Du
diable si je pouvais m'attendre à être un jour légataire, pour si peu que ce
fût, du vieux docteur Amable Cherpillaud !
Sans doute, il
avait été, jadis, le camarade de quartier Latin puis le collègue de mon père.
Pas son ami, d'ailleurs ! De cela j'étais certain, leurs relations, si
anciennes, n'ayant eu, à aucune époque, rien d'intime. Quant à moi,
personnellement, je l'avais à peine fréquenté, même au temps lointain où
j'allais chaque année, passer mes vacances chez mes parents à Wimeurs-les-Eppes.
Je l'avais connu, alors, surtout de réputation, et plutôt comme une sorte de
pauvre imbécile à qui je ne témoignais pas grande sympathie. Enfin, au cours de
ces vingt dernières années, ne retournant plus là-bas depuis la mort de mes
parents, je l'avais tout à fait perdu de vue.
Il n'y avait
donc pas de raison plausible pour que le bonhomme eût pensé à me coucher sur
son testament, et encore moins pour qu'il y eût pensé sous une forme aussi
singulière et romanesque.
Mais il
fallait bien, cependant, me rendre à l'évidence. La lettre du notaire était là,
devant mes yeux ébahis. Elle me faisait savoir que le docteur Amable
Cherpillaud me léguait... un pli scellé, lequel devait m'être remis en mains
propres, sous la condition expresse que j'aurais, après avoir lu ce pli, à le
brûler en présence du susdit notaire.
Quelque peu
d'attrait que pût me promettre la confidence posthume d'un être insignifiant à
ce point, ma curiosité en fut excitée, quand même, tant le romanesque est
alléchant ! Et je pris le train.
Chemin
faisant, je me fis mille reproches de m'être laissé hameçonner à une telle
amorce, au fur et à mesure que me revenaient en mémoire tous les détails appris
autrefois touchant le caractère et la vie du docteur. Ils reconstituaient une
physionomie vraiment trop dénuée d'intérêt ! Qu'allais-je apprendre de plus,
relativement à ce pauvre imbécile ? A coup sûr, cela ne valait pas le voyage !
Je me rappelais,
tout d'abord, et en vive lumière, la figure même d'Amable Cherpillaud, le jour
où je l'avais vu pour la première fois, le jour de ses noces, voilà une
quarantaine d'années. Oh ! la triste, la ridicule, l'ingrate figure, plus
lamentable que jamais en pareille circonstance, plus lamentablement triste,
ridicule et ingrate !
Amable
Cherpillaud avait alors la cinquantaine, mais une cinquantaine confite dans
l'ennui provincial, dans la conscience d'une laideur terne et bête, dans le train-train
d'une existence sans pensée, ni action, ni rêve. Mauvais petit médicastre qui
avait, jusque-là, vivoté d'une clientèle hasardeuse, il venait de faire un
héritage qui lui permettait de vivre dorénavant en renonçant à une profession
qu'il n'aimait pas ; et on lisait à plein, sur sa mine aigre, à la fois
renfrognée et orgueilleuse, l'amère bile de tous ces déboires passés et la
basse joie d'être envié maintenant.
Mais on y
lisait cela, seulement, et rien d'autre. Sous ces deux poussées de vert et de
rouge, qu'on sentait momentanées, blêmissait le teint de chaque jour, qui
reprendrait demain son gris neutre, uniforme, morne, emblème d'une imbécilité
irrémédiable et essentielle.
Et pourtant,
une vraie joie, une joie de passion, aurait dû y fleurir aujourd'hui, sur ce
visage de niais, et le transfigurer, puisque le docteur, grâce à son argent,
épousait la plus belle fille du pays.
Mais il ne
semblait pas même en être épris, de cette radieuse Madeleine Grimblet, épanouie
dans la gloire de ses dix-sept ans en fleurs, si blanche et si rose sous ses
épais cheveux frisés pareils à des grappes de raisin noir, si belle plante,
comme on disait là-bas, avec sa grâce de jeune vierge encore et déjà ses hanches
roulantes et sa gorge rebondie de femme, mûre pour l'amour.
Non, il
semblait l'épouser uniquement pour faire pièce à tous ceux qui la désiraient.
Et ce sentiment visible le rendait plus laid auprès d'une telle splendeur, lui,
le maigre et ratatiné vieux garçon, le rouquin à demi déplumé, le godiche aux
favoris en queue de lièvre, au long nez chafouin, aux yeux étroits et bridés,
au cou de dindon, aux oreilles décollées et sans ourlet, à la lippe supérieure
interminablement stupide, au menton court et fuyant, aux pâles lèvres minces
lui faisant une bouche en fente de tirelire.
Et tel je
l'avais revu toujours, par la suite, enlaidissant avec l'âge, tandis que sa
femme embellissait de plus en plus et devenait la belle madame Cherpillaud, non
plus seulement la plus belle fille du pays, mais, disait-on de façon courante,
la reine du département.
Et, de façon
courante aussi, ce qu'on disait alors, c'est que la belle madame Cherpillaud,
toute dévote qu'elle était, et très dévote, en faisait voir de drôles au pauvre
imbécile. Oh ! sans le moindre scandale, bien entendu, comme il sied en
province ! Portant la culotte et menant le benêt tambour battant, elle se
passait à domicile les fantaisies d'un tempérament de feu, racontait la
chronique secrète. Cherpillaud n'y pouvant suffire, la besogne incombait,
paraît-il, au jardinier. Ainsi, du moins, le narraient, et à grand renfort de
gorges chaudes, les Brantômes de Wimeurs-les-Eppes.
