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| Paul Labbé L'auberge du soleil d'or IntraText CT - Lecture du Texte |
A dix lieues à la ronde, l’auberge
du « Soleil d’Or » était réputée pour ses fines liqueurs et sa bonne cuisine.
Dès le petit jour en été, longtemps avant l’aube en hiver, elle ouvrait sa
porte aux voyageurs de toute qualité qui suivaient la grande route. Des rosiers
grimpaient aux fenêtres, les plats de faïence étincelaient dans le dressoir, le
feu clair flambait dans la cheminée, et le premier coup d’oeil jeté sur cet
intérieur ouvrait aux passants affamés de merveilleux horizons culinaires.
Avant que les chemins de fer n’eussent tout accaparé, rien n’était plus vivant, plus pittoresque et plus gai que nos
grandes routes nationales.
Les diligences, la malle, les chaises de poste, les rouliers, tout cela donnait aux villages situés sur leur
parcours - et si tristes maintenant
- un mouvement incessant et un curieux
relief. L’auberge du « Soleil d’Or » avait vu ce bon temps et il n’était
pas un postillon allant de Paris à Cherbourg qui ne connût la mère Simon et
n’eût goûté de ses sauces. C’était l’âme de la maison. Simon, brave ouvrier,
sans aucune aptitude pour l’hôtellerie, travaillait à la journée et rentrait le
soir à l’heure de la soupe. Très estimé, au demeurant, et le meilleur homme du
monde. Sa femme, active et délurée, le rabrouait bien au passage, mais combien
il s’en souciait peu ! Philosophe
et pacifique, il essuyait sans souffler mot ces averses quotidiennes, allait s’asseoir devant l’âtre et causait tranquillement avec les
habitués de l’auberge.
Ah ! dame, ça n’était plus comme autrefois, et rares devenaient les grandes tablées où les dîneurs se sentaient les coudes. Brusquement, par la création simultanée de deux ou trois grandes
lignes de chemin de fer, la vie s’était retirée du village. Les grandes écuries, les immenses hangars où s’entassaient les boeufs du pays d’Auge ou du Cotentin avaient leurs râteliers
vides et n’entendaient plus
sonner le carillon des anneaux
d’attache. De quelques-uns
on avait fait des remises à
fourrage, mais la plupart, abandonnés et mal défendus contre les rafales de l’ouest, laissaient aller au vent leurs toits de chaume… Des trous béants s’y
creusaient peu à peu et
donnaient à ces ruines prochaines
une intense mélancolie. L’épicier, qui faisait face à l’église, avait
fermé boutique et chaque année on comptait quelques anciens petits commerçants ayant repris la charrue ou émigré vers la ville.
*
* *
Seule,
la mère Simon tenait tête à la débâcle
et demeurait vaillante sous l’orage. Grâce aux relations d’autrefois, elle avait conservé un
petit nombre de clients fidèles
qui se fussent fait un cas
de conscience de passer sans s’arrêter à sa porte.
Au besoin même elle les hélait de son seuil : «
Bonjour, mon petit Quesney
; bonjour, père Gaspard »,
et leur offrait un petit verre. Un petit verre de cassis, surtout !
La bonne femme fabriquait sa liqueur elle-même,
dosait avec soin le sucre et l’eau-de-vie et faisait de cette mixture vulgaire une chose tout à fait exquise. Depuis
longtemps la renommée de ce cassis avait franchi la frontière du pays normand
pour s’étendre aux confins de la capitale. Que n’eût-elle livré sa recette ! Un
industriel y eût fait fortune, tandis qu’elle en tirait à peine quelques écus.
Mais avec quelle joie elle saisissait le moindre prétexte pour faire déguster
la fine liqueur !
- Allons, François, un petit verre en passant.
- Merci, mère Simon.
- Un petit verre de cassis, mon garçon, c’est moi qui régale.
- Tout de même.
Le nom seul du cassis opérait - et aussi la gratuité de l’offre… Comme on voit,
l’aubergiste savait quand il le fallait travailler pour l’amour de l’art, sûre
que ces petites générosités rentreraient avec intérêts dans sa caisse. De cette
façon, elle conservait l’illusion des années prospères. Si les bénéfices
allaient décroissant, elle s’en consolait aisément, ayant la satisfaction de
garder intacte sa réputation de cordon bleu si justement acquise.
Une seule fois dans l’année,
le village reprenait son animation de jadis. C’était en décembre à l’époque de la foire Saint-Thomas.
