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| Guy de Maupassant Fort comme la mort IntraText CT - Lecture du Texte |
-- I --
Le jour
tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond. C'était un grand
carré de lumière éclatante et bleue, un trou clair sur un infini lointain d'azur,
où passaient, rapides, des vols d'oiseaux.
Mais à peine entrée dans la haute pièce sévère et
drapée, la clarté joyeuse du ciel s'atténuait, devenait douce, s'endormait sur
les étoffes, allait mourir dans les portières, éclairait à peine les coins
sombres où, seuls, les cadres d'or s'allumaient comme des feux. La paix et le
sommeil semblaient emprisonnés là-dedans, la paix des maisons d'artistes où
l'âme humaine a travaillé. En ces murs que la pensée habite, où la pensée
s'agite, s'épuise en des efforts violents, il semble que tout soit las,
accablé, dès qu'elle s'apaise. Tout
semble mort après ces crises de vie ; et tout repose, les meubles, les
étoffes, les grands personnages inachevés sur les toiles, comme si le logis
entier avait souffert de la fatigue du maître, avait peiné avec lui, prenant
part, tous les jours, à sa lutte recommencée. Une vague odeur engourdissante de
peinture, de térébenthine et de tabac flottait, captée par les tapis et les
sièges ; et aucun autre bruit ne troublait le lourd silence que les cris
vifs et courts des hirondelles qui passaient sur le châssis ouvert, et la
longue rumeur confuse de Paris à peine entendue pardessus les toits. Rien ne
remuait que la montée intermittente d'un petit nuage de fumée bleue s'élevant vers
le plafond à chaque bouffée de cigarette qu'Olivier Bertin, allongé sur son
divan, soufflait lentement entre ses lèvres.
Le regard perdu dans le ciel lointain, il
cherchait le sujet d'un nouveau tableau. Qu'allait-il faire ? Il n'en
savait rien encore. Ce n'était point d'ailleurs un artiste résolu et sûr de
lui, mais un inquiet dont l'inspiration indécise hésitait sans cesse entre
toutes les manifestations de l'art. Riche, illustre, ayant conquis tous les
honneurs, il demeurait, vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait pas encore
au juste vers quel idéal il a marché. Il avait été prix de Rome, défenseur des traditions, évocateur, après
tant d'autres, des grandes scènes de l'histoire ; puis, modernisant ses
tendances, il avait peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques.
Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace au rêve changeant, épris de son
art qu'il connaissait à merveille, il avait acquis, grâce à la finesse de son
esprit, des qualités d'exécution remarquables et une grande souplesse de talent
née en partie de ses hésitations et de ses tentatives dans tous les genres.
Peut-être aussi l'engouement brusque du monde pour ses oeuvres élégantes,
distinguées et correctes, avait-il influencé sa nature en l'empêchant d'être ce
qu'il serait normalement devenu. Depuis le triomphe du début, le désir de
plaire toujours le troublait sans qu'il s'en rendît compte, modifiait
secrètement sa voie, atténuait ses convictions. Ce désir de plaire, d'ailleurs,
apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait contribué beaucoup à sa
gloire.
L'aménité de ses manières, toutes les habitudes de sa
vie, le soin qu'il prenait de sa personne, son ancienne réputation de force et
d'adresse, d'homme d'épée et de cheval, avaient fait un cortège de petites notoriétés
à sa célébrité croissante. Après Cléopâtre, la première toile qui
l'illustra jadis, Paris
brusquement s'était épris de lui, l'avait adopté, fêté, et il était devenu
soudain un de ces brillants artistes mondains qu'on rencontre au bois, que les
salons se disputent, que l'Institut accueille dès leur jeunesse. Il y
était entré en conquérant avec l'approbation de la ville entière.
La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches de
la vieillesse, en le choyant et le caressant.
Donc, sous l'influence de la belle journée qu'il
sentait épanouie au-dehors, il cherchait un sujet poétique. Un peu engourdi
d'ailleurs par sa cigarette et son déjeuner, il rêvassait, le regard en l'air,
esquissant dans l'azur des figures rapides, des femmes gracieuses dans une
allée du bois ou sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord de l'eau,
toutes les fantaisies galantes où se complaisait sa pensée. Les images changeantes se dessinaient au ciel,
vagues et mobiles dans l'hallucination colorée de son oeil ; et les
hirondelles qui rayaient l'espace d'un vol incessant de flèches lancées
semblaient vouloir les effacer en les biffant comme des traits de plume.
Il ne trouvait rien ! Toutes les figures entrevues
ressemblaient à quelque chose qu'il avait fait déjà, toutes les femmes apparues
étaient les filles ou les soeurs de celles qu'avait enfantées son caprice
d'artiste ; et la crainte encore confuse, dont il était obsédé depuis un
an, d'être vidé, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir tari son inspiration,
se précisait devant cette revue de son oeuvre, devant cette impuissance à rêver
du nouveau, à découvrir de l'inconnu.
Il se leva mollement pour chercher dans ses cartons
parmi ses projets délaissés s'il ne trouverait point quelque chose qui éveillerait
une idée en lui.
Tout en soufflant sa fumée, il se mit à feuilleter les
esquisses, les croquis, les dessins qu'il gardait enfermés en une grande
armoire ancienne ; puis, vite dégoûté de ces vaines recherches, l'esprit
meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, siffla un air qui courait
les rues et, se baissant, ramassa sous une chaise un pesant haltère qui
traînait.
Ayant relevé de l'autre main une draperie voilant la
glace qui lui servait à contrôler la justesse des poses à vérifier les
perspectives, à mettre à l'épreuve la vérité, et s'étant placé juste en face,
il jongla' en se regardant.
Il avait été célèbre dans les ateliers pour sa force,
puis dans le monde pour sa beauté. L'âge, maintenant, pesait sur lui,
l'alourdissait. Grand, les épaules larges, la poitrine pleine, il avait pris du
ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuât à faire des armes tous les
jours et à monter à cheval avec assiduité. La tête était restée
remarquable, aussi belle qu'autrefois, bien que différente. Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient
son oeil noir sous d'épais sourcils gris. Sa moustache forte, une
moustache de vieux soldat, était demeurée presque brune et donnait à sa figure
un rare caractère d'énergie et de fierté.
Debout
devant la glace, les talons unis, le corps droit, il faisait décrire aux deux
boules de fonte tous les mouvements ordonnés, au bout de son bras musculeux,
dont il suivait d'un regard complaisant l'effort tranquille et puissant.
Mais soudain, au fond du miroir où se reflétait
l'atelier tout entier, il vit remuer une portière, puis une tête de femme
parut, rien qu'une tête qui regardait. Une voix, derrière lui,
demanda :
"On est ici ?"
Il répondit : "Présent" en se
retournant. Puis jetant son haltère sur le tapis, il courut vers la porte avec
une souplesse un peu forcée.
Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils se furent serré la
main :
"Vous vous exerciez, dit-elle.
- Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis laissé
surprendre."
Elle rit et reprit :
"La loge de votre concierge était vide et, comme
je vous sais
toujours seul à cette heure-ci, je suis entrée sans me faire annoncer."
Il la regardait.
"Bigre ! comme vous êtes belle. Quel
chic !
- Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous
jolie ?
- Charmante, d'une grande harmonie. Ah ! on peut dire qu'aujourd'hui on a le
sentiment des nuances."
Il tournait autour d'elle, tapotait l'étoffe, modifiait
du bout des doigts l'ordonnance des plis, en homme qui sait la toilette comme
un couturier, ayant employé, durant toute sa vie, sa pensée d'artiste et ses
muscles d'athlète à raconter, avec la barbe mince des pinceaux, les modes
changeantes et délicates, à révéler la grâce féminine enfermée et captive en
des armures de velours et de soie ou sous la neige des dentelles.
Il finit par déclarer :
"C'est très réussi. Ça vous va très bien."
Elle se laissait admirer, contente d'être jolie et de
lui plaire.
Plus toute jeune, mais encore belle, pas très grande un
peu forte, mais fraîche avec cet éclat qui donne à là chair de quarante ans une
saveur de maturité, elle avait l'air d'une de ces roses qui s'épanouissent
indéfiniment jusqu'à ce que, trop fleuries, elles tombent en une heure.
