Majestueusement
panaché de fumée et de vapeur, et enguirlandé de vagues vertes et d'écume
blanche, le paquebot Seringapatnam, de la ligne Marseille-Cochinchine,
voguait sur la mer.
Ce n'est pas
qu'une épouvantable tempête ne bouleversât en ce moment les flots de fond en
comble : mais ces paquebots sont tellement immenses, tellement inébranlables,
que, du haut du pont, pour savoir quel temps il fait à la mer, il faut
l'envoyer demander au bureau des renseignements, qui est à plus d'un quart
d'heure de distance du lieu où se tiennent les passagers.
Ce défaut
complet d'intimité entre la mer et les voyageurs qu'elle portait sur son dos
fera comprendre à merveille comment, lorsque le capitaine vint leur annoncer
que le navire allait sombrer, ceux-ci tombèrent des nues.
- Est-ce que c'est pour tout de suite, et pensez-vous que je n'aurai pas le temps
d'achever mon aquarelle ?
Ainsi parla un
jeune homme qui, assis sur un pliant, tenant de la main droite un pinceau et de
la main gauche une boîte-palette d'aquarelle, était occupé à faire le portrait
d'une dame de la plus tendre jeunesse et de la plus merveilleuse beauté, et
qui, à demi couchée sur un canapé indien, dans une voluptueuse et languissante
pose, posait.
Le capitaine
avait fait naufrage dix-sept fois dans sa vie, bien qu'il n'eût que trente-cinq
ans : il pouvait donc légitimement, jusqu'à ce jour, se croire quelque peu
ferré sur cette partie du service maritime : mais le propos de ce passager le
frappa d'une telle stupéfaction, qu'après être demeuré plus d'une minute les
yeux écarquillés, la bouche ouverte et les bras en croix, il partit d'un
formidable éclat de rire.
On s'ennuie
beaucoup à bord : on s'y contente du plus léger prétexte pour tâcher ou pour
faire semblant de s'amuser. En voyant rire le capitaine, les passagers prirent l'unisson
; les officiers de quart et les timoniers firent chorus, et, se propageant
comme une traînée de poudre sur toute la longueur du pont, grimpant de
manoeuvre en manoeuvre jusqu'à la pomme des mâts et dégringolant d'échelle en
échelle jusqu'au fond de la cale, un éclat de rire poussé par cinq cents voix
domina un instant le fracas de la machine et les hurlements de la tempête.
Remarquez que
pendant ce temps-là le navire sombrait toujours : ce détail n'est pas sans
importance, ainsi que vous le verrez par la suite de l'histoire.
Ce rire, vous
l'avez compris sans doute, était plutôt un rire nerveux. Dans les naufrages il
arrive en effet parfois que les passagers ont les nerfs un peu surexcités par
l'«émotion inséparable d'un premier début» de cette sorte, et que, se trompant
de robinet, au lieu de pleurer ils rient.
Car il n'y
avait pas de quoi rire, en vérité.
Sans insister
plus qu'il ne convient, - car je risquerais de tomber dans la banalité, - sur
les nombreux inconvénients d'un débarquement en pleine mer, par les 3°17'28''
de latitude N. et les 103°32'49'' de longitude E. du méridien de Paris, il me
suffira, pour vous faire mesurer l'énorme inconvenance de cet éclat de rire, de
vous faire connaître le passager qui y avait donné lieu. Avant que le navire
ait tout à fait sombré, j'ai le temps de vous faire son portrait, d'autant plus
qu'il continue imperturbablement son aquarelle pendant que l'eau lui monte le
long des bottes pour y redescendre un instant et reprendre bientôt son
mouvement ascensionnel, et qu'en même temps, chose merveilleuse, le modèle,
comme hypnotisé par le scintillement du génie de l'artiste, continue à poser au
milieu des petites vagues qui déjà commencent à se jouer en clapotant autour de
son canapé indien !
Jeune, beau,
séduisant ; comblé, par la nature et par le sort, de tous les plus heureux dons
du talent et du génie, Octave, après avoir longtemps cherché sa voie à travers
les coulisses des cafés-concerts et les colonnes des revues artistiques à un
sou, était enfin parvenu, au moment où nous le voyons qui va se noyer, au point
culminant de l'art.
De cette
hauteur vertigineuse il contemplait le genre humain ou plutôt il y prenait des
points de comparaison pour se contempler lui-même, et le monde lui apparaissait
comme un vaste hospice de gâteux aveugles et paralytiques condamnés par une
nature marâtre à ne pouvoir jamais, je ne dis pas comprendre sa peinture, mais
en deviner, même vaguement, même timidement, le sujet ! C'est alors que le
souffle puissant d'un légitime orgueil soulevait sa poitrine, quand il se
sentait monté dans ces régions sublimes où nulle intelligence et nul oeil
humain ne pouvaient le suivre !
Il avait
parfois d'immenses compassions, non pas pour le troupeau imbécile du public,
des amateurs, des marchands de tableaux et surtout des idiots infects que les
gâteux nomment artistes, mais pour les anciens compagnons d'atelier qu'il avait
laissés en route pataugeant et barbotant dans les limbes enfantines du
réalisme, du plein air et de l'impressionnisme.
Il aurait
voulu leur tendre la main, mais ils étaient trop bas : que faire pour des
limaces quand on se sent aigle ?
Pendant six
mois il avait parcouru les ateliers de l'école nouvelle, laissant derrière lui
des traînées de jaune indien, de vermillon de Chine, de cendre verte, à éblouir
toutes les populations de la zone torride : des plaques de noir et de blanc à
barioler tous les zèbres et toutes les pies de l'univers !