L’origine de cette foire se perdait dans la nuit des temps, et il s’y
faisait un commerce relativement
considérable. Elle se tenait au petit jour dans une vaste cour
voisine du « Soleil d’Or », mais les transactions commençaient dès la veille. Maquignons, herbagers, bouviers envahissaient les plus petits
cabarets et les moindres guinguettes. Il y avait là une
poussée formidable, un débordement
effrayant, - aussi escomptait-on d’avance la recette de cette journée. On devine que la mère Simon payait largement de sa personne.
Son activité suffisait à peine à
satisfaire cette foule remuante et tapageuse ;
elle se surmenait pour
calmer ces appétits farouches et ces soifs inextinguibles. L’arrière-garde
donnait dans la personne du brave Simon qui avait pour fonctions d’essuyer la
vaisselle. Or, rien n’était plus comique que la gaucherie de ce rude travailleur,
promu par la force des choses
au grade d’aide de cuisine. La conscience
qu’il avait de l’importance de son rôle lui faisait bien commettre de temps à
autre quelque maladresse, mais qui eût pu s’en inquiéter ? Ce n’est pas son épouse, à coup sûr. Perdue en ce flot humain,
elle entassait tant bien que
mal tout son monde et sauvait
la situation avec un mot plaisant ou
une tape amicale.
- Trop serré, mon
gars, et tu te plains. A
quoi que ça sert alors que
je te mette
à côté d’une
jeunesse ?
La « jeunesse » rougissait jusqu’aux oreilles, le garçon s’excusait et c’était un éclat de rire général.
*
* *
Il y a de
cela tout juste douze ans - la première bise soufflait sur les feuilles jaunies, - le lendemain de la
Toussaint, Simon tomba malade.
Un mal bizarre, mal défini,
qui dérouta tous les
diagnostics et résista à tous les remèdes. C’étaient des syncopes, des
convulsions, des crises soudaines, puis un affaissement
suivi d’un retour brusque à la santé - et enfin d’une rechute. Le médecin essaya d’enrayer le mal, mais sans succès, et finalement secoua la tête : « Vous savez,
à cet âge-là…
» Le mari de la mère Simon n’était pas si vieux
en somme. Soixante-dix ans, soixante-douze tout au plus et d’une charpente solide. Pourtant le dur labeur de la terre avait usé
ses muscles d’acier et terrassé cet athlète. Et
la maladie était venue,
implacable comme toujours lorsqu’elle s’attaque à un corps qui jusque-là ne lui a donné
aucune prise. Il était là, couché dans
la chambre contiguë à la salle d’auberge,
les yeux fixes, presque toujours assoupi mais prêtant l’oreille
parfois au branle-bas
incessant de la cuisine.
L’hôtelière ne ménagea pas
ses soins - car après tout,
malgré ses brusqueries, elle aimait son homme à sa façon
- et, voyant l’inefficacité
des ordonnances du médecin,
elle alla même en pèlerinage à quelque bon saint de la contrée. Rien n’y fit. Les accès devinrent plus fréquents, les syncopes plus longues, et un beau matin de décembre Simon trépassa. On
était juste à la veille de la Saint-Thomas.
La mère Simon pleura, et se dépita.
Si l’on pouvait gagner seulement vingt-quatre heures ?
Sa résolution fut vite prise. N’était-elle pas seule garde-malade ?
Ne restait-elle pas toujours seule à la maison, même
au moment de la plus grande vente
et des plus fortes poussées ? Qui pourrait deviner que le pauvre Simon avait choisi précisément la veille de la Saint-Thomas pour rendre
l’âme ?
- Donc, voilà qui était décidé, elle
attendrait jusqu’au lendemain soir pour faire à la mairie la déclaration d’usage.
Bouleversée pourtant par cette fin si prompte,
- la mort qui entre sous un
toit a toujours quelque chose d’effrayant, - elle fermait à
double tour la porte de la chambre,
quand une demi-douzaine de marchands forains firent irruption dans l’auberge, causant haut, jurant un brin, tapant sur
la table du bout de leur bâton
ferré pour appeler la patronne.
- Du café, vivement, commanda
l’un d’eux, et pour tout le monde.
