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| Jean Richepin Le cabri IntraText CT - Lecture du Texte |
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Pour ne pas s'apercevoir de l'impression soudaine, profonde, en réel coup de foudre, produite par lui sur la comtesse Maroussia, il eût fallu, malgré son peu de fatuité, qu'Yves de Guirnec fût absolument, comme on dit dans son pays de Bretagne, aveugle des trois yeux, les deux du corps et celui de l'âme. La comtesse, en effet, avait laissé voir, sans aucune gêne et tout à plein, ce qu'elle éprouvait. Elle était de ces grandes dames russes qui ont, ingénue ou cynique, l'insolence superbe de leurs sensations et de leurs sentiments. Mais c'est avec une tranquillité non moins insolemment superbe que le Breton avait reçu cette ardente et folle déclaration à la muette. Il n'y eût pas répondu d'une façon plus brutale et plus péremptoire en criant «non» sur le ton d'un commandement de cavalerie. Aussi, à peine
la comtesse dehors, ce fut un assaut de questions voulant connaître
l'inexplicable pourquoi d'une pareille froideur. Froidement toujours, mais du
tac au tac, Yves de Guirnec y répliquait. Et plus il y répliquait, moins on y
comprenait quelque chose. Et, dans le
grand silence qui se fit, après avoir lentement allumé un cigare, Yves de
Guirnec, prenant un air mystérieux, laissa tomber ces mots d'un ton fatidique : Il y eut une
explosion de cris, de rires, de réclamations. Les uns le croyaient devenu fou. D'autres
se croyaient fous eux-mêmes, ou sourds. Avait-on bien entendu ? Qu'est-ce que
cela voulait dire ? Quel rapport pouvait-il y avoir entre la comtesse et un
cabri ? Le sérieux Yves de Guirnec tournait-il au mauvais plaisantin ? Quelques-uns
ne le voulurent pas, et retournèrent danser. Plusieurs restèrent, qui cependant
allèrent s'égrenant peu à peu vers les salons. Car Yves s'était mis à conter,
par malice sans doute, longuement, et, pour ainsi dire, bretonnement. Il
n'en finissait pas ! Moi-même, curieux de contes comme je suis, je somnolais en
l'écoutant. Suivait une interminable description du cabri, de ses faits et gestes, de toutes ses gentillesses : comme quoi il avait des yeux retroussés vers les tempes, et dans lesquels, lorsqu'on les regardait de profil, on voyait la pupille en forme de croissant de lune aux pointes terminées par des étoiles, tandis que les autres cabris n'ont pas ces étoiles-là ; et comme quoi, lorsque le cabri flairait par terre l'urine de sa mère la cabre, il relevait sa lèvre supérieure en accent circonflexe, tandis que les autres cabris la relèvent en arc simplement ; et comme quoi... Sans doute ces deux détails avaient plus particulièrement sollicité mon attention, par leur bizzarerie ; car de ceux-là, il m'en souvient ; mais ils étaient mêlés à beaucoup de détails divers, dont je n'ai plus mémoire. Et je me rappelle aussi qu'à un certain moment du conte, vers le milieu, je crois, ces deux détails caractéristiques revenaient. Le peintre ayant acheté ce cabri pour lequel il s'était pris d'affection, voilà que le cabri était devenu une grande diablesse de chèvre, dont le peintre ne savait plus que faire. Il avait voulu
la rendre au chevrier, en lui signalant ces deux choses curieuses. A quoi le
vieil homme avait répondu : Mais le peintre n'avait pas voulu tuer la bique, qui était son ancien et si joli petit cabri. D'ailleurs, il ne croyait pas au dire du chevrier. Ces superstitions de bonnes gens sont si bêtes ! Le peintre était jeune alors, et, quand on est jeune, on se moque un peu des sorciers de campagne, n'est-ce pas ? Finalement, le peintre, en s'en allant du pays, avait fait cadeau de la bique à un pauvre homme qui avait déjà deux chèvres et un jeune bouc. Cela faisait au pauvre homme un commencement de troupeau. Un an plus tard, le peintre revenait au pays, et il apprenait que le troupeau du pauvre homme avait été détruit par la maladie, et que le pauvre homme lui-même, en soignant la bique, avait été tué par elle d'un coup de corne. Et alors, le
peintre ayant rencontré le vieux chevrier, le chevrier lui avait dit : Et le conte
finissait ainsi, vers les trois heures du matin. Yves allumant un troisième
cigare, et moi seul lui restant comme auditeur, et lui demandant : Il ajouta : Un général
russe, qui semblait dormir dans un coin, m'épargna l'embarras de répondre, en
venant brusquement se mêler à notre entretien, qu'il avait écouté, et en disant
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