Par ses
discours, par ses imprécations et par ses oeuvres, il avait successivement nié,
ridiculisé, broyé, pulvérisé, anéanti :
L'antique ;
Le moderne ;
Le beau ;
Le laid ;
Le dessin ;
La couleur ;
Le clair-obscur ;
La composition ; L'expression ;
Et l'esthétique ;
Et la palette ;
ET LE TABLEAU !
Le
ttttableau ! C'est là qu'il fallait l'entendre et le voir ! Alors il se
calmait subitement, il allait prendre un objet octogone, hexagone, parfois
triangulaire, sur lequel étaient tracés en rouge, en jaune, en bleu, en vert,
en noir et en blanc, des signes mystérieux. Il vous le mettait sous le nez en
vous disant : - Qu'est-ce que c'est que ça ?
- Je ne sais pas, répondait-on toujours avec candeur.
- Vous ne savez pas ? Eh bien, moi je vais vous le dire : c'est un tableau.
- Un tableau ! qu'est-ce que ça représente ?
Alors il riait
d'un rire immense comme son génie, il allait majestueusement raccrocher son
tableau, le considérait un moment d'un air rêveur, puis il revenait à petits
pas, vous posait la main sur l'épaule et vous disait entre les deux yeux :
- Ça représente, l'idiotisme et l'ânerie humaine concourant pour le prix de
Rome.
C'est lui qui
a dit le premier ce mot célèbre, qu'un fameux peintre de portraits, chef de
l'école des charcutières, récite au dessert dans les noces et festins où on le
convie :
- Laissez-moi donc tronquill' avec vot' môssieu Velasquez et vot'
môssieu Murillo !
Bien convaincu
de l'isolement nécessaire où son génie l'obligeait à se confiner, il s'occupa
d'abord de confectionner une théorie de l'art qu'il formula ainsi :
- Le dessin et la couleur sont des insanités pures et simples : pour faire de
la peinture, il n'y a qu'une chose à savoir : peindre. Mes tableaux sont les
seuls qui soient peints : or personne ne peut les comprendre : donc je suis à
moi seul l'art tout entier.
Partant de là,
il n'eut pas de peine à se convaincre que tous les procédés de représentation
employés par les artistes devaient nécessairement être faux puisqu'ils
paraissaient justes aux gâteux qui les regardaient.
Il fallait
donc, pour reproduire le véritable effet que les lignes et les tons doivent
produire sur un spectateur non gâteux, faire passer sur la toile non pas
l'image des objets, mais la conception que s'en fait l'artiste.
Il se mit
alors à méditer, et ayant découvert le secret de l'art, il l'appela le
VIBRISME.
LES TONS NE
SONT PAS INERTES : ILS VIBRENT.
EH BIEN, POUR
QU'ILS VIBRENT, IL FAUT LES FAIRE VIBRER, C'EST-À-DIRE LES PLACER, LES JETER,
LES UNS À CÔTÉ DES AUTRES, SANS S'OCCUPER S'ILS SONT OU NON DANS L'OBJET, ET
QUAND VOUS AUREZ JETÉ VOS TONS, ÇA VIBRERA ET VOUS AUREZ UN TABLEAU.
En conséquence
il s'était composé une palette ainsi conçue :
JAUNE INDIEN ;
VERMILLON DE CHINE ;
CENDRE VERTE ;
BLEU DE COBALT ;
NOIR DE PÊCHE ;
BLANC D'ARGENT !
D'ailleurs
plein de mépris pour les moyens matériels usités dans les ateliers, il ne connaissait
que l'aquarelle dont les procédés rapides pussent se prêter aux élans fougueux
de son génie.
Au bout de peu
de temps il commença de se sentir mal à l'aise au milieu de la nature
bourgeoise que les peintres vulgaires vont étudier en Normandie ou dans la
forêt de Fontainebleau, et c'est ainsi qu'un beau jour il s'était embarqué pour
aller chercher dans l'Inde, parmi les tigres, les fakirs, les pagodes et les
forêts vierges, des sujets dignes de son pinceau. En attendant, il n'avait pas
dédaigné de prendre pour modèle une adorable jeune femme qui allait en
Cochinchine rejoindre un sien cousin qu'elle paraissait aimer d'une sincère et
profonde affection.
Pendant le
temps que j'ai mis à vous raconter tout cela, le navire continuait à sombrer.
Ce naufrage,
comme vous avez vu, avait commencé gaîment : eh bien, c'est une chose
singulière, mais il finit de même. Un médecin de fous, à qui je l'ai raconté, a
prétendu que très certainement tout ce monde-là devait avoir été pris d'un
accès collectif d'alinéation mentale causé par la terreur de la mort. Je ne
sais que penser de la valeur de ce diagnostic, car on m'assure à l'instant que
tous les médecins de fous deviennent plus ou moins fous eux-mêmes. Quant à moi
je n'en sais rien, mais toujours est-il que ce fut une chose consolante et
même, oserai-je dire, réjouissante, de voir la bonne humeur et l'entrain avec
lesquels les habitants du Seringapatnam déménagèrent pour un monde
meilleur.
Tandis que les
matelots se faisaient des farces en rapport avec la grossièreté de leurs
moeurs, poussant leurs camarades à l'eau ou les décrochant des cordes où ils
cherchaient à s'agripper, les officiers et les passagers, le chapeau à la main,
exprimaient aux dames, en des termes de la plus exquise courtoisie, leur regret
de voir interrompre si tôt des relations si agréables, et à mesure que
quelqu'un tombait à l'eau, on agitait les mouchoirs pour lui dire adieu.
Cette scène
était si gracieuse et si pittoresque que notre héros s'empressa d'en prendre
l'esquisse ; après quoi, espérant avoir le temps, il ouvrit sa boîte et allait
saisir son pinceau, lorsque le pont du navire se déroba positivement sous lui.
