
les issues, tout, et plein de vie et de santé ! Un article de boucherie, une
pièce de bétail, un immeuble par destination !
Une
invraisemblance, une impossibilité, un cauchemar, un épouvantement !
Et M.
L'Eclanché porta la main à son front, et ses jambes se dérobèrent sous lui, et
il s'affaissa sur une chaise, et ses bras tombèrent le long de son corps, et sa
tête s'inclina sur sa poitrine.
Alors le
boeuf, levant la tête au plafond, se remit à faire :
- Mmmmmhhhh!!!!
Puis, baissant
la tête, il flaira M. L'Eclanché sous le nez.
Alors, comme
si ce souffle redoutable lui eût rendu la vie, M. L'Eclanché se détendit à la
manière d'un ressort et se trouva lancé le corps à moitié hors de la fenêtre,
et il cria :
- Au secours !
Considérez, je
vous prie, avant d'aller plus loin, combien était étrange et digne de sympathie
la situation de l'honorable M. L'Eclanché. Certes la vie, comme chacun en est
d'accord, est pleine de maux et de misères : et ce n'était pas un homme comme
M. L'Eclanché, un homme qui avait tant de fois vu la mort de si près, qui
aurait pu se faire illusion sur l'instabilité des choses humaines. Mais il y a
des événements, ceux de l'ordre normal, qu'on peut prévoir et dont on peut
supporter le poids : tandis qu'il y en a d'autres, ceux de l'ordre phénoménal,
auxquels on ne doit pas s'attendre, et qui nous renversent infailliblement sous
leur choc imprévu : l'apparition d'un boeuf vivant au beau milieu d'une
chambre, au second étage, au moment où un citoyen laborieux et éclairé se livre
à l'étude de la pisciculture, est évidemment et au premier chef un événement de
l'ordre phénoménal.
Mais en se
précipitant à la fenêtre M. L'Eclanché vit une autre scène faite pour mettre le
comble à son épouvante. La place aux Oies (laquelle est très petite, comme vous
savez, et dont les avenues sont fort étroites, les rues de Cerceau-la-Toupie
n'ayant guère plus de deux mètres de largeur), cette place, dis-je, entièrement
bourrée d'un troupeau de boeufs se bousculant, se montant les uns sur les
autres et poussant d'affreux beuglements, n'offrait à l'oeil qu'une surface
houleuse de croupes et d'échines hérissée de cornes et de queues, où l'on
voyait surgir et plonger tour à tour la tête et les pieds de devant d'un boeuf
à cheval sur la croupe d'un de ses congénères ; celui-là retombait, un autre
s'élevait, et pendant ce temps une partie du troupeau, formant tête de colonne,
avait envahi le perron de la maison L'Eclanché et cherchait à en forcer le
passage pour pénétrer dans l'escalier à la suite du boeuf qui fait le sujet
principal de cette histoire. Deux des toucheurs de boeufs étaient sur le seuil
de la porte et faisaient un moulinet héroïque et désespéré pour repousser les
assaillants.
À cette vue M.
L'Eclanché perdit subitement la voix et les jambes, et se ployant en deux sur
le bord de la fenêtre, la tête en bas et les bras pendants, il y demeura dans
l'attitude misérable d'un polichinelle en disponibilité. En même temps
apparurent à toutes les fenêtres de la place des créatures de sexe et d'âge
variés, qui se penchaient au dehors, les bras en croix, les yeux écarquillés,
la bouche ouverte, comme des prédicateurs, et qui criaient à tue-tête.
Ce premier
tableau dura peu. En quelques minutes tout Cerceau-la-Toupie était sur pied et
se dirigeait vers la place aux Oies. On n'y pouvait pénétrer à cause des
boeufs, et des colloques s'étaient engagés entre les gens des fenêtres et les
survenants à l'effet de savoir comment dégager la place, lorsque le marchand de
boeufs, qui s'était attardé dans un cabaret du faubourg, arriva sur le lieu du
tumulte.
À l'aide de
quelques personnes il ne tarda pas à débrouiller cet écheveau de cornes et de
queues, et le troupeau, calmé et remis en ordre, s'écoula par la rue des
Pincettes, dégageant la porte de la maison L'Eclanché.
On put alors
s'occuper du sauvetage du pauvre monsieur, et de la recherche du boeuf égaré.
