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| Jean Richepin Les soeurs Moche IntraText CT - Lecture du Texte |
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Pourquoi je ne suis pas resté à Paris ? Pourquoi je n'ai pas cherché, comme les
autres camarades de la bande, à y faire mon trou ? Parce que j'ai senti que,
dans ce trou, je m'y enterrerais. Parce que je me suis aperçu, un beau jour,
que j'avais et que j'aurais de plus en plus Paris en horreur, à cause de son
écoeurante et annihilante banalité. Certes, je me les rappelais. Comment aurais-je pu les oublier ? Elles m'avaient fait tellement peur, quand j'étais petit ! Et, plus tard, quand j'avais commencé à regarder les choses et les gens en essayant d'y comprendre quelque chose, elles m'avaient paru d'abord si étranges d'aspect, puis si spécialement symboliques dans leur étrangeté ! Au temps de mon enfance, quand j'allais à l'école dans cette petite ville, les soeurs Moche étaient déjà deux vieilles femmes, ou, du moins, me semblaient telles, quoiqu'elles n'eussent pas alors plus d'une cinquantaine d'années environ. Mais elles étaient si maigres, si ridées, si ratatinées, qu'elles me faisaient l'effet de deux antiques sorcières. Toujours ensemble, toujours vêtues de noir, trottinant d'un pas furtif, furetant partout du regard avec leurs petits yeux de souris, elles étaient la terreur de la marmaille à cause de leur grosse voix et à cause d'une petite moustache grisonnante qui leur ombrait la commissure des lèvres. Elles se plaisaient à inspirer cette terreur, vraisemblablement ; car, lorsque des marmots passaient près d'elles, elles rognonnaient en haussant le verbe, dardaient leurs regards en vrille, et brochaient des babines de façon à hérisser leurs pinceaux de poils. Et les gosses de se sauver en glapissant ! Les soeurs Moche n'étaient pourtant pas de méchantes filles. Je l'appris quand je fus plus grand et revins, collégien en vacances, puis apprenti homme de lettres se mettant au vert dans la petite ville si calme où s'étaient retirés mes parents. Je sus, par eux, que les soeurs Moche étaient simplement de vieilles dévotes, assez riches, fort bienfaisantes aux pauvres, ne fréquentant personne, très promeneuses entre les offices, et dont l'unique défaut était de ne pas aimer les enfants. A part cela, on ne pouvait guère leur reprocher qu'une chose : c'était leur qualité d'étrangères au pays. Elles étaient venues s'y installer à quarante ans, sans que l'on sût pourquoi ; car elles n'y avaient ni parents, ni connaissances. Quant à leur façon de vivre sans bonne, on l'approuvait généralement. Deux femmes seules, mêmes dans l'aisance, n'avaient-elles pas raison de faire leur marché, leur ménage et leur cuisine, elles-mêmes ? S'il leur plaisait, par surcroît, de confectionner en personne leurs vêtements en deuil perpétuel, avait-on le droit de leur en vouloir, si tel était leur goût ? Il n'y avait pas à les taxer d'avarice. Elles étaient si généreusement aumônières ! Et donc, même dans cette petite ville cancanière, elles étaient unanimement estimées ; et, selon l'expression de là-bas, quand on avait dit les soeurs Moche, on avait tout dit. Il va de soi que, là-dessus, frais émoulu de la lecture d'«Un coeur simple», j'avais imaginé tout un beau et touchant roman, digne d'un Flaubert. J'avais même tenté de l'écrire. Puis, jugeant sagement que Flaubert lui-même l'avait écrit, j'avais renoncé à lier connaissance avec les soeurs Moche, sous prétexte de les étudier. Ce à quoi, je dois le dire, elles s'étaient dérobées, en me faisant, comme si j'étais un gosse encore, leur grosse voix, leurs regards térébrants, et leur moustache de chat en colère. Ah ! oui,
certes, je me les rappelais ; et, à leur nom évoqué, aussitôt s'évoqua leur
figure, avec toute son étrangeté et tout son symbole. Et je dis à mon ami ce
que j'en savais et ce que je croyais en avoir deviné. Il m'avait
pris par le bras, m'avait mis mon chapeau sur la tête, s'était coiffé du sien,
m'entraînait à grands pas par les rues, en me disant : Nous étions au
cimetière, devant le tombeau, sur lequel je lus : |
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