Il n'eut que
le temps de fermer sa boîte et de la mettre dans sa poche, et aussitôt, il
sentit, au balancement plus accentué des vagues, que décidément il prenait la
mer.
Octave, doué,
comme nous l'avons dit plus haut, de tous les talents sans exception, nageait
comme une otarie. Parmi le peuple amphibie qui patauge pendant tout l'été aux
bords de la Seine et de la Marne, il était unanimement reconnu pour un des
notables de la Grenouillère. Il se mit donc à nageoter aussi tranquillement que
s'il eût été en pleine eau à la Grande-Jatte. De temps en temps il ôtait son
casque indien en moelle de sureau, le faisait flotter devant lui comme une
petite embarcation, et s'y accoudant considérait le paysage.
On eût dit que
le ciel et la mer s'étaient donné le mot pour faire au grand artiste une
réception digne de lui : le jaune indien, le vermillon de Chine, le bleu de
cobalt, la cendre verte, le noir de pêche, le blanc d'argent, vibraient
jusqu'au zénith en flamboiements symphoniques sur lesquels j'ai eu l'honneur
d'appeler tout à l'heure l'admiration éclairée de mes lecteurs.
- Le ciel et
la mer, se murmurait Octave, se sont pavoisés des couleurs de ma palette... Je
suis dans le vrai... maintenant je n'en doute plus.
Mais en ce
moment une vague démesurée l'ayant un peu détourné de sa direction, il aperçut
à quelque distance, vers le point où le navire avait sombré, un spectacle fait
pour rehausser son orgueil : telle fut du moins la conclusion qu'il jugea à
propos d'en tirer pour son propre usage, car nous verrons qu'au fond il n'y
était pas du tout.
Sur un espace
d'un hectare vingt-cinq centiares environ, les crêtes des vagues étaient
frangées d'une écume rose vif, et la mer elle-même vibrait fortement d'une de
ces teintes lilas dont les impressionnistes savent tirer des effets si
renversants.
- Ah ! ah !
s'écria Octave en faisant vibrer son poing dans les airs, qu'on vienne me dire
maintenant que le blanc ne doit pas être rendu en rose et le vert en lilas !
Merci de cet hommage, mer de Chine, je t'en récompenserai en te peignant dès
que je serai arrivé à terre. Tu seras immortelle par moi et avec moi !
La vérité est
que cette écume rose provenait des passagers du Seringapatnam : une
troupe de requins survenue fort à propos pour leur offrir une réception
intéressée, faisait à cette société si aimable et si gaie les honneurs d'un
repas de corps.
Les splendeurs
du soleil couchant commençaient à pâlir. Les tons de bitume et de teinte
neutre, légitime horreur du vibriste, éteignaient par degrés les aveuglants
éclats du ciel et de la mer. Le tableau perdait de son intérêt. La fête était
finie. Octave le remarqua bientôt, et regardant sa montre il vit qu'il était
plus de six heures et se dit qu'il faudrait bientôt songer à dîner, car il
nageait depuis huit heures quarante-six minutes et la promenade menaçait de
tourner au monotone.
Un heureux
hasard, comme il s'en présente invariablement dans tous les naufrages où le
héros ne se noie pas ou n'est pas recueilli par un bateau, fit qu'une île se
trouva là à point nommé, de sorte que, vers sept heures et quelques minutes de
relevée, Octave prenait pied sur la rive hospitalière que la Providence avait
depuis des siècles préparée pour le recevoir, lui et non un autre, car bien
qu'il vînt à peine d'y débarquer, il en formait déjà à lui seul toute la
population.
Le premier
regard qu'il jeta autour de lui suffit à lui faire voir qu'ici encore la nature
avait ménagé à sa gloire un nouvel hommage, car on y pouvait voir en tons réels
toutes les colorations paradoxales dont Octave s'était servi jusque-là pour
faire vibrer ses tableaux. Rien n'y manquait : ni les terrains bleus, ni les
feuillages lilas, ni les ciels chocolat tachetés de plaques vertes, ni les
gazons écarlates, ni les rochers couleur de mandarine ; les lointains
baignaient dans cette brume opaline dont Jean-Marie Farina essaya vainement jadis
de dérober le secret à son eau de Cologne en y mêlant de l'eau, mais que le
vibrisme seul a su réaliser de nos jours en glaçant ses paysages à l'eau de
savon !
Ému,
transporté, oubliant son appétit qui déjà insistait avec une certaine
importunité, il résolut de se mettre à l'oeuvre sans perdre un instant, et
tirant fiévreusement sa palette, il l'ouvrit.
Dieux
immortels ! de cette palette où étincelaient naguère les six tons, rayons du
soleil de l'art, il ne restait plus rien ! La boîte, veuve de ses couleurs,
était si absolument nette, si mathématiquement propre, que l'oeil exercé d'un
marchand s'y serait trompé, et qu'on aurait pu dans un moment de gêne la vendre
comme neuve.
Les pains de
couleurs à l'aquarelle sont certainement bien fabriqués et durent tant qu'ils
peuvent, mais on ne peut pas demander qu'ils résistent à un lavage de huit
heures en pleine mer de Chine, et par quel temps ! Quant au pinceau, il n'en
restait non plus que le regret : il était tombé parmi les débris du navire et
avait sans doute été happé par quelque requin, car ces squales goulus digèrent
aussi bien le poil que la plume, matériaux dont, comme vous savez, on se sert
pour confectionner les pinceaux d'aquarelle.