Pendant qu'un
groupe de citoyens sans caractère officiel se livrait à ces délibérations
incohérentes et tumultueuses qui sont le préliminaire obligé de toute
résolution importante ; pendant qu'un choeur de femmes éplorées s'abandonnait à
des lamentations entremêlées de cris aigus, les autorités, prévenues par le
tambour de la ville, arrivaient de différents côtés. Le maire, le commissaire
de police et le capitaine des pompiers, parurent d'abord au coin de la rue
Saint-Pantaléon ; un autre groupe, composé du juge de paix, du greffier, du
premier adjoint et des deux huissiers, s'avança par la rue des Calottes ;
enfin, du côté du Minage, on vit déboucher la brigade de gendarmerie renforcée
de deux ou trois fins chasseurs armés de leurs fusils.
Il y a quelque
chose de très malheureux à Cerceau-la-Toupie : c'est que, depuis que le monde
est monde, le maire et le juge de paix ont toujours été à couteaux tirés : par
une conséquence de cette première donnée, le greffier est du parti du maire, et
le premier adjoint, du parti du juge de paix ; les huissiers se partagent ; on
s'arrache tour à tour les commissaires de police qui se succèdent, et quant aux
brigadiers de gendarmerie, instruits par la disgrâce qui a frappé deux ou trois
de leurs prédécesseurs, ils gardent la plus stricte neutralité.
Après en avoir
conféré en aparté pendant quelques minutes, les trois groupes se rapprochèrent.
Le maire, homme très faible et très craintif de caractère, opina le premier :
- Il faut tout de suite envoyer là-haut des hommes résolus, qui attacheront le
boeuf et le feront redescendre.
Le commissaire
de police, le greffier, l'huissier Pattenoire et le capitaine des pompiers,
firent un signe d'assentiment ; le juge de paix, sans dire oui, ne dit pas non.
Mais le premier adjoint, voyant qu'on allait s'accorder, se mit immédiatement
en travers :
- Vous n'y pensez pas, messieurs ! Est-ce que vous croyez que ce boeuf va se
laisser attacher ? Et en l'admettant, vous vous imaginez qu'on pourra lui faire
descendre l'escalier ?
Cette première
objection mit le feu aux poudres. Une discussion animée s'engagea, puis
s'aigrit, puis s'envenima, et finalement le premier adjoint en vint à attaquer
l'administration du maire, énumérant tous les actes de ce magistrat pour les
ridiculiser ou les flétrir. Le pauvre maire, excellent homme, balbutia et se
mit à pleurer : ce que voyant, le capitaine des pompiers, qui était un homme de
six pieds avec de longues moustaches rousses, prit le maire sur son coeur et
cria à l'adjoint, qui s'en allait :
- Vous êtes un polisson !
Ainsi il ne
suffisait pas que l'introduction d'un boeuf dans la maison de M. L'Eclanché eût
eu déjà pour effet de saccager l'intérieur et de compromettre la vie de cet
homme respectable : de ce second étage, où sa présence était un défi à toutes
les convenances sociales, cet animal soufflait la discorde parmi les autorités
constituées de tout le canton !
Cependant le
corps de M. L'Eclanché pendait, toujours inerte, en dehors de la fenêtre. Il y
serait longtemps demeuré sans l'arrivée d'un nouveau personnage, M. Anastase
Marcassus, receveur de l'enregistrement à Cerceau-la-Toupie.
M. Marcassus
était un de ces hommes que la Providence, en ses impénétrables desseins, lâche
de distance en distance au milieu des sociétés humaines pour rappeler à chacun
que la vie est un combat et que l'ennemi rôde incessamment autour de nous quaerens
quem devoret. Aux yeux de M. Marcassus, le genre humain tout entier n'était
qu'un vil troupeau de bêtes rétives et indisciplinées «qu'il fallait faire
marcher», disait-il, et dont il s'était constitué le chien. En conséquence il
mordait aux jambes quiconque ne se conduisait pas à sa fantaisie, et sauf
quelques bonnes ruades qu'il avait attrapées par-ci par-là, il savait, comme
les chiens de bouvier, se raser à propos et laisser passer le coup de pied
par-dessus la tête.