Elle
gardait sous ses cheveux blonds la grâce alerte et jeune de ces Parisiennes qui
ne vieillissent pas, qui portent en elles une force surprenante de vie, une
provision inépuisable de résistance, et qui, pendant vingt ans, restent
pareilles, indestructibles et triomphantes, soigneuses avant tout de leur corps
et économes de leur santé.
Elle leva son voile et murmura :
"Eh bien, on ne m'embrasse pas ?
- J'ai
fumé", dit-il.
Elle fit : "Pouah." Puis, tendant ses
lèvres : "Tant pis."
Et leurs bouches se rencontrèrent.
Il enleva son ombrelle et la dévêtit de sa jaquette
printanière, avec des mouvements prompts et sûrs, habitués à cette manoeuvre
familière. Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda avec
intérêt :
"Votre mari va bien ?
- Très bien, il doit même parler à la Chambre en ce
moment.
-
Ah ! Sur quoi donc ?
- Sans doute sur les betteraves ou les huiles de colza,
comme toujours."
Son mari, le comte de Guilleroy, député de l'Eure,
s'était fait une spécialité de toutes les questions agricoles.
Mais ayant aperçu dans un coin une esquisse qu'elle ne
connaissait pas, elle traversa l'atelier, en demandant :
"Qu'est-ce que cela ?
- Un pastel que je commence, le portrait de la
princesse de Pontève.
- Vous savez, dit-elle gravement, que si vous vous
remettez à faire des portraits de femme, je fermerai votre atelier. Je sais trop où ça mène, ce travail-là.
- Oh ! dit-il, on ne fait pas deux fois un
portrait d'Any.
- Je l'espère bien."
Elle examinait le pastel commencé en femme qui sait les
questions d'art. Elle s'éloigna, se rapprocha, fit un abat-jour de sa main,
chercha la place d'où l'esquisse était le mieux en lumière, puis elle se
déclara satisfaite.
"Il est fort bon. Vous réussissez très bien le
pastel."
Il murmura, flatté :
"Vous trouvez ?
- Oui, c'est un art délicat où il faut beaucoup de
distinction. Ça n'est pas fait
pour les maçons de la peinture.
Depuis douze ans elle accentuait son penchant vers
l'art distingué, combattait ses retours vers la simple réalité, et par des
considérations d'élégance mondaine, elle le poussait tendrement vers un idéal
de grâce un peu maniéré et factice.
Elle demanda :
"Comment est-elle, la princesse ?"
Il dut lui donner mille détails de toute sorte, ces
détails minutieux où se complaît la curiosité jalouse et subtile des femmes, en
passant des remarques sur la toilette aux considérations sur l'esprit.
Et soudain :
"Est-elle coquette avec vous ?"
Il rit et jura que non.
Alors,
posant ses deux mains sur les épaules du peintre, elle le regarda fixement.
L'ardeur de l'interrogation faisait frémir la pupille ronde au milieu de l'iris
bleu taché d'imperceptibles points noirs comme des éclaboussures d'encre.
Elle murmura de nouveau :
"Bien vrai, elle n'est pas coquette ?
- Oh ! bien vrai."
Elle ajouta :
"Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez
plus que moi maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. Il est trop tard, mon
pauvre ami."
Il fut effleuré par ce léger frisson pénible qui frôle
le coeur des hommes mûrs quand on leur parle de leur âge, et il murmura :
"Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a eu et
il n'y aura que vous en ma vie, Any."
Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le
divan, le fit asseoir à côté d'elle.
"À quoi pensiez-vous ?
- Je cherche un sujet de tableau.
- Quoi
donc ?
- Je ne sais
pas, puisque je cherche.
- Qu'avez-vous fait ces jours-ci ?"
Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait
reçues, les dîners et les soirées, les conversations et les potins. Ils
s'intéressaient l'un et l'autre d'ailleurs à toutes ces choses futiles et
familières de l'existence mondaine. Les petites rivalités, les liaisons connues
ou soupçonnées, les jugements tout faits, mille fois redits, mille fois
entendus, sur les mêmes personnes, les mêmes événements et les mêmes opinions,
emportaient et noyaient leurs esprits dans ce fleuve trouble et agité qu'on
appelle la vie parisienne. Connaissant tout le monde, dans tous les mondes, lui
comme artiste devant qui toutes les portes s'étaient ouvertes, elle comme femme
élégante d'un député conservateur, ils étaient exercés à ce sport de la causerie
française fine, banale, aimablement malveillante, inutilement spirituelle,
vulgairement distinguée qui donne une réputation particulière et très enviée à
ceux dont la langue s'est assouplie à ce bavardage médisant.
"Quand venez-vous dîner ? demanda-t-elle tout
à coup.
- Quand vous voudrez. Dites votre jour.
- Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, les
Corbelle et Musadieu, pour fêter le retour de ma fillette qui arrive ce soir.
Mais ne le dites pas. C'est un secret.
- Oh ! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de
retrouver Annette. Je ne l'ai pas vue depuis trois ans.
- C'est vrai ! Depuis trois ans !"
Élevée d'abord à Paris chez ses parents, Annette était
devenue l'affection dernière et passionnée de sa grand-mère, Mme Paradin, qui,
presque aveugle, demeurait toute l'année dans la propriété de son gendre, au
château de Roncières, dans l'Eure. Peu à peu, la vieille femme avait gardé de
plus en plus l'enfant près d'elle et, comme les Guilleroy passaient presque la
moitié de leur vie en ce domaine où les appelaient sans cesse des intérêts de
toute sorte, agricoles et électoraux, on avait fini par ne plus amener à Paris
que de temps en temps la fillette, qui préférait d'ailleurs la vie libre et
remuante de la campagne à la vie cloîtrée de la ville.
Depuis trois ans elle n'y était même pas venue une
seule fois, la comtesse préférant l'en tenir tout à fait éloignée, afin de ne
point éveiller en elle un goût nouveau avant le jour fixé pour son entrée dans
le monde. Mme de Guilleroy lui avait donné là-bas deux institutrices fort
diplômées, et elle multipliait ses voyages auprès de sa mère et de sa fille. Le
séjour d'Annette au château était d'ailleurs rendu presque nécessaire par la
présence de la vieille femme.
Autrefois,
Olivier Bertin allait chaque été passer six semaines ou deux mois à
Roncières ; mais depuis trois ans des rhumatismes l'avaient entraîné en
des villes d'eaux lointaines qui avaient tellement ravivé son amour de Paris,
qu'il ne le pouvait plus quitter en y rentrant.
La jeune fille, en principe, n'aurait dû revenir qu'à
l'automne, mais son père avait brusquement conçu un projet de mariage pour
elle, et il la rappelait afin qu'elle rencontrât immédiatement celui qu'il lui
destinait comme fiancé, le marquis de Farandal. Cette combinaison, d'ailleurs,
était tenue très secrète, et seul Olivier Bertin en avait reçu la confidence de
Mme de Guilleroy.
Donc il demanda :
"Alors, l'idée de votre mari est bien
arrêtée ?
- Oui,
je la crois même très heureuse."
Puis ils parlèrent d'autres choses.
Elle revint à la peinture et voulut le décider à
faire un Christ. Il résistait, jugeant qu'il y en avait déjà assez par le
monde ; mais elle tenait bon, obstinée, et elle s'impatientait.
"Oh !
si je savais dessiner, je vous montrerais ma pensée ; ce serait très
nouveau, très hardi. On le descend de la croix et l'homme qui a détaché les
mains laisse échapper tout le haut du corps. Il tombe et s'abat sur la
foule qui lève les bras pour le recevoir et le soutenir. Comprenez-vous
bien ?"
Oui, il comprenait ; il trouvait même la
conception originale, mais il se sentait dans une veine de modernité, et, comme
son amie était étendue sur le divan, un pied tombant, chaussé d'un fin soulier,
et donnant à l'oeil la sensation de la chair à travers le bas presque
transparent, il s'écria :
"Tenez, tenez, voilà ce qu'il faut peindre, voilà
la vie : un pied de femme au bord d'une robe ! On peut mettre tout
là-dedans, de la vérité, du désir, de la poésie. Rien n'est plus gracieux, plus
joli qu'un pied de femme, et quel mystère ensuite ; la jambe cachée,
perdue et devinée sous cette étoffe !"
