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| Eugène Mouton La Vénus de Milo IntraText CT - Lecture du Texte |
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Ce soir-là, j'avais cru devoir aller au bal de l'Opéra pour me divertir, et je m'y divertissais de tout mon coeur, si bien que, dans le feu d'une conversation vive et animée avec un domino plein d'entrain et de promesses, ayant fait le moulinet de mon bras droit à l'effet de peindre éloquemment la violence de mon amour naissant, je fis tomber le chapeau d'un jeune homme qui était à droite et un peu en arrière de moi. - Maladroit ! cria une voix dont le timbre me sembla peu d'accord avec le caractère masculin de la coiffure que je venais de voir tomber. Je me retournai et, me confondant en excuses, je ramassai respectueusement le chapeau et l'offris au jeune homme, lequel n'était autre qu'une jeune et jolie femme, et qui ne pouvait guère s'en cacher sous le pantalon collant, le gilet à coeur et l'habit noir, qui moulaient de leur ébène les blancheurs cachées d'un corps de Vénus. L'inconnue rayonnait d'un tel éblouissement de beauté que je demeurai bouche béante, l'air fort bête (ainsi que je l'ai su depuis), et lui tendant son chapeau dans une posture de suppliant. Un peu renversée sur la hanche, la tête en arrière, elle me regardait ou plutôt me toisait par-dessus son épaule de l'air le plus dédaigneux du monde. Elle avait assemblé ses pieds et tenait ses deux mains dans les poches de son pantalon : on aurait dit un jeune duelliste prêt à lancer un cartel. Le cou, le tour du visage et le front, étaient d'une beauté incomparable : une forêt de cheveux blond cuivré, mal contenus par quelques petits peignes ou quelques épingles qu'on voyait surgir çà et là sous les débordements de cette cascade, avait été enroulée de manière à imiter le mieux possible une coiffure d'homme ; mais la chute du chapeau avait dérangé cet artifice, et d'épaisses torsades s'étaient échappées de toutes parts comme un fleuve d'or qui aurait rompu ses digues. Une boucle, entre autres, tombait sur le front et voilait entièrement un de ses beaux yeux. Ils étaient
noirs, ces yeux, et dardaient une flamme dorée qui me fascinait. Mais ce qui
était le plus extraordinaire encore, c'était la taille de l'inconnue. Elle
n'était nullement maigre, et pourtant je ne me souvenais pas d'avoir jamais
rien vu d'aussi fin, d'aussi mince, d'aussi long. Aussi, à force de la
considérer, je finis par m'écrier : «Le Serpent»
était un modèle que bien des artistes connaissent, et qu'on avait surnommée
ainsi à cause de la merveilleuse finesse de son corps. Et me désignant des yeux une banquette dans un coin sombre du couloir, elle y alla, s'assit et, se penchant en avant, me tendit son front. Je tenais toujours à la main le chapeau de la dame, qui m'embarrassait, car j'avais de plus en plus honte de garder le mien devant elle à mesure que l'admiration s'emparait de moi. Je finis par l'ôter, de sorte que je me trouvai un chapeau à chaque main, faisant avec ces deux couvre-chefs une pantomine désolée où l'embarras, la surprise et l'amour, s'entre-croisaient en paraboles incohérentes. Elle riait : J'obéis. Je prenais courage. Avec une délicatesse de femme de chambre, et suivant mot à mot les ordres de l'inconnue, je réussis tant bien que mal à réprimer les révoltes des boucles les plus mutines, et les mains me tremblaient lorsque j'eus mené à bien, à travers ce torrent d'or parfumé, l'entreprise la plus charmante qu'un mortel ait jamais pu rêver d'accomplir. Elle se tourna vers une glace, sourit d'un air moqueur, haussa les épaules, et me regardant la tête un peu penchée : - Pauvre garçon, vous avez encore à travailler avant de devenir un bon coiffeur ; mais enfin vous y avez mis de la bonne volonté et de la soumission. J'aime la soumission. Elle prit, en
disant cela, un air de reine. Je lui mis son chapeau, elle me fit un signe de tête, me dit merci, et se perdit dans la foule. Tout cela s'était passé en moins de temps que je n'en ai mis à vous le dire, et l'inconnue était loin avant que j'eusse eu le temps de me rendre compte de la stupéfaction où cette scène étrange m'avait plongé. Ma tête se perdait en conjectures plus incensées les unes que les autres pour deviner ce que pouvait être cette femme et quelle raison elle avait eue pour agir à mon égard d'une façon aussi fantastique. Dès que j'eus repris mon sang-froid, rassemblant dans un seul élan tout ce que le plus furieux désir peut donner de force et de volonté à un homme, je me précipitai à la recherche de l'inconnue, et pendant quatre heures, bousculant et renversant tout sur mon passage, je labourai la foule de mes coudes, de mes épaules et de mes reins, montant et descendant les escaliers, courant dans les couloirs, m'introduisant dans les loges, enfin ravageant tout comme un hippopotame échappé. Vous devinez que je ne trouvai rien : en pareil cas c'est de règle. Vers six heures du matin, par une jolie petite neige fondante agrémentée de grésil et rafraîchie de quelques bouffées d'un vent glacial, je rentrais piteusement chez moi. Commissionnaires, porteurs d'eau, concierges, agences de renseignements, pendant un mois je mis tout en oeuvre pour découvrir le nom et la demeure de l'inconnue, et j'en serais encore là si, m'étant enfin avisé de retourner au bal de l'Opéra, je ne me fusse trouvé tout à coup vis-à-vis d'elle. Elle vint à