Ce méchant
homme, qui de plus était un sot animal, ne vivait que d'orgueil et d'envie. Son
unique soin était de rechercher avec un art infernal toutes les occasions de
prendre en faute, non seulement les fonctionnaires qui avaient affaire à lui,
mais surtout, et c'était alors sa joie suprême, les personnes placées en dehors
de la hiérarchie officielle. Ferré à glace sur tout ce qui se rapportait à son
service, il ne s'était jamais laissé prendre lui-même en faute, et il ne
soulevait pas une affaire désagréable pour l'administration sans s'être
cuirassé par avance d'une circulaire qui le justifiait pleinement : aussi, à la
direction du chef-lieu, ses chefs ne le désignaient-ils que sous le nom de «l'exécrable
receveur».
Au physique,
grand, maigre, voûté, le cou démanché en avant, avec la face blême et l'air
consterné d'un pierrot, M. Marcassus était vêtu d'une longue redingote noire à
grandes poches, d'un pantalon noir, d'un gilet jaune et d'une cravate blanche à
trois ou quatre tours, le tout surmonté d'un interminable chapeau à larges
bords plats posé en arrière de la tête.
Comme beaucoup
de ses pareils ce mauvais homme se posait en bienfaiteur de l'humanité : il
s'occupait d'instruction primaire ; il s'occupait de sauvetage surtout, et il
n'y avait pas d'incendie ou de distribution de prix où on ne le vît arriver à
pas comptés comme le spectre du dévouement. Dans les distributions de prix son
seul aspect suffisait à glacer toute l'assemblée ; mais dans les incendies il
jetait invariablement parmi les pompiers un trouble et une irritation qui
entravaient leur service et paralysaient leur bonne volonté.
En arrivant
sur la place il s'arrêta, regarda tout autour de lui, et apercevant le groupe
des autorités, s'en approcha.
- Que se passe-t-il donc, messieurs ? dit-il d'un air effaré.
Personne ne se
souciait d'engager la conversation avec lui. Il répéta sa question ; le commissaire
de police se décida enfin à lui répondre :
- Il se passe qu'il y a un boeuf là-haut.
- Là-haut ?
- Oui, là-haut, chez M. L'Eclanché.
- Vivant ?
- Oui.
- Enragé ?
- Non.
- Mais alors, que fait ce boeuf là-haut ? Pour quoi est-il là ?
- Est-ce que je sais, moi ? Il y est, voilà tout ce que je peux vous dire.
- Et M. L'Eclanché ?
- M. L'Eclanché ? Il est à sa fenêtre, tenez, vous le voyez bien.
M. Marcassus
regarda :
- Mais cet homme est mort ou mourant ! Et les autorités sont là, n'agissant
pas, délibérant, pendant que cet homme se meurt !
Et il courut
au groupe, les deux mains en avant, plus blême encore que de coutume, et il
s'écria :
- C'est une infamie ! c'est à soulever l'indignation de tous les honnêtes gens
! Messieurs, si vous ne me suivez pas, je vous rends tous responsables de la
mort de M. L'Eclanché ! Ce que vous faites là est un assassinat administratif !
Il y a des moments où l'abstention est un crime ! Monsieur le commissaire de
police, je vous requiers au nom de la loi de me prêter main-forte pour porter
secours à un citoyen en danger de mort, et si vous vous y refusez j'irai seul !
C'est une horreur ! c'est une infamie ! Il faut être dans un pays comme
celui-ci pour voir des scènes aussi honteuses pour l'humanité !
Il leur fit
peur ! Tous le suivirent et leur troupe, ayant en tête l'exécrable receveur,
monta l'escalier, mais moins vite qu'on n'aurait pu s'y attendre : à partir de
la première marche, en effet, l'ascension se ralentit peu à peu, si bien
qu'arrivé au palier du premier étage Marcassus finit par s'arrêter, et toute la
colonne s'empressa de l'imiter.
Il nous faut
maintenant revenir au boeuf.
Une fois entré
dans la pièce où son apparition avait si justement épouvanté M. L'Eclanché, le
pauvre animal se trouva tout interloqué : son affolement fit place à un
sentiment d'inquiétude qui le ramena par degrés à une immobilité absolue, et il
resta quelques minutes planté sur ses quatre jambes, tournant lentement la tête
de ça et de là, clignant de ses larges paupières rousses, et ne comprenant plus
rien à sa position.