Par un
mouvement machinal, il voulut voir s'il avait du moins sauvé le portrait de la
jeune passagère, qu'il avait soigneusement placé sous la voûte de son casque
indien. Mais tous ses efforts pour ôter cette coiffure ne réussirent qu'à lui faire
arracher de sa tête, morceau par morceau, une espèce de pâte gluante mêlée de
lambeaux d'étoffe et de cheveux arrachés, où l'oeil même d'une mère n'aurait
pas reconnu un casque indien en moelle de sureau. La vérité est que le marchand
avait frauduleusement remplacé cette prétendue moelle de sureau par des déchets
de chiffons et de vieux gants formant pâte avec des mélasses avariées, saisies
et vendues à vil prix par la douane, ce qui explique son peu de résistance à la
mer. Quant au portrait, il n'en restait pas même le papier, qui s'était
incorporé profondément dans ce magma plastique.
Je n'essaierai
pas de décrire son désespoir : je m'en rapporte à votre bon coeur pour vous le
peindre à vous-même : ce fut au point qu'il ne songea même plus à son dîner et
s'endormit comme un plomb jusqu'au lendemain matin.
Je passerai
légèrement aussi sur les détails de son installation et de sa nourriture. Car,
d'une part n'y ayant aucune maison dans l'île, toute idée d'installation dut
forcément rester pour lui à l'état de rêve : et d'autre part, comme il ne
possédait ni fusil pour tuer des perdrix ou des lièvres (qui d'ailleurs
manquaient absolument dans l'île), ni canne à pêche pour attraper des poissons
il dut se contenter des coquillages qu'il pouvait ramasser à marée basse. De
légumes, il n'en faut point parler dans ces beaux lieux dépourvus de toute
horticulture. Il y avait bien des fruits qui semblaient très appétissants, mais
il n'osait pas en manger de crainte de s'empoisonner et chaque fois qu'il en
voyait il regrettait de ne pas avoir à son service un nègre pour les lui faire
essayer préalablement.
Mais toutes
ces misères n'étaient rien en comparaison du désespoir qu'il éprouvait de ne
pouvoir faire d'aquarelles. Cette idée fixe, incrustée dans son cerveau, le
rongeait.
Or, une idée
fixe n'étant tout simplement que le génie, on ne s'étonnera nullement des faits
miraculeux qui vont se dérouler dans cette histoire.
Un jour, à la
suite d'une méditation suprême en présence d'un des plus splendides couchers de
soleil qui eût jamais ébloui ses yeux, Octave, se frappant le front et lançant
à l'immensité un regard vainqueur, s'écria :
- Je ferai des
aquarelles ! Ciel de feu, mer de saphir, arbres d'azur, gazons écarlates, je
vais vous peindre, et devant les fulgurations de ma palette, vous pâlirez ! Ma
tête me fournira un pinceau ; la terre, les plantes et les coquillages, me
prêteront leurs couleurs ; et pour ce qui est du papier, quand il n'y aurait
que ma peau pour m'en servir, je m'en servirai !
On admire
beaucoup Robinson d'avoir su se créer, dans une île déserte, une existence si
confortable. Mais il me laisse froid, parce que s'il a pu faire tout cela c'est
grâce aux armes, aux munitions, aux outils, aux objets manufacturés de toute
sorte, qu'il avait trouvés dans son vaisseau : mais j'aurais voulu le voir dans
la situation d'Octave, et je me demande ce qu'il aurait répondu si on l'avait
prié de faire une aquarelle pour une dame ?
Octave, lui,
avait trouvé.
Il commença
par attacher des bouts de cheveux, autour d'un manche de bois, et il eut un
pinceau.
Cela fait, il gratta
la terre, racla des écorces, écrasa des limaces de mer et des vers de terre,
pila des feuilles, broya des cailloux, macéra des fruits, et au bout d'un an
d'essais infatigables, ayant d'ailleurs trouvé des arbres qui lui donnèrent de
la gomme et des abeilles qui lui fournirent du miel, il put un jour aligner,
dans les cases si longtemps désertes de sa palette, un rouge, un jaune, un
vert, un bleu, un blanc et un noir, qui pouvaient rivaliser avec tout ce qui se
fait de mieux en ce genre à Paris et à Londres.
Il ne restait
plus qu'une question, celle du papier. Octave l'avait laissée pour la fin comme
la plus facile à résoudre, mais lorsqu'il en arriva au fait et au prendre il
vit que c'était loin d'aller tout seul. Il essaya de peindre sur pierre : mais
sur la pierre polie cela ne prenait pas, et la pierre mate buvait toute
l'aquarelle jusqu'à la dernière goutte. Il essaya de mettre une couche de blanc
sur des feuilles de grandes dimensions : mais, sèches, elles se cassaient tout
de suite, et fraîches, elles commençaient bien par se dessécher, mais se
cassaient après. Il eut beau s'ingénier, se creuser la tête, il ne trouva rien,
absolument rien, et il dut reconnaître que pour remplacer le papier il n'avait
pas d'autre ressource que sa propre peau.
Il n'hésita
pas.
C'était se
condamner à ne jamais prendre un bain, à ne jamais sortir par la pluie ;
c'était s'interdire jusqu'à la plus légère transpiration !
Mais il était
artiste : il n'hésita pas.
Ah ! cette
première esquisse !
Entre la
première et la cinquième côte, à gauche, sur le coeur, six plaques juxtaposées,
entremêlées de mouchetures, de tremblés et de traînées, s'entrecroisaient, s'entre-lardaient
en enchevêtrements inextricables et flamboyaient comme une explosion de picrate
de potasse ! C'était Un Coucher de Soleil dans les Mers de l'Indo-Chine !