En un clin d’oeil la mère Simon tourna les talons et revint avec
la cafetière fumante. Les tasses furent emplies
copieusement et, tandis que cette
première série de consommateurs
goûtait le moka normand, de nouveaux arrivants s’assirent à une
table voisine. C’étaient
des paysans des environs, des amis de la maison, hauts en couleur, débordants de santé, et que la vente d’une vache
ou d’un poulain mettait en belle humeur.
- C’est pas pour dire, - l’affaire
est faite, il n’y a pas à
revenir, - mais je vous vends là
un rude dada…
- Heu !
objecta l’acheteur,
il n’a pas plus de jambes qu’il n’y
en faut.
- Farceur, fit l’autre en riant,
vous faut-il pas un cheval à six pattes ? Puis tout à
coup, tirant le cotillon de
la bourgeoise :
- Eh bien, et Simon, comment qu’il
se trouve ?
- Pas ben, pas ben, dit la bonne femme…
Et elle se détourna pour échapper aux
questions gênantes.
Ce bruit des conversations, ce va-et-vient continuel avait distrait la mère Simon de son malheur, et voilà qu’un mot l’y ramène… N’importe,
elle est
femme de résolution et fera
bonne contenance.
Le flot des nouveaux venus la refoule près du comptoir où les carafons sont rangés en ligne de bataille. C’est là qu’est
son quartier général ; c’est de là que
son regard embrasse la masse des clients qu’elle connaît si bien et dont
elle devine pour ainsi dire les appétits ou les gourmandises...
- Par ici, la mère. Servez-nous donc une tranche de gigot et un morceau
de fromage.
La mère Simon est tant soit peu troublée, - aussi quel besoin avait-il, cet
autre, de venir s’informer de… enfin ! - mais elle se gendarme et sa voix a
conservé toute son assurance.
- Tiens,
c’est vous, père Martin. Quoi de neuf à Tourgéville ?
- Ma foi, pas grand’chose. Mais l’ami Simon, à ce qu’il paraît qu’il est
au lit. En voilà une idée d’être malade un jour comme ça ! Qu’est-ce qu’il en
dit à c’t’heure ? Souffre-t-il ?
- Non, il n’ souffre pas, le pauvr’ cher homme, mais il est ben bas tout de
même.
… Pendant tous ces colloques, le malheureux Simon, seul dans la chambre close,
dormait son dernier sommeil. Sans un cierge allumé, sans une branche de buis
trempant dans l’eau bénite, sans un parent, sans un ami, sans personne, le mort
attendait. Et rien n’était plus poignant et plus épouvantable que ce brouhaha
sans répit à côté d’une chambre mortuaire, que ce rapprochement sacrilège de la
vie enfiévrée et du repos éternel…
*
* *
La journée se passa ainsi dans un continuel renouvellement
de figures et de convives. Vers le soir, alors que le champ de foire devenait
presque désert et que les vitres s’éclairaient le long de la grande route, une
bande de paysans attardés entra à l’auberge. La vente avait été bonne, la
journée était finie, on allait prendre quelque chose avant de se séparer. Un
verre de cassis, pardi ! Pour le cassis la mère Simon était tout indiquée. On
s’attabla. Quelqu’un proposa une partie de dominos. Au plus fort de la lutte,
un des joueurs insinua : « Si on prenait une tasse de café ? La liqueur, ça
empâte… »
La patronne vint et fit le service.
- Simon ne va pas ? demanda l’un des consommateurs.
- Pour sûr, dit la femme, il est mal, ben mal…
- Défense d’être malade aujourd’hui, cria un joueur dont la tête s’échauffait.
Holà ! Simon, je t‘offre une demi-tasse !
- Taisez-vous, fit vivement la mère Simon qui commençait à avoir conscience de
cette profanation, il est tout à fait bas, le pauv’ cher homme.
On se tut
et l’on sortit.
Le mort reposait sous les rideaux de serge.
Par les fentes des volets glissait un rayon de lune qui donnait au
cadavre des reliefs fantastiques. Un bruit de clef, la porte s’ouvrit et la
mère Simon vint allumer une chandelle en guise de cierge à côté de la couche
funèbre. Puis, comme une voisine venait à son tour aux informations, elle lui
annonça la nouvelle.
*
* *
Le surlendemain on portait Simon en terre. Et comme, en
revenant du cimetière, quelques amis voulaient consoler la mère Simon en
vantant les mérites du défunt : « Ah ! ne m’en parlez pas, gémissait-elle en s’essuyant
les yeux du coin de son tablier, sur le premier moment, j’ai cru que j’en
perdrais la tête… »