À mesure qu'il
examinait le mobilier et le matériel au milieu desquels il se trouvait jeté par
la plus étrange des aventures, sa grosse tête s'y perdait, et tous ces objets
de forme inquiétante ou bizarre, dont il n'avait jamais vu les analogues dans
le milieu bestial de l'étable et des champs où sa vie s'était passée jusque-là,
tous ces objets prenaient à ses yeux les proportions incohérentes du rêve et
les perspectives fantastiques où s'égare un cerveau enfiévré. De temps en
temps, comme succombant sous le poids de son incertitude, il baissait la tête
et il poussait contre le plancher un long souffle :
- Fffff!!!
Puis il
relevait sa tête et recommençait à la balancer en clignant des yeux.
Petit à petit
cependant un sentiment confus commença de se mettre en branle dans son épaisse
et lourde cervelle : le sentiment de l'intrusion, ce sentiment qui fait qu'on
se sent déplacé là où on est, sentiment très vif chez les animaux domestiques
en général, et dont on peut observer la manifestation énergique chez le chien
qu'une série malencontreuse de démarches inconsidérées a engagé sur une partie
du territoire occupé par un jeu de quilles.
On pourrait
résumer l'état moral du boeuf en ce peu de mots :
- Je voudrais bien m'en aller !
La situation
de notre héros avait cependant quelque chose de relativement avantageux en ce
que personne n'était là pour le troubler, de sorte qu'il pouvait se livrer,
dans le silence du cabinet, à tout le calme et à toute la maturité que
demandait une aussi grave délibération.
Il délibérait
encore lorsque M. L'Eclanché, qu'un moment d'exposition à l'air frais avait
ranimé, se déplia de dessus l'appui de la fenêtre et, s'étant retourné, vit au
milieu de la pièce l'honnête boeuf tellement placide, tellement bon enfant, que
le courage rentra dans son coeur. Avec le courage, le croirait-on ? une bouffée
d'orgueil monta à la tête de l'ancien maître des cérémonies ; le tabernacle
ultime de son coeur s'ouvrit, et la croix de la Légion d'honneur, but secret de
toutes ses aspirations, étoile mystérieuse vers laquelle ses yeux avaient été
incessamment fixés, se mit à lui briller sous le nez et à l'aveugler de ses
scintillements magnétiques.
En quelques
secondes et avec la rapidité que la pensée prend dans les situations critiques,
M. l'Eclanché se vit combattant le boeuf, le tuant et, pour récompense de ce
trait d'héroïsme, décoré de l'ordre de la Légion d'honneur ! Il rédigea même la
notice que le Journal Officiel allait lui consacrer :
«L'ECLANCHE (Bonaventure-Épaminondas), ancien sous-officier du corps des
infirmiers militaires, employé supérieur de l'administration des Pompes
Funèbres en retraite. A fait preuve d'un grand courage en tuant au péril de sa
vie un boeuf qu'on pouvait supposer enragé ; pisciculteur ingénieux ; travaux
étendus sur l'apoplexie séreuse des vers à soie ; services exceptionnels
pendant le choléra. Vingt ans de services militaires et civils».
Et M.
L'Eclanché résolut de tuer le boeuf de ses propres mains.
Ainsi cet
homme pacifique et craintif, dans l'enivrement d'une ambition insensée,
n'hésitait pas à l'idée de tremper ses mains dans le sang ! Et ce qu'il y avait
de plus douloureux et de bien propre à faire ressortir la noirceur des desseins
de M. L'Eclanché, c'est qu'à ce moment le boeuf n'avait pas l'ombre d'une
mauvaise pensée et n'éprouvait d'autre sentiment que l'ennui d'être dans cette
chambre et le désir d'en sortir.
M. L'Eclanché,
saisissant une chaise, la leva tout doucement, s'en fit un bouclier et
entreprit de se couler, en longeant la muraille, jusqu'à un trophée d'armes où
se trouvaient deux pistolets chargés et un grand sabre de garde national à
cheval.
Le boeuf le
laissa faire ; M. L'Eclanché, sans perdre de vue «sa victime», comme il
l'appelait déjà dans son coupable orgueil, décrocha les pistolets et les posa
sur une table à portée de sa main ; puis il voulut prendre le sabre, qui lui
échappa et fit en tombant un grand fracas.
À ce bruit le
boeuf se ramassa sur lui-même et tourna vers M. L'Eclanché une tête menaçante.
À l'aspect de ces cornes redoutables prêtes à le clouer au mur, toute
l'ambition de M. L'Eclanché s'évanouit comme une vaine fumée, et renonçant
subitement à ses desseins sanguinaires, il se cacha sous la table, qui
heureusement était assez large et assez basse pour le garantir, pourvu
toutefois que le boeuf ne vînt pas à la renverser.