S'étant assis par terre, à la turque, il saisit le
soulier et l'enleva ; et le pied, sorti de sa gaine de cuir, s'agita comme
une petite bête remuante, surprise d'être laissée libre.
Bertin
répétait :
"Est-ce fin, et distingué, et matériel, plus
matériel que la main. Montrez votre main, Any !"
Elle avait de longs gants, montant jusqu'au coude. Pour
en ôter un, elle le prit tout en haut par le bord et vivement le fit glisser,
en le retournant à la façon d'une peau de serpent qu'on arrache. Le bras
apparut, pâle, gras, rond, dévêtu si vite qu'il fit surgir l'idée d'une nudité
complète et hardie.
Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre au
bout du poignet. Les bagues brillaient sur ses doigts blancs ; et les
ongles roses, très effilés, semblaient des griffes amoureuses poussées au bout
de cette mignonne patte de femme.
Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. Il
faisait remuer les doigts comme des joujoux de chair, et il disait :
"Quelle drôle de chose ! Quelle drôle de
chose ! Quel gentil petit membre, intelligent et adroit, qui exécute tout
ce qu'on veut, des livres, de la dentelle, des maisons, des pyramides, des
locomotives, de la pâtisserie, ou des caresses, ce qui est encore sa meilleure
besogne."
Il enlevait les bagues une à une ; et comme
l'alliance, un fil d'or, tombait à son tour, il murmura en sounant :
"La loi. Saluons.
- Bête !" dit-elle un peu froissée.
Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette
tendance française qui mêle une apparence d'ironie aux sentiments les plus
sérieux, et souvent il la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les
distinctions subtiles des femmes et discerner les limites des départements
sacrés, comme il disait. Elle se fâchait surtout chaque fois qu'il parlait avec
une nuance de blague familière de leur liaison si longue qu'il affirmait être
le plus bel exemple d'amour du XIXe siècle. Elle demanda après
un silence :
"Vous nous mènerez au vernissage, Annette et
moi ?
- Je
crois bien."
Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles du
prochain Salon, dont l'ouverture devait avoir lieu dans quinze jours.
Mais soudain, saisie peut-être par le souvenir d'une
course oubliée :
"Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en
vais."
Il jouait rêveusement avec la chaussure légère en la
tournant et la retournant dans ses mains distraites
Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter entre
la robe et le tapis et qui ne remuait plus, un peu refroidi par l'air, puis il
le chaussa ; et Mme de Guilleroy s'étant levée, alla vers la table où
traînaient des papiers des lettres ouvertes, vieilles et récentes, à côté d'un
encrier de peintre où l'encre ancienne était séchée. Elle regardait d'un oeil
curieux, touchait aux feuilles, les soulevait pour voir dessous.
Il dit en s'approchant d'elle :
"Vous allez déranger mon désordre."
Sans répondre, elle demanda :
"Quel est ce monsieur qui veut acheter vos Baigneuses ?
- Un Américain que je ne connais pas.
- Avez-vous consenti pour la Chanteuse des rues ?
- Oui.
Dix mille.
- Vous avez bien fait. C'était gentil, mais pas
exceptionnel. Adieu, cher."
Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un calme
baiser ; et elle disparut sous la portière, après avoir dit, a
mi-voix :
"Vendredi, huit heures. Je ne veux point que vous
me reconduisiez. Vous le savez bien. Adieu."
Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une
cigarette, puis se mit à marcher à pas lents à travers son atelier. Tout
le passé de cette liaison se déroulait devant lui.
Il se rappelait les détails lointains disparus, les
recherchait en les enchaînant l'un à l'autre, s'intéressait tout seul à cette
chasse aux souvenirs.
C'était au moment où il venait de se lever comme un
astre sur l'horizon du Paris artiste, alors que les peintres avaient accaparé
toute la faveur du public et peuplaient un quartier d'hôtels magnifiques gagnés
en quelques coups de pinceau.
Bertin,
après son retour de Rome, en 1864, était demeuré quelques années sans succès et
sans renom ; puis soudain, en 1868,il exposa sa Cléopâtre et fut en
quelques jours porté aux nues par la critique et le public.
En 1872, après la guerre, après que la mort d'Henri
Regnault eut fait à tous ses confrères une sorte de piédestal de gloire, une Jocaste,
sujet hardi, classa Bertin parmi les audacieux, bien que son exécution sagement
originale le fît goûter quand même par les académiques. En 1873, une
première médaille le mit hors concours avec sa Juive d'Alger qu'il donna
au retour d'un voyage en Afrique ; et un portrait de la princesse de
Salia, en 1874, le fit considérer, dans le monde élégant, comme le premier
portraitiste de son époque. De ce jour, Il devint le peintre chéri de la
Parisienne et des Parisiennes, l'interprète le plus adroit et le plus ingénieux
de leur grâce, de leur tournure, de leur nature. En quelques mois tout es les femmes en vue à
Paris sollicitèrent la faveur d'être reproduites par lui. Il se montra
difficile et se fit payer fort cher.
Or, comme il était à la mode et faisait des visites à
la façon d'un simple homme du monde, il aperçut un jour, chez la duchesse de
Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il entrait, et dont
la rencontre sous une porte l'éblouit d'une jolie vision de grâce et
d'élégance.
Ayant demandé son nom, il apprit qu'elle s'appelait la
comtesse de Guilleroy, femme d'un hobereau normand, agronome et député, qu'elle
portait le deuil du père de son mari, qu'elle était spirituelle, très admirée
et recherchée.
Il dit aussitôt, encore ému de cette apparition qui
avait séduit son oeil d'artiste :
"Ah ! en voilà une dont je ferais volontiers
le portrait."
Le mot dès le lendemain fut répété à la jeune femme et
il reçut, le soir même, un petit billet teinté de bleu très vaguement parfumé,
d'une écriture régulière et fine, montant un peu de gauche à droite, et qui
disait :
Monsieur,
La duchesse de Mortemain sort de chez moi et m'assure
que vous seriez disposé à faire, avec ma pauvre figure, un de vos
chefs-d'oeuvre. Je vous la confierais bien volontiers si j'étais certaine que
vous n'avez point dit une parole en l'air et que vous voyez en moi quelque
chose qui puisse être reproduit et idéalisé par vous.
Croyez, Monsieur, à mes sentiments très distingués.
Il
répondit en demandant quand il pourrait se présenter chez la comtesse, et il
fut très simplement invité à déjeuner le lundi suivant.
C'était
au premier étage, boulevard Malesherbes, dans une grande et luxueuse maison
moderne. Ayant traversé un vaste salon tendu de soie bleue à encadrements de
bois, blanc et or, on fit entrer le peintre dans une sorte de boudoir à
tapisseries du siècle dernier claires et coquettes, ces tapisseries à la
Watteau, aux nuances tendres, aux sujets gracieux, qui semblent faites,
dessinées et exécutées par des ouvriers rêvassant d'amour.
Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut.
Elle marchait si légèrement qu'il ne l'avait point entendue traverser
l'appartement voisin, et il fut surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la
main d'une façon familière.
"Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez bien
faire mon portrait.
- J'en serai très heureux, Madame."
Sa robe noire, étroite, la faisait très mince, lui
donnait l'air tout jeune, un air grave pourtant que démentait sa tête
souriante, tout éclairée par ses cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la
main une petite fille de six ans.
Mme de Guilleroy présenta :
"Mon mari."
C'était un homme de petite taille, sans moustaches, aux
joues creuses, ombrées, sous la peau, par la barbe rasée.
Il avait un peu l'air d'un prêtre ou d'un acteur, les
cheveux longs rejetés en arrière, des manières polies, et autour de la bouche
deux grands plis circulaires descendant des joues au menton et qu'on eût dit
creusés par l'habitude de parler en public.
Il remercia le peintre avec une abondance de phrases
qui révélait l'orateur. Depuis longtemps il avait envie de faire faire le
portrait de sa femme, et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi,
s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il était harcelé de
demandes.
Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses de
part et d'autre, qu'il amènerait dès le lendemain la comtesse à l'atelier. Il
se demandait cependant, à cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne
vaudrait pas mieux attendre, mais le peintre déclara qu'il voulait traduire la
première émotion reçue et ce contraste saisissant de la tête si vive, si fine,
lumineuse sous la chevelure dorée, avec le noir austère du vêtement.
Elle
vint donc le lendemain avec son mari, et les jours suivants avec sa fille,
qu'on asseyait devant une table chargée de livres d'images.
Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait fort réservé.
Les femmes du monde l'inquiétaient un peu, car il ne les connaissait guère. Il
les supposait en même temps rouées et niaises, hypocrites et dangereuses,
futiles et encombrantes. Il avait eu, chez les femmes du demi-monde, des
aventures rapides dues à sa renommée, à son esprit amusant, à sa taille d'athlète
élégant et à sa figure énergique et brune. Il les préférait donc et aimait avec
elles les libres allures et les libres propos, accoutumé aux moeurs faciles,
drolatiques et joyeuses des ateliers et des coulisses qu'il fréquentait. Il
allait dans le monde pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par
vanité, y recevait des félicitations et des commandes, y faisait la roue devant
les belles dames complimenteuses, sans jamais leur faire la cour. Ne se
permettant point près d'elles les plaisanteries hardies et les paroles
poivrées, il les jugeait bégueules, et passait pour avoir bon ton. Toutes les
fois qu'une d'elles était venue poser chez lui, il avait senti, malgré les
avances qu'elle faisait pour lui plaire, cette disparité de race qui empêche de
confondre, bien qu'ils se mêlent, les artistes et les mondains. Derrière
les sourires et derrière l'admiration, qui chez les femmes est toujours un peu
factice, il devinait l'obscure réserve mentale de l'être qui se juge d'essence
supérieure. Il en résultait chez lui un petit sursaut d'orgueil, des manières
plus respectueuses, presque hautaines, et à côté d'une vanité dissimulée de
parvenu traité en égal par des princes et des princesses, une fierté d'homme
qui doit à son intelligence une situation analogue à celle donnée aux autres
par leur naissance. On disait de lui, avec une légère surprise : "Il
est extrêmement bien élevé !" Cette surprise, qui le flattait, le
froissait en même temps, car elle indiquait des frontières.
La gravité voulue et cérémonieuse du peintre gênait un
peu Mme de Guilleroy, qui ne trouvait rien à dire à cet homme si froid, réputé
spirituel.
Après avoir installé sa petite fille, elle venait
s'asseoir sur un fauteuil auprès de l'esquisse commencée, et elle s'efforçait,
selon la recommandation de l'artiste, de donner de l'expression à sa
physionomie.
Vers le milieu de la quatrième séance, il cessa tout à
coup de peindre et demanda :
"Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la
vie ?"
Elle demeura embarrassée.
"Mais je ne sais pas ! Pourquoi cette
question ?
- Il me faut une pensée heureuse dans ces yeux-là, et
je ne l'ai pas encore vue.
- Eh
bien, tâchez de me faire parler, j'aime beaucoup causer.
- Vous êtes gaie ?
- Très gaie.
- Causons, Madame."
Il avait dit "Causons, Madame" d'un ton très
grave, puis, se remettant à peindre, il tâta avec elle quelques sujets,
cherchant un point sur lequel leurs esprits se rencontreraient. Ils
commencèrent par échanger leurs observations sur les gens qu'ils connaissaient,
puis ils parlèrent d'eux-mêmes, ce qui est toujours la plus agréable et la plus
attachante des causeries.
En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent plus à
l'aise, et Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il amusait, se mit à raconter
des détails de sa vie d'artiste, mit en liberté ses souvenirs avec le tour
d'esprit fantaisiste qui lui était particulier.
Accoutumée à l'esprit composé des littérateurs de
salon, elle fut surprise par cette verve un peu folle, qui disait les choses
franchement en les éclairant d'une ironie, et tout de suite elle répliqua sur
le même ton, avec une grâce fine et hardie.
En huit jours elle l'eut conquis et séduit par cette
bonne humeur, cette franchise et cette simplicité. Il avait complètement oublié
ses préjugés contre les femmes du monde, et aurait volontiers affirmé qu'elles
seules ont du charme et de l'entrain. Tout en peignant, debout devant sa toile,
avançant et reculant avec des mouvements d'homme qui combat, il laissait couler
ses pensées familières, comme s'il eût connu depuis longtemps cette jolie femme
blonde et noire, faite de soleil et de deuil, assise devant lui, qui riait en
l'écoutant et qui lui répondait gaiement avec tant d'animation qu'elle perdait
la pose à tout moment.
Tantôt il s'éloignait d'elle, fermait un oeil, se
penchait pour bien découvrir tout l'ensemble de son modèle, tantôt il
s'approchait tout près pour noter les moindres nuances de son visage, les plus
fuyantes expressions, et saisir et rendre ce qu'il y a dans une figure de femme
de plus que l'apparence visible, cette émanation d'idéale beauté, ce reflet de
quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime et redoutable grâce propre à chacune,
qui fait que celle-là sera aimée éperdument par l'un et non par l'autre.
Un après-midi, la petite fille vint se planter
devant la toile, avec un grand sérieux d'enfant, et demanda :
"C'est maman, dis ?"
Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatté de
cet hommage naïf à la ressemblance de son oeuvre.
Un autre jour, comme elle paraissait très tranquille on
l'entendit tout à coup déclarer d'une petite voix triste :
"Maman, je m'ennuie."
Et le peintre fut tellement ému par cette première
plainte, qu'il fit apporter, le lendemain, tout un magasin de jouets à
l'atelier.
La petite Annette étonnée, contente et toujours
réfléchie, les mit en ordre avec grand soin, pour les prendre l'un après
l'autre, suivant le désir du moment. A dater de ce cadeau, elle aima le
peintre, comme aiment les enfants, de cette amitié animale et caressante qui
les rend si gentils et si capteurs des âmes.
Mme de Guilleroy prenait goût aux séances. Elle était
fort désoeuvrée, cet hiver-là, se trouvant en deuil ; donc, le monde et
les fêtes lui manquant, elle enferma dans cet atelier tout le souci de sa vie.
Fille
d'un commerçant parisien fort riche et hospitalier, mort depuis plusieurs
années, et d'une femme toujours malade que le soin de sa santé tenait au lit
six mois sur douze, elle était devenue, toute jeune, une parfaite maîtresse de
maison, sachant recevoir, sourire causer, discerner les gens, et distinguer ce
qu'on devait dire à chacun, tout de suite à l'aise dans la vie, clairvoyante et
souple. Quand on lui présenta comme fiancé le comte de Guilleroy, elle comprit
aussitôt les avantages que ce mariage lui apporterait, et les admit sans aucune
contrainte, en fille réfléchie, qui sait fort bien qu'on ne peut tout avoir, et
qu'il faut faire le bilan du bon et du mauvais en chaque situation.
Lancée dans le monde, recherchée surtout parce qu'elle
était jolie et spirituelle, elle vit beaucoup d'hommes lui faire la cour sans
perdre une seule fois le calme de son coeur, raisonnable comme son esprit.
Elle était coquette, cependant, d'une
coquetterie agressive et prudente qui ne s'avançait jamais trop loin. Les
compliments lui plaisaient, les désirs éveillés la caressaient, pourvu qu'elle
pût paraître les ignorer ; et quand elle s'était sentie tout un soir dans
un salon encensée par les hommages, elle dormait bien, en femme qui a accompli
sa mission sur terre. Cette existence, qui durait à présent depuis sept ans,
sans la fatiguer, sans lui paraître monotone, car elle adorait cette agitation
incessante du monde, lui laissait pourtant
parfois désirer d'autres choses. Les hommes de son entourage, avocats
politiques, financiers ou gens de cercle désoeuvrés, l'amusaient un peu comme
des acteurs ; et elle ne les prenait pas trop au sérieux, bien qu'elle
estimât leurs fonctions, leurs places et leurs titres.
Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il
avait en lui de nouveau pour elle. Elle s'amusait beaucoup dans l'atelier,
riait de tout son coeur, se sentait spirituelle, et lui savait gré de
l'agrément qu'elle prenait aux séances. Il lui plaisait aussi parce qu'il était
beau, fort et célèbre, aucune femme, bien qu'elles prétendent, n'étant
indifférente à la beauté physique et à la gloire. Flattée d'avoir été remarquée
par cet expert, disposée à le juger fort bien à son tour, elle avait découvert
chez lui une pensée alerte et cultivée, de la délicatesse, de la fantaisie, un
vrai charme d'intelligence et une parole colorée, qui semblait éclairer ce
qu'elle exprimait.
Une intimité rapide naquit entre eux, et la poignée de
main qu'ils se donnaient quand elle entrait semblait mêler quelque chose de
leur coeur un peu plus chaque jour.
Alors, sans aucun calcul, sans aucune détermination
réfléchie, elle sentit croître en elle le désir naturel de le séduire, et y
céda. Elle n'avait rien prévu, rien combiné ; elle fut seulement coquette,
avec plus de grâce, comme on l'est par instinct envers un homme qui vous plaît
davantage que les autres ; et elle mit dans toutes ses manières avec lui,
dans ses regards et ses sourires, cette glu de séduction que répand autour
d'elle la femme en qui s'éveille le besoin d'être aimée.
Elle lui disait des choses flatteuses qui
signifiaient : "Je vous trouve fort bien, Monsieur", et elle le
faisait parler longtemps, pour lui montrer, en l'écoutant avec attention,
combien il lui inspirait d'intérêt. Il cessait de peindre, s'asseyait près
d'elle, et, dans cette surexcitation d'esprit que provoque l'ivresse de plaire,
il avait des crises de poésie, de drôlerie ou de philosophie, suivant les
jours.
Elle s'amusait quand il était gai ; quand il était
profond, elle tâchait de le suivre en ses développements, sans y parvenir
toujours ; et lorsqu'elle pensait à autre chose, elle semblait l'écouter
avec des airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de cette initiation, qu'il
s'exaltait à la regarder l'entendre, ému d'avoir découvert une âme fine,
ouverte et docile, en qui la pensée tombait comme une graine.
Le portrait avançait et s'annonçait fort bien, le
peintre étant arrivé à l'état d'émotion nécessaire pour découvrir toutes les
qualités de son modèle, et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est
l'inspiration des vrais artistes.
Penché
vers elle, épiant tous les mouvements de sa figure, toutes les colorations de
sa chair, toutes les ombres de la peau, toutes les expressions et les
transparences des yeux, tous les secrets de sa physionomie, il s'était imprégné
d'elle comme une éponge se gonfle d'eau ; et transportant sur sa toile
cette émanation de charme troublant que son regard recueillait, et qui coulait,
ainsi qu'une onde, de sa pensée à son pinceau, il en demeurait étourdi, grisé
comme s'il avait bu de la grâce de femme.
Elle le sentait s'éprendre d'elle, s'amusait à ce jeu,
à cette victoire de plus en plus certaine, et s'y animait elle-même.
Quelque chose de nouveau donnait à son existence une
saveur nouvelle, éveillait en elle une joie mystérieuse. Quand elle entendait
parler de lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait envie de dire,
- une de ces envies qui ne vont jamais jusqu'aux lèvres - : "Il est
amoureux de moi." Elle était contente quand on vantait son talent, et plus
encore peut-être quand on le trouvait beau. Quand elle pensait à lui,
toute seule, sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait vraiment s'être
fait là un bon ami, qui se contenterait toujours d'une cordiale poignée de
main.
Lui, souvent, au milieu de la séance, posait
brusquement la palette sur son escabeau, allait prendre en ses bras la petite
Annette, et tendrement l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, en
regardant la mère, comme pour dire : "C'est vous, ce n'est pas
l'enfant que j'embrasse ainsi."
De
temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy n'amenait plus sa fille, et venait
seule. Ces jours-là on ne travaillait guère, on causait davantage.
Elle fut en retard un après-midi. Il faisait
froid. C'était à la fin de février. Olivier était rentré de bonne heure, comme
il faisait maintenant, chaque fois qu'elle devait venir, car il espérait
toujours qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait de long en
large et il fumait, et il se demandait, surpris de se poser cette question pour
la centième fois depuis huit jours, "Est-ce que je suis
amoureux ?" Il n'en
savait rien, ne l'ayant pas encore été vraiment. Il avait eu des caprices très
vifs, même assez longs, sans les prendre jamais pour de l'amour. Aujourd'hui
il s'étonnait de ce qu'il sentait en lui.
L'aimait-il ? Certes, il la désirait à peine,
n'ayant pas réfléchi à la possibilité d'une possession. Jusqu'ici, dès qu'une femme
lui avait plu, le désir l'avait aussitôt envahi, lui faisant tendre les mains
vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que sa pensée intime eût été
jamais profondément troublée par son absence ou par sa présence.
Le désir de celle-ci l'avait à peine effleuré, et
semblait blotti, caché derrière un autre sentiment plus puissant, encore obscur
et à peine éveillé. Olivier
avait cru que l'amour commençait par des rêveries, par des exaltations
poétiques. Ce qu'il éprouvait, au contraire, lui paraissait provenir d'une
émotion indéfinissable, bien plus physique que morale. Il était nerveux,
vibrant, inquiet comme lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux
cependant ne se mêlait à cette fièvre du sang qui agitait aussi sa pensée, par
contagion. Il n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de Guilleroy, du
souvenir qu'elle lui laissait et de l'attente de son retour. Il ne se sentait
pas jeté vers elle, par un élan de tout son être, mais il la sentait toujours
présente en lui, comme si elle ne l'eût pas quitté ; elle lui abandonnait
quelque chose d'elle en s'en allant, quelque chose de subtil et d'inexprimable.
Quoi ? Était-ce de l'amour ? Maintenant, il descendait en son propre
coeur pour voir et pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais elle ne
répondait pas au type de la femme idéale, que son espoir aveugle avait créé.
Quiconque appelle l'amour, a prévu les qualités morales et les dons physiques
de celle qui le séduira ; et Mme de Guilleroy, bien qu'elle lui plût
infiniment, ne lui paraissait pas être celle-là.
Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que les
autres, d'une façon différente, incessante ?
Était-il tombé simplement dans le piège tendu de sa
coquetterie, qu'il avait flairé et compris depuis longtemps, et, circonvenu par
ses manoeuvres, subissait-il l'influence de cette fascination spéciale que
donne aux femmes la volonté de plaire ?
Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des
cigarettes et les jetait aussitôt ; et il regardait à tout instant
l'aiguille de sa pendule, allant vers l'heure ordinaire d'une façon lente et
immuable.
Plusieurs fois déjà, il avait hésité à soulever, d'un
coup d'ongle, le verre bombé sur les deux flèches d'or qui tournaient, et à
pousser la grande du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait si
paresseusement.
Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte
s'ouvrît et que l'attendue apparût, trompée et appelée par cette ruse. Puis il
s'était mis à sourire de cette envie enfantine obstinée et déraisonnable.
Il se posa enfin cette question : "Pourrai-je
devenir son amant ?" Cette idée lui parut singulière, peu réalisable,
guère poursuivable aussi à cause des complications qu'elle pourrait amener dans
sa vie.
Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il
conclut : "Décidément, je suis dans un drôle d'état."
La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit
tressaillir, ébranlant ses nerfs plus que son âme. Il l'attendit avec cette
impatience que le retard accroît de seconde en seconde. Elle était toujours exacte ; donc, avant
dix minutes, il la verrait entrer. Quand les dix minutes furent passées, il se
sentit tourmenté comme à l'approche d'un chagrin, puis irrité qu'elle lui fît
perdre du temps, puis il comprit brusquement que si elle ne venait pas, il
allait beaucoup souffrir. Que ferait-il ? Il
l'attendrait !-Non,-il sortirait, afin que si, par hasard, elle arrivait
fort en retard, elle trouvât l'atelier vide.