Quand ce fut
fini, Octave demeura huit jours, le cou tordu et les yeux de travers, à
contempler son oeuvre. Cela fait il reprit son élan, et bientôt toute la partie
antérieure de son être, depuis les épaules jusqu'au cou-de-pied, fut couverte
de chefs-d'oeuvre dont aucune langue humaine ne pourrait donner une idée.
Ici il y eut
un temps d'arrêt, et Octave put croire un moment que le papier allait lui
manquer. Mais ayant eu occasion de se mirer dans une fontaine de médiocre
largeur, il reconnut qu'en se couchant à la renverse ou même en s'asseyant dessus,
la réflexion de ce miroir naturel lui permettrait de décorer la partie
postérieure de son individu comme il en avait décoré la face antérieure. Et
c'est ainsi qu'une nouvelle galerie, encore plus merveilleuse que la première,
vint remplir les panneaux jusque-là disponibles de ce musée vivant et ambulant.
Il couvrit
donc d'aquarelles tout ce qui lui restait de papier blanc, depuis les talons
jusqu'à la base des omoplates.
Le jour où ce
fut fini, et quand Octave se fut bien convaincu qu'il n'y avait pas à espérer
d'atteindre plus haut, un immense orgueil, mêlé d'un découragement non moins
immense, envahit subitement son coeur.
En effet, s'il
passait parfois des journées entières à contempler son nombril, comme un fakir,
ou à s'asseoir sur sa fontaine pour se mirer dans l'eau, comme Narcisse, il
passait d'autres journées à déplorer le sort cruel qui lui interdisait toute
espérance de pouvoir jamais vendre ou même exposer ses aquarelles ; et vu l'état
de gêne où il se trouvait, car il manquait de tout, même de gomme élastique,
des larmes d'attendrissement perlaient sur ses paupières au seul souvenir du
plus idiot des amateurs gâteux qu'il avait dédaignés au temps de ce qu'il
appelait sa prospérité.
Une année se
passa dans ces douces et cruelles alternatives. Mais la monotone insuffisance
de son régime alimentaire, le manque absolu de distractions et, par-dessus
tout, le sublime besoin de produire, lui faisaient désirer passionnément
n'importe quoi qui pût enfin rendre un libre cours à sa carrière d'artiste.
Pendant deux
ans encore ses démarches demeurèrent sans résultats, et malgré toute l'activité
qu'il sut déployer il ne put réussir à se mettre en rapport avec un seul
marchand de tableaux, ce qui se comprend puisque l'île était déserte.
Un nouveau
sujet d'inquiétude ne tarda pas à se joindre à ses nombreux soucis : c'est que,
malgré tous les soins qu'il y apportait, malgré les précautions qu'il pouvait
prendre pour éviter la pluie, la poussière et la transpiration, ses aquarelles
commençaient à se fendiller, à s'écailler, et il était manifeste qu'avant peu
elles disparaîtraient s'il ne trouvait pas moyen de les rentoiler sur un papier
moins hygrométrique et moins agité que sa peau.
Il en serait
mort de chagrin, et cette histoire ne serait jamais venue à ma connaissance, ce
qui eût été vraiment dommage, si un beau jour, au moment où il commençait à
faire dans sa tête un joli petit plan de suicide, il n'eût aperçu tout à coup
une barque de nègres se dirigeant à force de rames vers la crique
inhospitalière où il avait été jeté quatre ans auparavant, jour pour jour.
Ô bons piti
nègres ! chè zamis à moi ! qui dira jamais tout ce que la fantaisie de
l'artiste et l'extase du badaud vous doivent de conceptions délirantes et de
mirifiques ébahissements ! Partout où vous paraissez, la douce gaîté fait
éclore sur les plus ingrats visages la fleur du sourire ; l'émail de vos yeux
et l'ivoire de vos dents ont à peine blanchi sous votre peau noire que tous nos
soucis s'enfuient à tire-d'aile. La surprise et le plaisir, ces deux ressorts
de l'oeuvre d'art, ainsi que le remarque judicieusement de Piles dans son
estimable Cours de Peinture, marchent devant vous, et jettent, sur
toutes vos actions et sur toutes les scènes où la Providence vous fait figurer,
une auréole de cocasserie exotique dont le prestige ne manque jamais son effet
! Ah ! c'est que vous êtes la plaisanterie la plus drôle que la nature se soit
permise envers l'humanité, et comme l'humanité est bonne enfant à ses heures,
elle ne peut pas s'empêcher de rire en voyant reluire sur votre figure ce
cirage qu'elle croyait avoir inventé pour ses bottes.
Les nègres qui
s'avançaient vers ce rivage où leur présence était si nécessaire n'avaient
garde d'être au-dessous du rôle auquel la Providence les destinait. Ils étaient
noirs comme l'encre de la Petite-Vertu (avec laquelle j'écris précisément cette
histoire), bariolés de tatouages, ébouriffés, lardés d'anneaux, de bobines, de
coquillages et de piquants de porc-épic, emplumés, hérissés de dents et de
griffes de bêtes féroces, caparaçonnés d'écailles de tortue et de crânes de
buffle ; ils avaient des boucliers en peau de rhinocéros, des casques en cuir
de crocodile enguirlandés d'oeufs d'autruche en chapelet, des sabres en os de
baleine pendus à des baudriers de peau de serpent, des lances de bambou armées
d'arêtes de requin, et des poignards de pierre à fusil emmanchés dans des
fémurs de mahométans ! Les yeux leur sortaient de la tête, ils suaient à
grosses gouttes, soufflaient comme des phoques, et grinçaient des dents toutes
les cinq minutes en faisant claquer leurs omoplates !!!
Non, jamais on
ne vit de nègres aussi magnifiquement, aussi prodigieusement nègres que
ceux-là, et Octave lui-même, malgré toute la hardiesse et toute la désinvolture
de son «chic», se sentit chanceler d'«épatement» quand il les vit débarquer de
leur canot et se ranger en bon ordre sur le rivage.