Pendant ce
temps la troupe des autorités, après un moment d'hésitation sur le palier du
premier étage, avait repris son ascension ; seulement, par un effet
proportionné au degré de faiblesse morale de chacun, la colonne s'allongeait
démesurément à mesure qu'on approchait du second étage, si bien que M.
Marcassus, soutenu par sa méchanceté et aussi par le brigadier de gendarmerie
et le commissaire de police, dont il ne s'était pas séparé, apparut d'abord au
niveau du palier, laissant loin derrière lui toutes les autres personnes.
Le boeuf, lui,
avait fait d'abord un quart de tour qui l'avait placé la croupe tournée vers la
porte ; achevant le demi-tour, il s'était mis la tête tournée vers le fond de
la pièce ; alors, se déplaçant de côté sur la gauche, il s'était trouvé le
corps parallèle à la cloison qui séparait la chambre du palier, et sa croupe
touchait la porte d'entrée, qui était restée ouverte, de sorte que le battant
de la porte le cachait.
Il reculait
tout doucement et la porte cédait, lorsque M. Marcassus, s'avançant avec
précaution et voulant, par orgueil, pénétrer le premier dans la chambre, passa
la tête le long du chambranle de la porte. Il demeurat bouche béante : M.
L'Eclanché n'y était pas, le boeuf n'y était pas ! Après un instant
d'hésitation, il se hasarda à crier :
- M. L'Eclanché ! M. Leclan...
Il ne put
achever : au bruit de sa voix, le boeuf, se reculant subitement, fit fermer la
porte, qui vint pour s'appliquer sur le chambranle : mais comme l'espace
nécessaire était en partie occupé par le haut du corps de M. Marcassus, ce
corps fut saisi comme dans un étau, et l'exécrable receveur, presque coupé en
deux, resta pris au piège comme une mauvaise bête qu'il était.
La porte était
dans un coin ; le boeuf en continuant à reculer, heurta de la croupe contre le
mur, et comprenant qu'il ne pouvait plus reculer, ne voulant pas avancer
puisqu'il reculait, se coucha, formant de son énorme masse un obstacle
définitif à l'ouverture de la porte.
Alors, n'ayant
rien à faire qui pressât pour le moment, il se mit à ruminer...
Le Marcassus
criait autant que pouvait le lui permettre sa position : il avait la tête et
l'épaule gauche prises, et M. L'Eclanché, qui ne l'aimait pas, a dit depuis que
jamais il n'avait rien vu de plus affreusement drôle que cette face blême
devenue vert-pomme et ce bras décharné s'agitant convulsivement.
- Jamais, disait M. L'Eclanché, je ne l'ai trouvé aussi laid.
Le brigadier
et le commissaire de police accoururent et essayèrent de le dégager, sans se
rendre compte de sa situation. Ils ne réussirent, à force de peser sur le haut
de la porte, qu'à lui rendre un peu de souffle. Il leur expliqua alors comment
il se trouvait pris. Le commissaire fit monter plusieurs grosses bûches, dont
on se servit comme de leviers pour écarter la porte ; mais si le receveur en
reçut un peu de soulagement, il n'en restait pas moins serré comme dans un
étau, et sa respiration de plus en plus haletante indiquait que l'asphyxie
commençait à faire des progrès.
- Si on ne me dégage pas de là, disait-il d'une voix étranglée par la peur,
avant cinq minutes je suis un homme mort. Messieurs !... mes bons amis !... au
nom du ciel, hâtez-vous !
Le brigadier
et le commissaire échangèrent un de ces regards mélodramatiques où l'on aurait
pu lire clairement ces mots :
- Si nous ne le tirions pas de là, quel bon débarras pour tout le monde !
Cette pensée criminelle passa
comme un éclair dans ces deux âmes honnêtes, mais il est de fait que le décès
du receveur aurait suscité à Cerceau-la-Toupie des transports d'allégresse.
Quoi qu'il en soit le brigadier, n'écoutant que son devoir, dit au commissaire
:
- Il faut à tout prix faire lever ce boeuf !
Et il essaya
de passer son épée sous la porte, mais l'intervalle ne le permit pas. Le
commissaire, à son tour, donna de grands coups de pied dans la porte sans que
le boeuf parût s'en soucier. Le brigadier dit alors qu'il fallait percer la
porte avec une mèche, et qu'on arriverait ainsi à piquer profondément le corps
du boeuf.