moi en souriant. Elle était en habit noir et en cravate blanche, comme la
première fois. Comme la première fois, elle avait les mains dans les poches de
son pantalon. Je lui demandai de prendre mon bras. Au bout d'un ou deux tours de foyer, nous nous assîmes dans un couloir. La conversation, de mon côté, prit vite le chemin de l'amour, et je ne tardai pas à essayer de lui toucher la main ; mais à chaque fois elle se levait d'un air fâché, et finit par me dire que si je continuais elle s'en irait. Et pendant tout ce temps, quoi que je pusse faire ou dire, elle ne cessa de garder, comme toujours, les mains dans ses poches. Nous restâmes là fort longtemps, moi lui contant mille folies, elle m'écoutant d'un air de curiosité et ne me répondant que quelques mots, ces mains si obstinément cachées me mettaient la tête à l'envers, et je voyais clairement qu'elles devaient jouer quelque rôle mystérieux dans la vie de cette femme, mais je n'osai jamais l'interroger à ce sujet. Je n'y fis donc aucune allusion, je ne laissai voir rien qui pût trahir ma curiosité dévorante, et après avoir déployé une stratégie d'ailleurs peu difficile en ces sortes de rencontres, j'obtins enfin un nom et une adresse, avec rendez-vous pour le lendemain à deux heures. Un épisode de ce genre, surtout lorsqu'il se passe au bal de l'Opéra, marque ordinairement la fin du roman, et j'avoue que, cette fois comme bien d'autres dès que je me vis en possession du nom et de l'adresse que je cherchais depuis tant de jours d'une ardeur si furieuse, je commençai de considérer la situation d'un oeil plus calme. Je supputai mentalement le nombre probable de semaines que devait durer mon bonheur : nous étions en février, je partais pour la campagne en avril : je faisais donc acte de sagesse en me demandant si un seul bond de fidélité pouvait me porter jusque-là. Le lendemain, deux heures sonnant, je sonnais à la bienheureuse porte. Une femme de chambre me fit traverser un corridor, un salon, et me laissa seul dans un fort aimable boudoir, où, quelques minutes après, je vis apparaître mon inconnue. Elle était encore en homme, seulement elle avait une espèce de costume d'atelier : veston et pantalon de velours nacarat, cravate de blonde et les pieds nus dans des babouches orientales. Toute singulière que fût une pareille toilette, elle faisait ressortir avec toutes sortes d'avantages la tournure sans pareille de la femme qui la portait. Quant au visage, il était, par la longueur et la finesse des traits, d'un type tout à fait inconnu et merveilleusement séduisant. Cette beauté, ce costume et les souvenirs de ce qui s'était déjà passé entre nous, me mettaient dans un trouble d'autant plus étrange que la dame, cette fois encore, avait les deux mains dans les poches de son pantalon et se recula vivement en arrière lorsque, par un mouvement tout naturel, je lui tendis les mains en entrant. Elle me fit
asseoir, nous causâmes beaucoup. La conversation prenait un tour de plus en
plus tendre. Tout en me répondant avec une grâce assez conciliante, la dame
paraissait gênée et combattue entre des sentiments contraires. Enfin, comme si
elle eût pris son courage à deux mains, elle rougit, baissa la tête et me dit : Ayant préparé le verre, je le lui présentai sur un plateau d'argent que j'avais trouvé sur la table. Elle me jeta
un regard d'une inexprimable tristesse, et me dit : J'approchai le
verre de ses lèvres. Elle but comme un oiseau, à petits coups, m'envoyant à
chaque fois un regard de remerciement ; puis, quand elle eut fini, elle
m'indiqua d'un signe de tête un petit mouchoir de batiste bordé de dentelle,
qui était sur une table tout près, et me tendant sa bouche adorable elle me dit
: J'obéis avec
le plus vif empressement, et je serais encore à caresser du mouchoir ces lèvres
purpurines, si la dame ne m'avait arrêté par un remerciement, en me priant de
me mettre sur un pouf qui était à une distance assez respectueuse du divan où