Lorsqu'il les
vit alignés à sa satisfaction, celui qui paraissait être le chef se mit à les
examiner l'un après l'autre, tirant chacun de leurs affiquets pour voir s'il
tenait bien et jouait librement, leur secouant la tête par les cheveux et leur
donnant de gros coups de poing dans la poitrine et dans le ventre, comme pour
s'assurer qu'ils étaient fermes sur leurs jambes. Cette inspection achevée, il
fit un signe et tout la troupe se mit en marche, produisant avec son fourniment
fantastique un fracas de ferraille, de branches cassées, de feuilles sèches et
de castagnettes, qui dans leurs expéditions remplace probablement pour ces
peuples la musique militaire de nos régiments.
Ce spectacle
était tellement inouï qu'on ne s'étonnera pas s'il jeta un instant quelque
trouble dans les idées d'Octave. Même je n'assurerais point que certains
frissons de venette ne lui passèrent pas dans la colonne vertébrale, car il est
de fait que la physionomie de ces nègres avait quelque chose de vaguement
anthropophage dont le caractère ne pouvait échapper à l'oeil exercé d'un
artiste. Mais toute cette confusion se dissipa au rayonnement de joie que notre
héros sentit s'épanouir dans tout son être à la pensée que les chefs-d'oeuvre
dont il était couvert allaient enfin trouver des admirateurs !
Avec une
présence d'esprit digne de son talent et de l'étrangeté des circonstances où il
allait se révéler, Octave conçut et exécuta sur l'heure, pour exposer son
oeuvre dans tous ses avantages, un procédé qu'on pourrait appeler
«l'encadrement instantané».
Passant
rapidement derrière un rocher, il alla prendre position sous un épais buisson
où il y avait une éclaircie propre à l'exécution de son projet, et s'y cachant
dans une pose convenable, il exposa aux regards des nègres, encadrée dans une
guirlande naturelle de feuillages et de fleurs, celle de ses compositions qu'il
jugeait la plus écrasante.
C'était un
diptyque, naturel aussi. Il représentait Le Vibrisme subjuguant la Beauté et
entraînant les Capitalistes. La Beauté était sur le volet gauche, dans un
costume qui ne dérobait rien de ses charmmes ; les Capitalistes, sous la figure
d'une troupe d'ânes chargés de coffres-forts, occupaient le volet droit.
Au-dessus, l'artiste, ailé et couronné, tenait d'un main le licou des ânes, et
de l'autre une chaîne de fleurs attachée au col de la Beauté.
L'effet fut
foudroyant. Il dépassa tout ce qu'Octave avait pu rêver. À peine les nègres
eurent-ils aperçu ce chef-d'oeuvre qu'ils demeurèrent comme pétrifiés, et
Octave, qui, dans la posture où il était braqué, ayant la tête en bas, pouvait
tout voir entre ses jambes, crut un moment que les yeux allaient leur jaillir
des orbites. Ahuri, affolé d'admiration, le roi fit d'abord un saut périlleux
de quinze pieds de haut, et aussitôt retombant du haut des airs, se mit à
pirouetter comme une toupie en poussant des hurlements épouvantables.
Électrisée par l'exemple de son chef, toute la petite armée se prit à
pirouetter de même en faisant des culbutes et des sauts de carpe à défoncer le
territoire ! Pendant plus de trois heures cette farandole vertigineuse
tourbillonna sans un seul instant de relâche, et Octave, qui commençait à avoir
le sang à la tête et les reins brisés, cherchait une transition pour entrer en
rapport plus direct avec les sauvages, lorsqu'il les vit tomber tout d'un bloc,
raides et immobiles.
Ils étaient
forcés ni plus ni moins que des lièvres qui ont trop couru.
Octave eut
alors une inspiration. Avant de se montrer, il crut devoir s'annoncer de façon
à porter au comble l'influence qu'il exerçait déjà sur les nègres. En
conséquence, ayant gonflé ses poumons de tout l'air qu'il y pouvait comprimer,
il poussa par trois fois le Cri de la Licorne Amoureuse, qui lui avait
valu l'idolâtrie de tous les buveurs de chopes, du temps où il fréquentait
l'estaminet célèbre du Rat Mort.
Galvanisés par
cet inexprimable glapissement, les nègres, décollant leurs articulations
ankylosées, se mirent à quatre pattes, le nez en terre, dans l'attitude d'une
profonde vénération. Octave, tournant sur lui-même afin de leur faire voir son
talent sous toutes ses faces, s'avança lentement vers eux dans le plus profond
silence.
Il vous
semblerait peut-être que cette histoire, au point où elle en est, soit parvenue
au sommet culminant de son paroxysme, avouez-le ? Eh bien, non, et la nouvelle
péripétie qui va se produire à l'instant dépassera en étrangeté tout ce que je
vous ai raconté jusqu'ici.
Au moment où,
tout en tournant sur lui-même pour se rapprocher des nègres, Octave avait le
visage de leur côté, il entendit un vif froufrou de soie, flaira un parfum
exquis de poudre à la maréchale, et avant qu'il eût eu le temps de se
retourner, il recevait en pleine poitrine une jeune fille de la plus rare
beauté, revêtue d'une délicieuse toilette, et qui, se jetant à son cou s'écria
:
- Enfin en voilà un !
Malgré sa
grande habitude du monde, Octave, imparfaitement préparé, par ce qu'il venait
de voir, à cette présentation inopinée, essaya de balbutier quelques phrases de
bon goût pour répondre aux politesses dont cette jeune dame l'accablait ; il ne
sut que dire :
- Madame... mademoiselle... je suis vraiment enchanté d'avoir fait votre
connaissance...