Il sortirait, mais quand ? Quelle latitude lui
laisserait-il ? Ne vaudrait-il pas mieux rester et lui faire comprendre,
par quelques mots polis et froids, qu'il n'était pas de ceux qu'on fait
poser' ? Et si elle ne venait pas ? Alors il recevrait une dépêche,
une carte, un domestique ou un commissionnaire ? Si elle ne venait pas,
qu'allait-il faire ? C'était une journée perdue : il ne pourrait plus
travailler. Alors ?...
Alors, il irait prendre de ses nouvelles, car il avait besoin de la voir.
C'était vrai, il avait besoin de la voir, un
besoin profond, oppressant, harcelant. Qu'était cela ? de l'amour ?
Mais il ne se sentait ni exaltation dans la pensée, ni emportement dans les
sens, ni rêverie dans l'âme, en constatant que, si elle ne venait pas ce
jour-là, il souffrirait beaucoup.
Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du petit
hôtel, et Olivier Bertin se sentit tout à coup un peu haletant, puis si joyeux,
qu'il fit une pirouette en jetant sa cigarette en l'air.
Elle entra ; elle était seule.
Il eut une grande audace, immédiatement.
"Savez-vous
ce que je me demandais en vous attendant ?
- Mais non, je ne sais
pas.
- Je me demandais si je n'étais pas amoureux de vous.
- Amoureux de moi ! vous devenez fou !"
Mais elle souriait, et son sourire disait :
"C'est gentil, je suis très contente."
Elle reprit :
"Voyons, vous n'êtes pas sérieux ; pourquoi
faites-vous cette plaisanterie ?"
Il répondit :
"Je suis très sérieux, au contraire. Je ne vous
affirme pas que je suis amoureux de vous, mais je me demande si je ne suis pas
en train de le devenir.
- Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi ?
- Mon émotion quand vous n'êtes pas là, mon bonheur
quand vous arrivez."
Elle s'assit.
"Oh ! ne vous inquiétez pas pour si peu. Tant
que vous dormirez bien et que vous dînerez avec appétit il n'y aura pas de
danger."
Il se mit à rire.
"Et si je perds le sommeil et le manger !
-
Prévenez-moi.
- Et alors ?
- Je vous laisserai vous guérir en paix.
- Merci bien."
Et sur le thème de cet amour, ils marivaudèrent tout
l'après-midi. Il en fut de même les jours suivants. Acceptant cela comme une
drôlerie spirituelle et sans importance, elle le questionnait avec bonne humeur
en entrant.
"Comment va votre amour
aujourd'hui ?"
Et il lui disait, sur un ton sérieux et léger, tous les
progrès de ce mal, tout le travail intime, continu, profond de la tendresse qui
naît et grandit. Il s'analysait minutieusement devant elle, heure par heure,
depuis la séparation de la veille, avec une façon badine de professeur qui fait
un cours ; et elle l'écoutait intéressée, un peu émue, troublée aussi par
cette histoire qui semblait celle d'un livre dont elle était l'héroïne. Quand il avait énuméré, avec des
airs galants et dégagés, tous les soucis dont il devenait la proie, sa voix,
par moments, se faisait tremblante en exprimant par un mot ou seulement par une
intonation l'endolorissement de son coeur.
Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosité,
les yeux fixés sur lui, l'oreille avide de ces choses un peu inquiétantes à
entendre, mais si charmantes à écouter.
Quelquefois, en venant près d'elle pour
rectifier la pose, il lui prenait la main et essayait de la baiser. D'un mouvement vif elle lui ôtait
ses doigts des lèvres et fronçant un peu les sourcils :
"Allons, travaillez", disait-elle.
Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne
s'étaient pas écoulées sans qu'elle lui posât une question pour le ramener
adroitement au seul sujet qui les occupât.
En son coeur maintenant elle sentait naître des
craintes. Elle voulait bien être aimée, mais pas trop. Sûre de n'être
pas entraînée, elle redoutait de le laisser s'aventurer trop loin, et de le
perdre, forcée de le désespérer après avoir paru l'encourager. S'il avait fallu
cependant renoncer à cette tendre et marivaudante amitié, à cette causerie qui
coulait, roulant des parcelles d'amour comme un ruisseau dont le sable est
plein d'or, elle aurait ressenti un gros chagrin, un chagrin pareil à un
déchirement.
Quand elle sortait de chez elle pour se rendre à
l'atelier du peintre, une joie l'inondait, vive et chaude, la rendait légère et
joyeuse. En posant sa main sur la sonnette de l'hôtel d'Olivier, son coeur
battait d'impatience, et le tapis de l'escalier était le plus doux que ses
pieds eussent jamais pressé.
Cependant
Bertin devenait sombre, un peu nerveux, souvent irritable.
Il avait des impatiences aussitôt comprimées, mais
fréquentes.
Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit
à côté d'elle, au lieu de se mettre à peindre, et il lui dit :
"Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant que ce
n'est pas une plaisanterie, et que je vous aime follement."
Troublée par ce début, et voyant venir la crise
redoutée, elle essaya de l'arrêter, mais il ne l'écoutait plus. L 'émotion
débordait de son coeur, et elle dut l'entendre, pâle, tremblante, anxieuse. Il
parla longtemps, sans rien demander, avec tendresse, avec tristesse, avec une
résignation désolée ; et elle se laissa prendre les mains qu'il conserva
dans les siennes. Il s'était agenouillé sans qu'elle y prît garde, et avec un
regard d'halluciné il la suppliait de ne pas lui faire de mal ! Quel
mal ? Elle ne comprenait pas et n'essayait pas de comprendre, engourdie
dans un chagrin cruel de le voir souffrir, et ce chagrin était presque du
bonheur. Tout à coup, elle vit
des larmes dans ses yeux et fut tellement émue, qu'elle fit : "Oh !"
prête à 1'embrasser comme on embrasse les enfants qui pleurent. Il répétait
d'une voix très douce : "Tenez, tenez, je souffre trop", et tout
à coup, gagnée par cette douleur, par la contagion des larmes, elle sanglota,
les nerfs affolés, les bras frémissants, prêts à s'ouvrir.
Quand elle se sentit tout à coup enlacée par lui et
baisée passionnément sur les lèvres, elle voulut crier, lutter, le repousser,
mais elle se jugea perdue tout de suite, car elle consentait en résistant, elle
se donnait en se débattant, elle l'étreignait en criant : "Non, non,
je ne veux pas."
Elle demeura ensuite bouleversée, la figure sous
ses mains, puis tout à coup, elle se leva, ramassa son chapeau tombé sur le
tapis, le posa sur sa tête et se sauva, malgré les supplications d'Olivier qui
la retenait par sa robe.
Dès qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de
s'asseoir au bord du trottoir, tant elle se sentait écrasée, les jambes
rompues. Un fiacre passait, elle l'appela et dit au cocher : "Allez
doucement, promenez-moi où vous voudrez." Elle se jeta dans la voiture,
referma la portière, se blottit au fond, se sentant seule derrière les glaces
relevées, seule pour songer.
Pendant
quelques minutes, elle n'eut dans la tête que le bruit des roues et les
secousses des cahots. Elle regardait les maisons, les gens à pied, les autres
en fiacre, les omnibus, avec des yeux vides qui ne voyaient rien ; elle ne
pensait à rien non plus, comme si elle se fût donné du temps, accordé un répit
avant d'oser réfléchir à ce qui s'était passé.
Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement
lâche, elle se dit : "Voilà, je suis une femme perdue." Et
pendant quelques minutes encore, elle demeura sous l'émotion, sous la certitude
du malheur irréparable, épouvantée comme un homme tombé d'un toit et qui ne
remue point encore, devinant qu'il a les jambes brisées et ne le voulant point
constater.
Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle
attendait et dont elle redoutait l'atteinte, son coeur, au sortir de cette
catastrophe, restait calme et paisible ; il battait lentement, doucement,
après cette chute dont son âme était accablée, et ne semblait point prendre
part à l'effarement de son esprit.
Elle répéta, à voix haute, comme pour l'entendre
et s'en convaincre : "Voilà, je suis une femme perdue." Aucun
écho de souffrance ne répondit dans sa chair à cette plainte de sa conscience.
Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement de
fiacre, remettant à tout à l'heure les raisonnements qu'elle aurait à faire sur
cette situation cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait peur de penser,
voilà tout, peur de savoir, de comprendre et de réfléchir ; mais, au
contraire, il lui semblait sentir dans l'être obscur et impénétrable que crée
en nous la lutte incessante de nos penchants et de nos volontés, une
invraisemblable quiétude.
Après une demi-heure, peut-être, de cet étrange repos,
comprenant enfin que le désespoir appelé ne viendrait pas, elle secoua cette
torpeur et murmura : "C'est drôle, je n'ai presque pas de
chagrin."
Alors elle commença à se faire des reproches. Une
colère s'élevait en elle, contre son aveuglement et sa faiblesse. Comment
n'avait-elle pas prévu cela ? compris que l'heure de cette lutte devait
venir ? que cet homme lui plaisait assez pour la rendre lâche ? et
que dans les coeurs les plus droits le désir souffle parfois comme un coup de vent
qui emporte la volonté.
Mais quand elle se fut durement réprimandée et
méprisée, elle se demanda avec terreur ce qui allait arriver.
Son premier projet fut de rompre avec le peintre et de
ne le plus jamais revoir.
À peine eut-elle pris cette résolution que mille
raisons vinrent aussitôt la combattre.
Comment expliquerait-elle cette brouille ? Que
dirait-elle à son mari ? La vérité soupçonnée ne serait-elle pas
chuchotée, puis répandue partout ?
Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences,
jouer vis-à-vis d'Olivier Bertin lui-même l'hypocrite comédie de l'indifférence
et de l'oubli, et lui montrer qu'elle avait effacé cette minute de sa mémoire
et de sa vie ?
Mais le pourrait-elle ? aurait-elle l'audace de
paraître ne se rappeler de rien, de regarder avec un étonnement indigné en lui
disant : "Que me voulez-vous ?" l'homme dont vraiment elle
avait partagé la rapide et brutale émotion ?
Elle réfléchit longtemps et s'y décida néanmoins,
aucune autre solution ne lui paraissant possible.
Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, et lui
ferait comprendre aussitôt ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait de lui. Il
fallait que jamais un mot, une allusion, un regard, ne pût lui rappeler cette
honte.
Après avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en
prendrait assurément son parti, en homme loyal et bien élevé, et demeurerait
dans l'avenir ce qu'il avait été jusque-là.
Dès que cette nouvelle résolution fut arrêtée, elle
donna au cocher son adresse, et rentra chez elle, en proie à un abattement
profond, à un désir de se coucher, de ne voir personne, de dormir, d'oublier.
S'étant enfermée dans sa chambre, elle demeura jusqu'au dîner étendue sur sa
chaise longue, engourdie, ne voulant plus occuper son âme de cette pensée pleine
de dangers.
Elle descendit à l'heure précise, étonnée d'être si
calme et d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. Il parut, portant dans
ses bras leur fille ; elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans
qu'aucune angoisse l'agitât.
M. de
Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. Elle répondit avec indifférence,
qu'elle avait posé comme tous les jours.
"Et le portrait, est-il beau ? dit-il.
- Il vient fort bien."
À son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait raconter
en mangeant, de la séance de la Chambre et de la discussion du projet de loi
sur la falsification des denrées.
Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire,
l'irrita, lui fit regarder avec plus d'attention l'homme vulgaire et phraseur
qui s'intéressait à ces choses ; mais elle souriait en l'écoutant, et
répondait aimablement, plus gracieuse même que de coutume, plus complaisante
pour ces banalités. Elle pensait en le regardant : "Je l'ai trompé.
C'est mon mari, et je l'ai trompé. Est-ce bizarre ? Rien ne peut plus
empêcher cela, rien ne peut plus effacer cela ! J'ai fermé les yeux. J'ai
consenti pendant quelques secondes, pendant quelques secondes seulement, au
baiser d'un homme, et je ne suis plus une honnête femme. Quelques secondes dans
ma vie, quelques secondes qu'on ne peut supprimer, ont amené pour moi ce petit
fait irréparable, si grave, si court, un crime, le plus honteux pour une
femme... et je n'éprouve point de désespoir. Si on me l'eût dit hier, je ne
l'aurais pas cru. Si on me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux
remords dont je devrais être aujourd'hui déchirée. Et je n'en ai pas, presque pas."
M. de Guilleroy sortit après dîner, comme il faisait
presque tous les jours.
Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et
pleura en l'embrassant ; elle pleura des larmes sincères, larmes de la
conscience, non point larmes du coeur.
Mais elle ne dormit guère.
Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta
davantage des dangers que pouvait lui créer l'attitude du peintre ; et la
peur lui vint de l'entrevue du lendemain et des choses qu'il lui faudrait dire,
en le regardant en face.
Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue durant
toute la matinée, s'efforçant de prévoir ce qu'elle avait à craindre, ce
qu'elle aurait à répondre, d'être prête pour toutes les surprises.
Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore en
marchant.
Il ne l'attendait guère et se demandait, depuis la
veille, ce qu'il devait faire vis-à-vis d'elle.
Après son départ, après cette fuite, à laquelle il
n'avait pas osé s'opposer, il était demeuré seul, écoutant encore, bien qu'elle
fût loin déjà, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant,
poussée par une main éperdue.
Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde,
bouillante. Il l'avait prise, elle ! Cela s'était passé entre eux !
Était-ce possible ? Après la surprise de ce triomphe, il le savourait, et
pour le mieux goûter, il s'assit, se coucha presque sur le divan où il l'avait
possédée.
Il y resta longtemps, plein de cette pensée qu'elle
était sa maîtresse, et qu'entre eux, entre cette femme qu'il avait tant désirée
et lui, s'était noué en quelques moments le lien mystérieux qui attache
secrètement deux êtres l'un à l'autre. Il gardait en toute sa chair encore
frémissante le souvenir aigu de l'instant rapide où leurs lèvres s'étaient
rencontrées, où leurs corps s'étaient unis et mêlés pour tressaillir ensemble
du grand frisson de la vie.
Il ne sortit point ce soir-là, pour se repaître de
cette pensée ; il se coucha tôt, tout vibrant de bonheur.
A peine éveillé, le lendemain, il se posa cette
question : "Que dois-je faire ?" À une cocotte, à une
actrice, il eût envoyé des fleurs ou même un bijou ; mais il demeurait
torturé de perplexité devant cette situation nouvelle.
Assurément, il fallait écrire. Quoi ?... Il
griffonna, ratura, déchira, recommença vingt lettres, qui toutes lui semblaient
blessantes, odieuses, ridicules.
Il
aurait voulu exprimer en termes délicats et charmeurs la reconnaissance de son
âme, ses élans de tendresse folle, ses offres de dévouement sans fin ;
mais il ne découvrait, pour dire ces choses passionnées et pleines de nuances,
que des phrases connues, des expressions banales, grossières ou puériles.
Il renonça donc à l'idée d'écrire, et se décida
à l'aller voir, dès que l'heure de la séance serait passée, car il pensait bien
qu'elle ne viendrait pas.
S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant le
portrait, les lèvres chatouillées de l'envie de se poser sur la peinture où
quelque chose d'elle était fixé ; et de moment en moment, il regardait
dans la rue par la fenêtre. Toutes
les robes apparues au loin lui donnaient un battement de coeur. Vingt
fois il crut la reconnaître, puis, quand la femme aperçue était passée, il
s'asseyait un moment, accablé comme après une déception.
Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la
reconnut, et bouleversé par une émotion violente, s'assit pour l'attendre.
Quand elle entra, il se précipita sur les genoux et
voulut lui prendre les mains ; mais elle les retira brusquement, et comme
il demeurait à ses pieds, saisi d'angoisse et les yeux levés vers elle, elle
lui dit avec hauteur :
"Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends
pas cette attitude ?"
Il balbutia :
"Oh ! Madame, je vous supplie..."
Elle l'interrompit durement.
"Relevez-vous, vous êtes ridicule."
Il se releva, effaré, murmurant :
"Qu'avez-vous ? Ne me traitez pas ainsi, je vous
aime !..."
Alors, en quelques mots rapides et secs, elle lui
signifia sa volonté, et régla la situation.