On alla
chercher un menuisier, et l'opération eut le résultat désiré : dès qu'il sentit
la pointe de l'instrument, le boeuf se leva, et se retournant pour reculer,
dégagea la porte qui s'ouvrit à moitié. Le receveur après avoir fait trois ou
quatre aspirations prolongées, dégringola l'escalier, s'en alla au grand galop
chez lui et se mit au lit, où il tomba malade de la peur qu'il venait d'avoir.
La piqûre
qu'il avait reçue ne troubla pas la sérénité naissante du boeuf. Le repas
rétrospectif qu'il venait de faire en ruminant l'avait tout à fait remis dans
son assiette ; il avait envoyé les réflexion au diable, et prenant son parti de
s'arranger vaille que vaille de ce logement improvisé, il regarda de droite et
de gauche pour voir s'il n'y avait pas par là quelque chose à se mettre sous la
dent. Il se parlait à lui-même, absolument comme nous ; il se disait :
- Ma foi, je prendrais volontiers quelque chose !
Un heureux
hasard avait placé, dans un coin de l'atelier, une grande manne pleine de
feuilles de mûrier destinées pour la nourriture des vers à soie «modèles», et
que M. L'Eclanché avait fait porter là pour les électriser.
M. L'Eclanché,
dans la pénurie où il était de renseignements sur les sciences en général,
avait senti l'inutilité de toute tentative pour compléter son instruction, et
il s'était contenté d'acheter une machine électrique, convaincu qu'à l'aide de
cet instrument il pouvait faire «des découvertes». Quelles, c'est ce qu'il
laissait au hasard le soin de décider, ayant entendu dire que les plus belles
découvertes ont été dues au hasard. Partant de là, il s'était attelé à la
manivelle de sa machine, et il électrisait tout ce qui lui tombait sous la
main, depuis ses petits poissons naissants jusqu'à des paysans adultes. Lorsque
la muscardine éclata, M. L'Eclanché se persuada que l'électricité devait avoir
raison de cette épidémie redoutable, et il se mit à électriser ses vers, les
claies où il les élevait, la feuille qu'il leur donnait à manger.
C'est pourquoi
il y avait là une manne de feuilles de mûrier.
En
l'apercevant le boeuf se retourna tout à fait, comme quelqu'un qui se dit :
- Voilà mon affaire.
Et
s'approchant à pas comptés de la manne, il se mit à brouter la feuille avec
toute la sécurité de conscience d'un bon bourgeois qui mange tranquillement ses
revenus.
Lorsqu'il fut
arrivé au fond du panier, il le renversa d'un coup de tête pour voir s'il n'y
oubliait rien ; puis, mis en confiance par cet agréable début, il se dit que
dans une maison où on mangeait si bien on devait trouver à boire : et il
chercha.
Un petit
clapotement doux lui fit tourner la tête vers le coin opposé de l'atelier où,
sur un échafaudage léger, se développaient les assises mignonnes d'un appareil
d'éclosion. Là, dans une série d'auges en terre cuite étagées en gradins et
alimentés par un filet continu d'eau fraîche, les élèves de M. L'Eclanché
parcouraient le cycle complet de la vie pisciculturale, depuis la première
auge, où l'oeuf reposait sur des claies de verre, jusqu'à la dernière, d'où ils
sortaient aspirants surnuméraires à la dignité de fretin.
Le boeuf avait
soif. Il appuya son large mufle rose sur l'auge la plus basse, et sous l'action
de cette formidable machine aspirante tout le contenu de l'auge, liquide et
petits poissons, disparut comme un rêve.
Le boeuf avait
encore soif. Il avala de même la seconde auge, puis la troisième, puis la
quatrième, puis la cinquième.
Arrivé à la
sixième, son mufle toucha les claies de verre sur lesquelles reposaient les
oeufs fécondés, espoir des auges inférieures : soit que ce léger obstacle l'eût
contrarié, soit que le contact des oeufs lui eût chatouillé les naseaux, soit
encore peut-être qu'il voulût faire comme nous faisons lorsqu'après boire nous
nous livrons à quelques actes de dévastation, il donna un coup de tête dans le
petit établissement, et l'échafaudage disloqué s'écroula, entraînant les auges
qui se brisèrent en mille morceaux.