Mais elle,
avec une effusion inépuisable, continuait à demeurer suspendue à son cou en
criant :
- Enfin, en voilà un ! Tant pis, tant pis, papa dira ce qu'il voudra !
On n'est pas
de marbre pour se sentir entre les bras d'une jolie fille qui a une robe de
soie et qui embaume, et ne pas se laisser gagner par les voluptueux enlacements
de ce corps délicat. Perdant toute retenue, et jaloux d'ailleurs de répondre
aux transports de cet accueil enthousiaste, il prit la tête de la demoiselle
entre ses deux mains et se mit à l'embrasser comme du bon pain.
Mais bientôt
revenant à lui, il s'arrêta et lui fit mille excuses de sa familiarité, qu'elle
trouverait peut-être déplacée.
- Mon Dieu, monsieur, lui répondit-elle d'un air piquant et ingénu, ne prenez
pas tant de peine pour vous excuser : je suis une fille sauvage, et avec moi
c'est sans conséquence.
- Une fille sauvage ! Dans cette toilette ?
- Vous la trouvez jolie ? dit-elle en se regardant avec une certaine
complaisance, ce n'est pas étonnant, elle vient de Paris.
- De Paris ? Vous vous faites habiller à Paris ? Mais au fait, dit-il en se
frappant le front, vous parlez français ! Vous avez l'accent parisien ! Oh ! ma
tête se perd ! De grâce, expliquez-moi ce prodige ou je deviens fou !
- Je suis élève de Saint-Denis.
- Comment peut-il se faire qu'étant une fille sauvage vous ayez été élevée à
Saint-Denis ?
- Rien de plus simple : mon père, ce vieux, là, qui a un oeuf d'autruche pendu
à chaque oreille, est chevalier de la Légion d'honneur.
- Ah ! parfaitement, tout s'explique à présent le plus naturellement du monde !
Mais les filles d'officiers supérieurs étant seules admises à Saint-Denis,
alors monsieur votre père est militaire ?
- Non, répondit la jeune fille d'un air détaché, il est roi.
Octave salua.
- Oh ! ne saluez pas tant, cela n'en vaut pas la peine : voilà, avec quelques
jeunes négresses qui m'attendent là-bas dans une pirogue, tout son peuple ou
peu s'en faut. Il a levé tous les hommes de douze à quatre-vingt quatorze ans
pour venir ici chasser le lézard, dont il est très friand, et voilà tout ce
qu'il a pu rassembler de soldats : ils sont quinze et encore y en a-t-il un qui
est boiteux.
- Votre Altesse Royale daignera-t-elle maintenant... dit Octave.
- Vous achever l'histoire ? C'est aussi simple que le reste, comme vous allez
voir. Je peux vous le dire parce que vous ne le répéterez pas, mais ma pauvre
mère était un peu... imprudente : un commodore américain ayant un jour débarqué
dans notre île pour faire de l'eau, mon père la surprit dans une situation qui pouvait
lui faire craindre pour son honneur conjugal. Il se mit dans une si violente
colère que le commodore, perdant la tête de peur et ne sachant que faire pour
le calmer, imagina de le nommer chevalier de la Légion d'honneur, distinction
que mon père lui avait dit désirer passionnément. Une fois décoré, papa fit
venir de France les statuts de l'ordre, et y ayant vu que les filles de
légionnaires avaient droit d'être élevées gratuitement à Saint-Denis, il
m'envoya en France avec une lettre de recommandation pour le grand-chancelier.
Le gouvernement français, qui était alors en très bons rapports avec les
États-Unis, ne voulut pas faire un affront au commodore qui s'était permis de
décorer papa, et trouvant d'ailleurs un avantage à se ménager un bon port de
relâche dans la mer d'Oman, régularisa la chose, expédia un brevet à papa, et
lui reconnaissant l'assimilation d'officier supérieur, m'admit à Saint-Denis,
où j'ai fait toute mon éducation.
La jeune fille
était charmante, mais Octave put remarquer alors qu'elle était du plus beau
jaune d'orange, qu'elle avait les yeux bleus et les cheveux couleur d'or moulu.
- Je naquis, continua la jeune fille en baissant les yeux, quelques mois après
le départ du commodore...
- Et sans doute, princesse, s'empressa poliment d'ajouter Octave, cet heureux
événement effaça tout souvenir de la scène pénible qui avait donné lieu à la
décoration de monsieur votre père ?
- Justement. Mais parlez-moi de vous maintenant, monsieur. Comment se fait-il
que vous vous trouviez ici ? Qu'est-ce que c'est que ce costume ? Auriez-vous
perdu votre garde-robe dans quelque naufrage, ou est-ce ainsi que votre sexe
s'habille maintenant à Paris ?
Ce fut pour
Octave un rude coup de voir que la princesse en fût encore à ne pas même
soupçonner son talent et à prendre sa galerie de peinture pour un maillot. Mais
quelques explications eurent bientôt jeté un trait de lumière dans l'âme
intelligente de la jeune princesse ; ses yeux se dessillèrent, et au bout de quelques
minutes elle déclara qu'elle comprenait !
- Restez avec nous, monsieur, lui dit-elle. Vous décorerez nos cases, nos
temples, et jusqu'à nos cocotiers si vous voulez. Notre île est fréquentée par
les navires de la Compagnie des Indes : deux ou trois fois par an nous voyons
débarquer des touristes d'une excentricité tellement phénoménale que vous
trouverez certainement parmi eux des acheteurs enthousiastes. Nous vous
procurerons du papier blanc. Nous mettrons même à votre disposition, si vous le
voulez, la peau de nos nègres, et sur ces fonds de bitume vous trouverez un
champ illimité pour de nouvelles inspirations...
