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| Jean Richepin Le masque IntraText CT - Lecture du Texte |
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- Eh bien ! me dit Harry Sloughby, toutes nos imaginations étaient pauvres, auprès de la réalité. Il cligna de
l'oeil, et ajouta dans un sourire ironique : Et il me rappela, en s'en moquant avec son humoristique malice, quelques-unes des plus extravagantes solutions que j'avais inventées à cet insoluble problème si mystérieux et si captivant. Il s'agissait de l'étrange personnage que nous avions alors baptisé le Masque. Quand je dis que nous l'avions connu, c'est une façon de parler. En somme, nous l'avions vu seulement, regardé, contemplé, étudié, autant du moins que l'étudier était possible. Mais, à quelque indiscrétion que nous eût poussés notre désir de le connaître, nous ne l'avions réellement pas connu, cet Inconnaissable. Son existence, en effet, ne se laissait pas plus pénétrer que son visage, lequel était et demeurait, toujours et partout, masqué. Harry Sloughby, qui a des accointances, comme on dit, avec Dieu et avec le diable, avait trouvé moyen de soudoyer un des domestiques du Masque et de le faire parler. Il avait été jusque-là, oui ! Et cependant la chose n'était pas commode, puisque ce domestique était muet ! Même ce miracle ne nous avait rien appris. Le muet, qui, par-dessus le marché, était Hindou, n'en savait pas plus que nous sur son maître. Il le servait depuis longtemps ; mais il ignorait absolument tout de cet homme, jusqu'au nom, et il n'avait jamais vu que le visage masqué. Le Masque se démasquait-il quand il était seul ? On pouvait le supposer. L'affirmer n'était point permis. Le Masque, pour dormir, s'enfermait dans une chambre à coucher contenant une toilette et une salle de bains ; et cette chambre était close par une porte en fer semblable à une porte de coffre-fort. Comme nous
avions maintes fois filé le Masque et que Harry Sloughby l'avait fait filer
particulièrement par son vieil ami le détective O'Greenaddle, nous
avions aussi découvert que le personnage, assez souvent, montait chez des
filles galantes. On les avait interrogées. Leurs réponses avaient toujours été
pareilles : On pense bien qu'avant tout Harry Sloughby s'était renseigné au ministère même de la police où il était comme chez lui. Il n'y avait rien trouvé que le transfert d'une fiche signalétique, jadis timbrée de Calcutta (mylord governor's bill by spécial appointment), et autorisant M. James Smith, marchand, à porter sur son visage un masque en Angleterre, comme il en portait un dans l'Inde, pour cause de nécessité à n'être pas scandaleux. Harry Sloughby m'avait donné cette traduction comme exacte, et m'avait, d'ailleurs, soumis le texte anglais, auquel, à grand renfort de dictionnaires, je n'avais pu faire suer aucun autre sens. Que cet homme bizarre s'appelât de ce nom banal, James Smith, c'est-à-dire comme tout le monde, nous ne voulions pas y croire. Qu'il fût marchand, nous trouvions cela grotesque. Marchand de quoi ? Est-ce qu'un marchand a l'idée de vivre d'une manière aussi originale ? Allons donc ! Allons donc ! Tout cela, le nom, ce titre de marchand, tout cela aussi était, devait être, ne pouvait être qu'un masque ! Où nos
imaginations travaillaient spécialement, et ferme, et jusqu'à la folie, on le
devine, c'était sur la dernière phrase de la fiche : Et, là-dessus,
d'inventer les romans les plus abracadabrants : une face de monstre, un
éléphantiasis, une blessure, des tatouages obscènes ; que sais-je ? C'est ici
que je me distinguai, paraît-il, par mes extravagances, comme me le rappelait
ironiquement à cette heure Harry Sloughby. Il tira de sa
poche un grand portefeuille, puis, de ce portefeuille, un parchemin, et me le
tendit en disant, tout à fait grave cette fois : Comme je
m'apprêtais à lire, il me retint la main et reprit : Harry Sloughby avait tiré de son portefeuille une lettre où je reconnaissais la longue écriture fine de notre vieil ami le docteur, et il me traduisait ce qui suit, en me lisant d'abord le texte même du docteur, extraordinairement enthousiaste, lui à l'ordinaire si posé, si calme, si froid, si scientifique, en un mot : «Réprésentez-vous,
mon ami, tout ce que la mythologie grecque a pu exprimer de plus noble et à la
fois de plus séduisant, c'est-à-dire la majesté de Zeus unie à la grâce
d'Aphrodite, et vous aurez à peine une idée de l'émotion vraiment insoutenable
qui alors vint éblouir mes regards et faire vibrer toute la lyre de mon
cerveau. Mes genoux se dérobèrent sous moi, et il me sembla que mon être même
allait se volatiliser ainsi que dans un coup de foudre. C'était la révélation
de la beauté». Je lus. Voici,
à peu près, la traduction de ce que je lus : |
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