Le tuyau
d'alimentation, dégagé de tout service obligatoire, se mit alors à couler pour
son propre plaisir, et après avoir inutilement cherché un lit pour faire un
ruisseau, l'eau se dispersa dans toutes les directions en formant des flaques
qui s'étendaient de minute en minute.
M. L'Eclanché,
de dessous sa table, assistait au saccagement de ses richesses scientifiques,
le coeur déchiré par ce spectacle, mais n'osant souffler de peur d'attirer
l'attention du boeuf.
À ce moment un
certain bruit se fit entendre dans l'escalier, et le marchand de boeufs, muni
de cordes et de bâtons et suivi de deux bouviers, monta rapidement jusqu'au
second, écartant et bousculant les autorités, qui délibéraient encore au bas de
l'escalier.
Ils allèrent
jusqu'à la porte et ils aperçurent le boeuf debout au milieu de l'atelier, et
si calme qu'ils n'hésitèrent pas à aller à lui.
En les voyant
le boeuf se recula, baissa la tête et fit mine de résister, mais le marchand
lui lança un noeuf coulant aux cornes, tira dessus et dit :
- Je le tiens !
Il y avait,
sur la table qui servait d'abri à M. L'Eclanché, une bouteille de Leyde chargée
d'une forte dose d'électricité : c'était la provision destinée pour préparer la
manne de feuilles de mûrier.
Se sentant
pris, le boeuf tira sur la corde, courba l'échine et leva la queue ; la queue
alla toucher l'armature de la bouteille de Leyde, et une terrible secousse
électrique, s'élançant de l'armature à la queue, de la queue au boeuf, du boeuf
à la corde et de la corde au marchand, fit sauter le tout à deux pieds de terre
!
Les deux
bouviers, et à la suite le marchand, s'enfuirent par l'escalier, poussant des
cris affreux et renversant toutes les autorités sur leur passage.
Quant au boeuf
devenu fou de terreur et de rage, il se mit à caracoler, à ruer, à se cabrer, à
donner des coups de corne, et après avoir défoncé tous les meubles, pulvérisé
tout ce qui était pulvérisable, il s'élança contre la table sous laquelle était
M. L'Eclanché. Celui-ci, avec le courage du désespoir, put heureusement
s'élancer sur le soubassement d'une bibliothèque et de là sur la corniche de ce
meuble, où il se trouva en sûreté.
Cependant la
fuite du marchand de boeufs avait achevé de mettre les autorités en désarroi.
Tout le monde était sorti dans la rue et on délibérait. De leur côté le
marchand et ses acolytes répandaient la terreur parmi la foule en assurant que
le boeuf était ensorcelé et que «jamais» il ne sortirait de la maison
L'Eclanché.
Il y avait
parmi les assistants un nommé Caron dit Tuboeuf, boucher de son état, homme de
beaucoup de bon sens et de résolution, et de plus doué d'une force herculéenne.
Il avait deux fils qui le valaient à tous égards. Il haussa les épaules, et
suivi de ses deux fils qu'il appela, il monta sans rien dire à personne et alla
voir ce qui se passait.
Il entra dans
l'atelier, prit le bout de la corde du boeuf et alla le donner à ses deux fils.
Ceux-ci passèrent la corde dans un des balustres de l'escalier, puis tirèrent
jusqu'à ce que la tête du boeuf fût près de la porte. Alors le père rentra dans
l'atelier, prit M. L'Eclanché comme il aurait fait d'un enfant, et le soutenant
d'une main par le collet, il lui fit passer la porte tandis que de l'autre main
il frappait le boeuf, qui recula sa croupe.
Ceci fait il
descendit avec M. L'Eclanché, et s'approchant des autorités leur dit : - Il n'y
a pas d'autre moyen que de tuer ce boeuf.
- Eh bien, dit vivement le brigadier, nous allons le tuer à coups de fusil !
- Si vous le manquez, il se jette sur vous, se précipite dans l'escalier et tue
tout le monde. Si on veut me donner le boeuf pour ma peine, je me charge de
tout et dans deux heures d'ici il sera coupé en morceaux.
Cette
proposition, qui permettait enfin d'entrevoir un terme à cette situation
inextricable, fut accueillie avec un enthousiasme unanime, et le maire, après
avoir consulté du regard les assistants, lui dit :
- Eh bien, faites-en votre affaire. La commune n'aura rien à vous payer ?
- Rien du tout.