- Comme vous vous exprimez bien ! ne put s'empêcher de dire Octave.
- Ne vous en étonnez pas, j'ai toujours eu le premier prix de style dans toutes
mes classes. Au reste, continua-t-elle, ne vous y trompez pas ; ces nègres-là
sont tous des hommes distingués ; j'ai civilisé tout ça parfaitement. Mon père,
tel que vous le voyez, lit couramment la Revue des Deux Mondes ; je puis
même dire qu'il en fait ses délices. Allez ! on ne rend pas justice au nègre :
c'est une nature supérieure : il aime la couleur, le fracas, le faste, la
pompe, les panaches, les lumières ; il est le fils aîné du soleil enfin, et
quand le règne des sots sera fini, le nègre entrera en scène pour rendre à
l'humanité déteinte ce chaud van dyck des premiers âges, qu'elle a perdu.
Et, levant
lentement ses longues paupières orangées, elle le regarda et il se sentit
convaincu qu'elle avait raison.
Pendant ce
discours, le roi, se remettant peu à peu de son émotion, reprenait ses sens :
ce que voyant, l'armée les reprit aussi, et tous se levant vinrent environner
Octave et exécutèrent autour de lui une danse accompagnée de gestes et de cris qui
exprimaient avec une justesse étonnante l'admiration la plus frénétique.
La princesse
ayant en peu de mots mis le roi son père au courant de l'histoire, ce monarque,
malgré tout ce que sa fille essaya de faire pour l'en détourner, voulut
adresser lui-même à Octave un discours en français. Nous sommes heureux de
pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs le texte authentique de ce
discours : - Ohiho moché : aïe ! aïe ! aïe ! moi content, content, content.
Houp vanikoro frantzès ! Karabibi tableau akapatraboumboum ! Rivi dé Dé Mondd !
Coco Sain-Dini, artiste, artiste, oh ! la, la, bon, bon, bon ! Moi roi, coupé,
haché, crévé ! Moi tout ! Mâ fille princesse, mâ fille princesse ! Emporou
Napoliouf, moi, sivalier Lozion d'Homère ! Pintu, pintu, patout, patout, toi !
Edécamp, maïssal, gaumonnier, zénéal, tout ! Moi, tout !
Et
s'approchant d'Octave, il se dépouilla de tous les insignes de la royauté, lui
faisant comprendre qu'il entendait être peint sur l'heure des pieds à la tête,
lui, son armée et sa fille.
À cette
commande inespérée, Octave faillit perdre la tête de joie. Mais ne voulant pas
compromettre son prestige, il se contint, et ayant demandé un nègre pour faire
ses esquisses dessus, il prit un morceau de craie et jeta rapidement quelques
idées sur les reins du nègre, après quoi il se mit à l'oeuvre, non sans avoir
eu le soin d'essuyer préalablement l'huile qui lubrifiait outre mesure la peau
du monarque.
Les
compositions étaient dignes de la toile. Sur la poitrine, comme un hommage à
l'esprit libéral qui avait toujours animé le gouvernement de Sa Majesté, on
voyait Un Député radical moulant en chocolat les grands principes de 89.
Sur le ventre,
par une allusion ingénieuse au gibier favori du roi, deux génies ailés
symbolisaient les arts (Lézard : le roi fut quelques années à la
comprendre, mais sur ses vieux jours il finit par y arriver). La Débauche,
la Démocratie, l'Injustice, le Crime, l'Épicerie, la Rébellion et l'École
de David, étaient représentés sur les augustes omoplates du prince, pour
marquer que de toutes ces choses il avait plein le dos. Pour balancer dans
l'ensemble de la composition l'effet du calembour de devant, qui aurait trop
tiré l'oeil, Octave peignit sur la partie moyenne de l'échine royale Une
Batterie d'Artillerie (les reins). Enfin, complétant la décoration du
torse, au-dessus d'une composition divisée en deux parties qui représentaient
par des attributs symboliques l'un et l'autre hémisphère du globe terrestre, on
voyait Le Roi passant, à cheval sur un hippopotame harnaché d'ananas et de
noix de coco, la Revue des Deux Mondes.
Quand ce fut
fait, et sans désemparer, Octave décora toute l'armée de sujets et d'attributs
appropriés aux fonctions de chacun, depuis le caporal jusqu'au grand
connétable. Pour ce qui était de la décoration de la princesse, celle-ci
demanda à son père la permission d'attendre qu'elle eût le temps d'en conférer
à loisir avec Octave.
Après une
chasse où on força quatre-vingt-seize lézards, le roi, accompagné d'Octave et
de sa fille, se rembarqua dans son canot, et tout ce monde, après une heureuse
navigation de quinze jours et quinze nuits, arriva joyeux et bien portant à l'île
de Socotora, où, sous l'ombre charmante d'un bouquet de cocotiers, se
trouvaient les États du prince.
Octave, devenu
héritier présomptif du trône par son mariage avec la princesse, continue à
faire des aquarelles, qu'il vend à des prix fabuleux aux passagers de navires
qui sortent de la mer Rouge et qui ont pris l'habitude de faire escale dans son
île uniquement pour y charger ses oeuvres d'art.
Il a eu de son
épouse orangée six enfants de toutes les couleurs : le premier est noir ; le
second, blanc ; le troisième rouge ; le quatrième jaune ; le cinquième bleu, et
le sixième vert : on est impatient de savoir de quels tons rompus seront ceux
qui viendront continuer sa progéniture, mais on prend patience en considérant
que, quoi qu'il arrive, le vibrisme ne peut plus périr, puisqu'il a fait des
petits.
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