Je
dirai la chose aussi simplement que possible, sans chercher, par un trop
artistique mise en oeuvre, à faire paraître plus singulière encore cette
singulière aventure. Je fournirai les détails précis, les noms et les dates,
qui pour moi en authentiquent le souvenir et qui pour autrui rendent bon
témoignage de ma véracité.
Malgré tout,
je n'ai pas grand espoir d'être cru. Mais de quel droit m'en fâcherai-je ? Moi-même,
à qui la chose arriva, à qui ma sûre mémoire et ma solide raison certifient
l'exactitude des faits en composant la trame ; moi-même, quand je réfléchis sur
cette aventure, si convaincu que je sois de l'avoir vécue en réalité,
j'ai toutes les peines du monde à me persuader que ce ne fut pas un
rêve.
Voilà pourquoi
je la donne comme un conte et non comme une histoire, préférant, en somme, le
renom d'extravagant conteur à celui d'historien fallacieux.
Peu de
personnes connaissent le dessinateur anglais Michaël Joshua Hawks ; mais les
très rares initiés à son étrange talent lui gardent, dans leur estime
artistique, une place éminente, tout à fait très rare aussi. Ils pensent, et je
suis du nombre de ceux-là, que ce talent est proprement du génie, et que Hawks
deviendrait célèbre du jour au lendemain s'il se décidait à publier son oeuvre
visionnaire, en particulier ses Horror's illuminations.
C'est, en
dessins à l'encre rehaussés de couleur, et sur plaques de talc, le tableau
complet, phase par phase, des épouvantements de la peste. Déjà terribles quand
on les regarde à la lumière du jour, posés à plat sur des feuilles de papier,
ces dessins semblent animés d'une vie fantômatique quand Hawks vous les montre
en transparence, à la fulgurante clarté de sa lampe où passe un brusque jet de
magnésium incandescent.
Impossible,
alors, de ne pas pousser un grand cri d'effroi, qui s'achève aussitôt en un cri
d'admiration. A quoi Hawks vous répond d'ordinaire :
- Il n'y a pas à m'admirer. J'ai copié la nature exactement, et rien de plus.
Mais cette
réponse ne fait que vous étonner davantage ; car on sait, lui-même l'avouant
avec un sourire de mystification, qu'il n'a jamais quitté Londres et n'a pu,
par conséquent, étudier sur nature ces tragiques scènes de peste, toujours
représentées en ses dessins comme se passant dans l'Inde. Et si on le lui
objecte, il se contente d'accentuer son sourire et d'ajouter :
- Sans doute : et pourtant, ce qui est là-bas, je l'ai vu ici, quoique cela n'y
soit pas, en vérité.
On lui
pardonne volontiers ces bizarreries, puisqu'on l'admire, et puisqu'en même
temps on l'aime. Car, à part cet enfantin désir de vous mystifier, Hawks est un
charmant compagnon, tout comme s'il n'était pas un très grand artiste.
Ayant eu
l'occasion de lui rendre un important service, et sa reconnaissance m'en ayant
récompensé par un redoublement de bonne grâce, je crus pouvoir lui reprocher un
jour, tout amicalement, son petit défaut. Notre argot parisien l'égayait et je
n'hésitai pas à lui glisser ma critique sous cette forme :
- Pourquoi diable, avec vos intimes, garder ces allures de fumiste ?
Il prit un air
grave, crut sans doute que j'avais été blessé de le trouver fumiste à
mon endroit, et répliqua dans un rude shake-hand :
- Vous avez raison. Je n'ai pas le droit, au moins avec vous, de paraître cela.
Il faut vous prouver que je ne le suis point.
Puis,
tristement :
- C'est vous qui l'aurez voulu.