- Messieurs, dit le maire, vous êtes témoins.
Et il lui
donna la paumée, signe de marché conclu.
Tuboeuf alla
chercher ses outils et son tablier et monta.
Ses fils
tirèrent la corde, le boeuf tendit le cou et tomba foudroyé d'un seul coup de
masse.
Il était mort
! Il payait du dernier supplice un instant d'égarement suivi de quelques heures
d'indiscrétion ! Et personne ne le regrettait, personne ne versait une larme en
son honneur, tandis que dans la maison voisine on s'empressait, on se
lamentait, autour de M. L'Eclanché, seul auteur de tous ses maux.
Car enfin je
suis juste, et je ne peux pas m'empêcher de dire que s'il avait eu soin de
tenir sa porte fermée rien de tout cela ne serait arrivé.
En attendant
le boeuf était mort. On le saigna, on l'écorcha, on le dépeça, et moins d'une
heure après, ses morceaux pantelants étaient étalés sur une table, devant la
porte même de M. L'Eclanché, où Tuboeuf avait été autorisé par le maire à
vendre l'animal aux enchères.
Vous croyez
peut-être que l'histoire finit là ? Non, car voici ce qui arriva :
La vente à
peine commencée, le marchand de boeuf fit paraître l'huissier Pattenoire, qui
mit opposition à la vente.
Tuboeuf en
référa au juge de paix, qui se déclara incompétent tout en maintenant
provisoirement la saisie de la viande, laquelle fut vendue à vil prix, l'argent
déposé à la caisse des dépôts et consignations.
Le soir,
Tuboeuf et ses fils, ayant rencontré le marchand de boeufs et ses deux
toucheurs, leur donnèrent une volée ; la gendarmerie les arrêta tous les six,
les fit coucher au violon, verbalisa, et ils furent condamnés, pour rixe et
tapage nocturne, chacun à trois jours d'emprisonnement et à 15 francs d'amende.
M. L'Eclanché
se mit au lit et fit une longue et douloureuse maladie, qui faillit se terminer
comme se terminent beaucoup de maladies de cette espèce.
L'adjoint fut
révoqué pour avoir dit au maire les impertinences que vous savez.
M. Marcassus
eut de l'avancement, le directeur de l'enregistrement ayant habilement profité
de la circonstance pour s'en débarrasser en le présentant comme ayant été
blessé dans un sauvetage, et ayant par-là mérité une récompense.
Quant au
procès, il tomba entre les mains de deux excellents avoués, secondés par deux
excellents huissiers et assistés de deux excellents avocats. Ce procès dura
quatre ans et neuf mois. Tuboeuf appela le maire en garantie : le maire appela
à son tour M. L'Eclanché en garantie, sous le prétexte qu'il avait eu le tort
de ne pas fermer sa porte.
L'Eclanché,
qui connaissait son code, répondit par une action reconventionnelle en
dommages-intérêts contre le maire, comme n'ayant pas tenu la main à la police
des bestiaux. En même temps il mit en cause le marchand de boeufs et ses deux
garçons.
À l'audience
on demanda une expertise pour estimer le dégât. Elle fut ordonnée et dura six
mois.
Lorsqu'on
revint à l'audience, le préfet éleva le conflit, les actes du maire dans cette
circonstance ayant été faits en vertu de ses attributions administratives et
échappant dès lors à la compétence de la juridiction civile.
On plaida. Le
tribunal admit l'intervention du préfet et mit le maire hors de cause jusqu'à
ce qu'il eût été statué sur le conflit... etc., etc.
Et ainsi de
suite pendant quatre ans et neuf mois.
Au bout de ce
temps, personne ne comprenant plus rien à l'affaire, un des avoués, homme très
honorable et très désintéressé, proposa noblement une transaction, qui fut
noblement acceptée par son confrère, homme très honorable et très désintéressé
aussi. Tuboeuf, le maire, le marchand et M. Leclanché, eurent à débourser
chacun une somme de 2 000 francs pour frais et honoraires, puis tout ce monde
se serra cordialement la main.
Et ainsi se termina
définitivement cette série de catastrophes mémorables qu'un simple boeuf a pu
déchaîner sur une cité paisible, et tout cela rien qu'en montant à un second
étage.
Pauvre
humanité ! que nous sommes donc peu de chose ! Un pépin de raisin dans la
gorge, un boeuf dans le cabinet de travail, et nous voilà sens dessus dessous !
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