Ils ajoutaient
même que les jardiniers succombaient l'un après l'autre à la tâche, si bien
choisis qu'ils fussent et si bien soignés.
Et, de fait,
j'avais fort nette souvenance d'avoir toujours vu, à chacun de mes voyages
là-bas, quelque nouveau gars au service du docteur, un tous les deux ou trois
ans à peu près, quelque dru et robuste campagnard, duquel j'entendais dire, par
la suite, qu'il avait bientôt dépéri et s'était en allé de la poitrine.
Et, de même,
il me remontait à l'esprit d'avoir ouï des ivrognes faisant, les soirs de fête,
la conduite au docteur, avec une chanson du pays, goguenarde et sans gêne, dont
je ne citerai qu'un couplet, car les autres et particulièrement le dernier
bravent trop l'honnêteté.
Savez-vous ce
que je mange, Quand je mange à la maison ? J' mang' du failli pain d'avoine.
Pauvres gens, c'est pas ben bon. J'avons ben du bon pain blanc, Qu'est blanc et
mollet : Mais il est pour notre femme. Et son va-a-let. Tra la la, la la, ma
femme est pour les autres. Tra la la, la la, ma femm' n'est pas pour moué.
Et je me
rappelais encore qu'Amable Cherpillaud ne bronchait pas sous l'insulte, et
qu'il gardait imperturbablement son teint d'un gris neutre, uniforme, morne,
emblème d'une imbécilité irrémédiable et essentielle.
En vérité, il
donnait l'impression, ou d'être consentant, comme on le répétait à sa honte, ou
de ne savoir absolument rien du tout, comme pouvait le faire croire son air de
parfaite bêtise.
D'autres
détails ressuscitaient dans ma mémoire, mais qui n'ajoutaient pas grand'chose à
la physionomie du bonhomme. Ceux-là, je les tenais de mon père. A son estime,
Cherpillaud était une très piètre intelligence scientifique, qui n'avait passé
qu'avec peine son doctorat, qui, depuis, n'avait jamais travaillé, qui en était
resté aux vieilles méthodes d'il y a cinquante ans, à la saignée, aux sangsues,
et qui, somme toute, avait surtout péché, comme médecin et comme homme, par une
stupidité absolue jointe à la plus infime faiblesse.
C'est avec ces
souvenirs et ces notions sur le docteur, que j'arrivais à Wimeurs-les-Eppes,
regrettant tout à fait le voyage où m'avait entraîné une curiosité vaine, et
bien convaincu que le legs du pauvre imbécile ne pourrait jamais être, malgré
sa forme romanesque, une chose intéressante.
Le notaire me
remit cérémonieusement le pli scellé, devant un grand feu de bois qui flambait
comme s'il avait eu conscience d'avoir à remplir tout à l'heure un devoir
tabellionnaire. Ce feu et l'officier ministériel avaient une majesté qui
m'obligea moi-même à briser majestueusement les cinq larges cachets de cire
rouge. Je trouvai que nous étions, le feu, le notaire et moi, d'un grotesque
achevé. Pour m'en dégourdir un peu, je risquai une timide plaisanterie sur la
belle madame Cherpillaud et les jardiniers, sachant que le notaire, autrefois,
était un des Brantômes les plus salés de Wimeurs-les-Eppes.
Le notaire
m'interrompit, en me croassant, grave comme un corbeau :
- Madame
Cherpillaud est morte, il y a six mois, d'un cancer.
Je ravalai ma
salive et me mis à lire tout bas le papier que voici :
«Pour vous,
esprit parisien qui devez mépriser les provinciaux en général et, en
particulier, le pauvre imbécile que je parais être, ces quelques notes sont
rédigées. »J'ai profondément aimé Madeleine et je ne pouvais me passer d'elle,
de son corps, j'entends.
»Je suis fidèle aux doctrines de Cabanis, absolument matérialiste et athée. Je
ne crois pas au remords.
»Néanmoins, je me suis mis au courant, sans que personne l'ait su, des
doctrines de Pasteur. Je crois aux microbes.
»Depuis dix ans, ma femme, convaincue de ma toute-puissance, m'a été
complètement et délicieusement soumise.
»Je veux qu'elle meure avant moi ; et cela, donc, sera, mes volontés à cet
égard ayant toujours été exécutées.
»J'ignore si on guérira jamais la tuberculose et le cancer ; mais je sais
parfaitement qu'on peut les donner.
»Faites-vous conter l'histoire de ma vie, si vous ne la connaissez pas, et
concluez, jeune homme, en vous disant, avec Balzac, qu'il n'y a de grands
originaux et de grands criminels qu'en Province».
Je jetai le
papier au feu, mis mon chapeau, et courus vite reprendre le train pour rentrer
à Paris, où les originaux et les criminels ont, en effet, moins qu'en Province,
le loisir de devenir grands, occupés qu'ils y sont, comme tout le monde, à se
débattre, sans fin ni cesse, parmi les remous tourbillonnants des mufles.
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