Une heure plus
tard, nous descendions de cab à l'entrée d'un lane où nous étions
arrivés après de tortueux détours dans le quartier de Brompton-Hill-Road. Nous
étions, durant tout le trajet, restés silencieux, sur la prière de Hawks. Il
semblait mal à l'aise, moralement autant que physiquement. Le temps,
d'ailleurs, était affreux. Une pluie de neige fondue dans du brouillard jaune !
On grelottait tout à la fois et l'on étouffait.
- Buvez une gorgée de ce cordial, me dit Hawks, comme nous quittions la
voiture.
Il m'avait
tendu une gourde plate en argent. J'avalai une gorgée d'une liqueur amère et
chaude.
Au bout de
cinquante pas environ, faits à pied, nous entrâmes dans une petite et noire
taverne. Le patron était un Hindou. Hawks lui dit quelques mots à voix basse. Nous
montâmes ensuite au premier étage, où l'Hindou nous installa dans une obscure
chambre, meublée seulement d'un large divan, et qu'éclairait une veilleuse à
globe laiteux.
Hawks avait
apporté un carton contenant ses Horror's illuminations. Il me dit de
regarder longuement les plaques de talc en transparence devant cette lueur
blafarde. - Mettez-vous bien les tableaux dans la mémoire, ajouta-t-il, pour en
contrôler ensuite l'exactitude en les comparant à la réalité.
Quand j'eus
fini :
- Prenez l'heure à votre montre, fit-il, et notez-la, ainsi que la date du
présent jour, sur votre calepin.
J'obéis. Il
était quatre heures vingt minutes de l'après-midi, le 12 décembre 1894.
Comme
j'achevais d'écrire sur mon calepin, au moment où je relevais la tête, un homme
était devant nous, sans que je l'eusse vu, ni entendu entrer.
Il se tenait à
genoux, assis ou plutôt écrasé, à même ses talons, la face en extase, le corps
entièrement à nu. Ce corps était d'une maigreur ascétique, les os perçant la
peau parcheminée. La face, noyée sous l'avalanche d'une énorme chevelure
blanche, qui mêlait ses flocons à ceux d'une barbe non moins blanche et non
moins énorme, la face semblait toute réduite aux deux yeux, dilatés, fixes et
hagards.
Hawks prononça
d'un accent impérieux une brève phrase, en une langue étrangère, où je perçus
seulement le mot de yoghi.
Brusquement,
les regards du yoghi plongèrent dans les miens. En même temps me remonta
dans la gorge la saveur amère et chaude de la liqueur bue tantôt. Et je me
sentis à la fois comme ivre de cette liqueur et comme hypnotisé de ces regards.
Néanmoins, je
n'étais ni dans le sommeil de l'ivresse, ni dans celui de l'hypnose ; car
j'entendis très distinctement Hawks qui me disait :
- Regardez les modèles qui me servent à dessiner mes Horror's illuminations
d'après nature. Vous pouvez, vous devez les voir comme je les vois moi-même. Cela
est là-bas, et cela n'est pas ici, et cependant cela est copiable ici et cela est.
Et je dormais
si peu que je répondis à Hawks, en raisonnant avec une parfaite lucidité :
- Oui, en effet, je vois. Sans doute, votre cordial est à base de haschisch, et
par lui s'amplifient, jusqu'à l'absolue apparence de la réalité, les tableaux
contemplés tout à l'heure sur vos plaques de talc.
Car je les
voyais vivre, positivement, et j'en suais une sueur froide, de tressaillante
horreur.
C'était dans
un village aux huttes de bambou, sous de grands arbres à panaches de palmes ou
à larges feuilles plates, près d'un immense fleuve encombré de plantes
monstrueuses et dont les rives s'effondraient en vaseux marécages, et tout cela
parmi les flamboiements d'un dur soleil qui versait une pluie de diamants.