elle était assise. Et à ces mots, défaisant avec ses dents un lacet caché derrière le noeud de sa cravate de blonde, elle se leva toute droite, et son veston de velours, se détachant de ses épaules, tomba sur le divan avec les deux masses inertes qui figuraient les bras. Comment vous décrire le buste étrange qui, serré dans un gilet de velours nacarat, se dressait comme une colonne vivante surmontée d'une tête divinement belle ? Ébloui, muet de surprise, je me sentais emporté dans un tourbillon d'idées au milieu desquelles je ne pouvais me reconnaître, puisque tout y était étranger au monde réel. Je perdis absolument la tête, et poussant, des hurlements qui n'avaient plus rien d'humain, je me précipitai sur «le monstre» avec des intentions qui, comme bien vous pensez, n'avaient rien de meurtrier. Elle
m'attendait : enroulé sur lui-même, ce corps sans bras, long et menu, avait
l'air d'un serpent. Avant que je ne fusse arrivé à elle, elle s'était dressée
et m'administrait sur la joue, de son pied déchaussé, un soufflet qui m'envoya
rouler dans un coin. Le soufflet
que je venais de recevoir ne m'avait pas calmé ; au contraire. J'étais furieux,
et de plus cette résistance ne faisait que m'enflammer davantage. La scène qui suivit fut indescriptible. En vérité je ne conçois pas comment je n'en suis pas devenu fou ! J'essayai de m'élancer sur cette fantastique créature. Tout ce que la gymnastique, l'escrime, la savate et la chorégraphie, peuvent déployer d'adresse, de violence et de ruse, n'est rien en comparaison des sauts de carpe, des cabrioles, des écarts, des feintes, que ce corps indescriptible exécuta autour de moi. Elle tournoyait en l'air, elle roulait sur le tapis, elle rebondissait contre les murailles, avec une si prodigieuse rapidité que je ne pus pas une fois même l'effleurer de mes mains, et chaque fois que, dans ses bonds vertigineux, elle passait à portée de moi, elle me lançait un effroyable coup de pied. J'en avais tant reçu que je ne les comptais plus ! À mesure que cette lutte trop inégale se prolongeait, je sentais mes forces s'en aller, et aussi, vous l'avouerai-je ? mon courage. Ces coups me faisaient mal, mais de plus ils me faisaient peur ! Et puis ce corps rouge qui passait et repassait devant mes yeux, ces cheveux d'or qui flottaient en fureur, ces yeux noirs qui lançaient des éclairs, tout cela me donnait le vertige ! À un moment, près de succomber, je voulus essayer de la ruse : je me mis subitement à genoux, espérant la saisir par les jambes au moment où elle s'approcherait de moi. Mais elle
avait deviné, et avant que j'eusse eu le temps de me relever, elle avait passé
derrière moi, et sautant à cheval sur mes épaules, elle me serra le cou entre
ses cuisses. Je voulus
faire un mouvement pour la renverser. Je demeurai
coi, tremblant de tous mes membres. Vous voyez d'ici le tableau : je n'avais pas deux partis à prendre, je sentais bien que j'étais un homme perdu si j'essayais de prolonger la lutte... Incomparablement plus honteux que «le renard qu'une poule aurait pris», je fis des serments si épouvantables, j'exprimai mon repentir avec tant de bassesse, je m'excusai si éloquemment sur la beauté irrésistible (trop irrésistible, hélas !) de ma cavalière, qu'elle consentit enfin à mettre pied à terre. J'étais fort
penaud, je n'osais pas bouger, et je restais à genoux, lui lançant de côté des
regards où j'essayais de mettre autant d'amour que de respect. Elle était orpheline. À la mort de ses parents, un oncle indigne avait essayé de s'approprier sa fortune, croyant avoir bon marché d'un pauvre être si peu en état de se passer de secours d'autrui. Après avoir souffert en silence, elle s'était révoltée, et alors, comprenant qu'il lui fallait suppléer à tout prix aux bras qui lui manquaient, elle s'était exercée à se servir de ses pieds, et à force de volonté elle était parvenue à s'en faire des mains d'une habileté merveilleuse. Elle me montra
des broderies, des dessins, des airs notés, des cahiers manuscrits, le tout
exécuté avec ses pieds. Elle m'expliqua comment, à raison de l'usage continuel
qu'elle en avait fait, ses jambes étaient devenues pour elle de véritables
bras, d'où, pour les avoir plus libres, la nécessité de porter presque toujours
un costume d'homme, ce costume à son tour lui avait donné de la hardiesse et du
goût pour les exercices d'agilité, auxquels elle était presque réduite, car
elle sortait fort peu, le soir seulement, craignant toujours que quelque
accident ne vînt à révéler son infirmité en public. J'avisai dans
un coin du salon attenant au boudoir, quelque chose qui ressemblait à un piano. Elle sauta sur un tabouret haut de cinq pieds, et de son orteil ouvrant la clef du piano, elle fit rouler avec ses doigts de pied un brillant prélude du haut en bas de l'instrument. Elle me joua une marche ! Jamais vous n'avez rien entendu de pareil. Puis un galop. Un galop de cheval arabe ! Et tout à coup, passant par un accord rapide à la ritournelle d'une romance, elle commença d'une voix frémissante : Viens dans mes bras... !!!!!!! |
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