Dans les
huttes, dont les parois m'étaient transparentes, des hommes, des femmes et des
enfants gisaient, en proie au hideux mal, dont se manifestaient tous les
stigmates : rouges anthrax allumant des charbons ardents sur les dos, les
épaules, au creux des aisselles, aux plis des aines ; pustules gangreneuses
s'écaillant en escarres brunes ; tumeurs et pétéchies de pâle pourpre ; faces
convulsées et frappées de stupeur ; langues et lèvres fuligineuses ; enfin,
tout ce qui faisait crier d'effroi et d'admiration devant l'effroi si
magistralement exprimé dans les géniales, visionnaires et EXACTES Horror's
Illuminations de Hawks.
Oui, oui, ce
que je voyais, c'est bien ce qu'il avait rendu. Je n'en pouvais douter.
Mais, moi, je le voyais, à travers le haschisch ou l'hypnose, sans doute, et d'après
ses dessins. Lui, lui, avant de faire ses dessins, où et comment avait-il
trouvé la matière première nécessaire à ses visions de haschisch ou d'hypnose ?
Je le lui
demandai, presque avec fureur. Il me répondit, et presque froidement :
- Je vous répète que cela est, là-bas. Ce yoghi vous fait voir à
distance cela. Mais cela est. Cela, il le déchaîne à sa volonté, pour que je le
copie. Comprenez-vous, enfin, comprenez-vous ? ce yoghi s'appelle l'Homme-peste.
Ici, dans mes
souvenirs jusqu'alors si bien liés, se creuse un trou. Sûrement, sous
l'influence de la liqueur ou de l'hypnose, j'ai perdu conscience pendant un
temps.
Pas pendant un
temps bien long, toutefois ; car je me retrouve descendant de cab, à la porte
de Hawks, et lui disant, en colère :
- Décidément, cher ami, vous êtes un grand artiste ; mais, aussi, un mauvais
ami. Vos mystifications habituelles étaient, à la rigueur, excusables. Celle-ci
ne l'est plus. Vous moquer de moi à ce point, c'est trop. Adieu !
Il essaie de
répliquer. Il veut me prendre les mains, me faire entrer chez lui. Je refuse.
S'il m'eût avoué qu'il avait voulu être fumiste jusqu'au bout, j'eusse
pardonné encore. Mais il s'entête à s'en défendre ; il continue à me prendre
pour plastron. C'est intolérable, vraiment, n'est-ce pas ? Je m'en vais,
indigné.
A six semaines
de là je recevais, sous une bande dont l'adresse avait été écrite par Hawks, un
numéro du Indian News, où était encadré au crayon rouge un article
médical.
On y narrait
que la peste avait brusquement éclaté dans le village de Pendjah-Sloë, à la
suite d'une tornade, éclose à l'improviste et sans aucun prodrome
météorologique, en plein ciel serein. On avait pu circonscrire l'épidémie et en
arrêter l'essor. Elle semblait avoir eu pour cause, inexplicable d'ailleurs,
cette tornade, inexplicable elle-même. Le rédacteur se livrait là-dessus à de
curieuses théories touchant la mystérieuse corrélation de certaines épidémies
avec les cataclysmes atmosphériques. Il donnait, à l'appui, des chiffres, et
notamment la date et l'heure exactes où avait surgi la tornade et apparu, la
première manifestation du fléau.
Cette date
était le 12 décembre 1894. L'heure de là-bas correspondait à l'heure
londonienne suivante : quatre heures vingt minutes de l'après-midi.
Et alors ? Le
yoghi était-il simplement un voyant à distance, m'ayant fait assister à sa
vision dans ce que les occultistes appellent le miroir astral ? Ou bien
était-il plus encore, était-il le formidable mahatma du mal que Hawks
nommait l'Homme-Peste ?
Je n'ai jamais
osé conclure ; et l'on doit comprendre à présent pourquoi, lorsque je réfléchis
sur cette étrange aventure, si convaincu que je sois de l'avoir vécue en
réalité, j'ai toutes les peines du monde à me persuader que ce ne fut
pas un rêve.
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