"Je ne comprends pas ce que vous voulez
dire ! Ne me parlez jamais de votre amour, ou je quitterai cet atelier
pour n'y point revenir. Si vous oubliez, une seule fois, cette condition de ma
présence ici, vous ne me reverrez plus."
Il la regardait, affolé par cette dureté qu'il n'avait
point prévue ; puis il comprit et murmura :
"J'obéirai, Madame."
Elle
répondit :
"Très bien, j'attendais cela de vous !
Maintenant travaillez, car vous êtes long à finir ce portrait."
Il prit donc sa palette et se mit à peindre ; mais
sa main tremblait, ses yeux troublés regardaient sans voir ; il avait
envie de pleurer, tant il se sentait le coeur meurtri.
Il essaya de lui parler ; elle répondit à
peine. Comme il tentait de lui dire une galanterie sur son teint, elle l'arrêta
d'un ton si cassant qu'il eut tout à coup une de ces fureurs d'amoureux qui
changent en haine la tendresse. Ce
fut, dans son âme et dans son corps, une grande secousse nerveuse, et tout de
suite, sans transition, il la détesta. Oui, oui, c'était bien cela, la
femme ! Elle était pareille aux autres, elle aussi ! Pourquoi pas ? Elle était
fausse, changeante et faible comme toutes. Elle l'avait attiré, séduit par des
ruses de fille, cherchant à l'affoler sans rien donner ensuite, le provoquant
pour se refuser, employant pour lui toutes les manoeuvres des lâches coquettes
qui semblent toujours prêtes à se dévêtir, tant que l'homme qu'elles rendent
pareil aux chiens des rues n'est pas haletant de désir.
Tant pis pour elle, après tout ; il l'avait
eue, il l'avait prise. Elle pouvait éponger son corps et lui répondre
insolemment, elle n'effacerait rien, et il l'oublierait, lui. Vraiment, il
aurait fait une belle folie en s'embarrassant d'une maîtresse pareille qui
aurait mangé sa vie d'artiste avec des dents capricieuses de jolie femme.
Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant
ses modèles ; mais comme il sentait son énervement grandir et qu'il
redoutait de faire quelque sottise, il abrégea la séance, sous prétexte d'un
rendez-vous. Quand ils se saluèrent en se séparant, ils se croyaient assurément
plus loin l'un de l'autre que le jour où ils s'étaient rencontrés chez la
duchesse de Mortemain.
Dès qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son
pardessus et il sortit. Un soleil froid, dans un ciel bleu ouaté de brume,
jetait sur la ville une lumière pâle, un peu fausse et triste.
Lorsqu'il eut marché quelque temps, d'un pas rapide et
irrité, en heurtant les passants, pour ne point dévier de la ligne droite, sa
grande fureur contre elle s'émietta en désolations et en regrets. Après qu'il
se fut répété tous les reproches qu'il lui faisait, il se souvint, en voyant
passer d'autres femmes, combien elle était jolie et séduisante. Comme tant
d'autres qui ne l'avouent point, il avait toujours attendu l'impossible
rencontre, l'affection rare, unique, poétique et passionnée, dont le rêve plane
sur nos coeurs. N'avait-il pas failli trouver cela ? N'était-ce pas elle
qui lui aurait donné ce presque impossible bonheur ? Pourquoi donc est-ce
que rien ne se réalise ? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu'on
poursuit, ou n'en atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse
cette chasse aux déceptions ?
Il n'en voulait plus à la jeune femme, mais à la vie
elle-même. Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi lui en aurait-il voulu à
elle ? Que pouvait-il lui reprocher, après tout ?-d'avoir été aimable,
bonne et gracieuse pour lui-tandis qu'elle pouvait lui reprocher, elle, de
s'être conduit comme un malfaiteur !
Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui
demander pardon, se dévouer pour elle, faire oublier, et il chercha ce qu'il
pourrait tenter pour qu'elle comput combien il serait, jusqu'à la mort, docile
désormais à toutes ses volontés.
Or, le lendemain, elle arriva accompagnée de sa fille,
avec un sourire si morne, avec un air si chagrin, que le peintre crut voir dans
ces pauvres yeux bleus, jusque-là si gais, toute la peine, tout le remords,
toute la désolation de ce coeur de femme. Il fut remué de pitié, et pour qu'elle oubliât, il eut pour elle, avec
une délicate réserve, les plus fines prévenances. Elle y répondit avec
douceur, avec bonté, avec l'attitude lasse et brisée d'une femme qui souffre.
Et lui, en la regardant, repris d'une folle idée de
l'aimer et d'être aimé, il se demandait comment elle n'était pas plus fâchée,
comment elle pouvait revenir encore, l'écouter et lui répondre, avec ce
souvenir entre eux.
Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre sa voix
et supporter en face de lui la pensée unique qui ne devait pas la quitter,
c'est qu'alors cette pensée ne lui était pas devenue odieusement intolérable.
Quand une femme hait l'homme qui l'a violée, elle ne peut plus se trouver
devant lui sans que cette haine éclate. Mais cet homme ne peut non plus lui demeurer indifférent. Il faut
qu'elle le déteste ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle pardonne cela, elle n'est
pas loin d'aimer.
Tout
en peignant avec lenteur, il raisonnait par petits arguments précis, clairs et
sûrs ; il se sentait lucide, fort, maître à présent des événements.
Il n'avait qu'à être prudent, qu'à être patient,
qu'à être dévoué, et il la reprendrait, un jour ou l'autre.
Il sut
attendre. Pour la rassurer et la reconquérir, il eut des ruses à son tour, des
tendresses dissimulées sous d'apparents remords, des attentions hésitantes et
des attitudes indifférentes. Tranquille dans la certitude du bonheur
prochain, que lui importait un peu plus tôt, un peu plus tard. Il éprouvait
même un plaisir bizarre et raffiné à ne se point presser, à la guetter, à se
dire : "Elle a peur" en la voyant venir toujours avec son
enfant.
Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail de
rapprochement, et que dans les regards de la comtesse quelque chose d'étrange,
de contraint, de douloureusement doux, apparaissait, cet appel d'une âme qui
lutte, d'une volonté qui défaille et qui semble dire : "Mais,
force-moi donc !"
Au bout de quelque temps, elle revint seule, rassurée
par sa réserve. Alors il la traita en amie, en camarade, lui parla de sa vie,
ses projets, de son art, comme à un frère.
Séduite par cet abandon, elle prit avec joie ce rôle de
conseillère, flattée qu'il la distinguât ainsi des autres femmes et convaincue
que son talent gagnerait de la délicatesse à cette intimité intellectuelle.
Mais à force de la consulter et de lui montrer de la déférence, il la fit
passer, naturellement, des fonctions de conseillère au sacerdoce
d'inspiratrice. Elle trouva charmant d'étendre ainsi son influence sur le grand
homme, et consentit à peu près à ce qu'il l'aimât en artiste, puisqu'elle
inspirait ses oeuvres.
Ce fut
un soir, après une longue causerie sur les maîtresses des peintres illustres,
qu'elle se laissa glisser dans ses bras. Elle y resta, cette fois, sans essayer
de fuir, et lui rendit ses baisers.
Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague
sentiment d'une déchéance, et pour répondre aux reproches de sa raison, elle
crut à une fatalité. Entraînée vers lui par son coeur qui était vierge, et par
son âme qui était vide, la chair conquise par la lente domination des caresses,
elle s'attacha peu à peu, comme s'attachent les femmes tendres, qui aiment pour
la première fois.
Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel et
poétique. Il lui semblait parfois qu'il s'était envolé, un jour, les mains
tendues, et qu'il avait pu étreindre à pleins bras le rêve ailé et magnifique
qui plane toujours sur nos espérances.
Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur,
certes, qu'il eût peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi
d'inexprimable que presque jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce mystère,
cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable, sur les visages.
Puis des mois s'écoulèrent, et puis des années
qui desserrèrent à peine le lien qui unissait l'un à l'autre la comtesse de
Guilleroy et le peintre Olivier Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation
des premiers temps, mais une affection calmée, profonde, une sorte d'amitié
amoureuse dont il avait pris l'habitude.
Chez elle, au contraire, grandit sans cesse
l'attachement passionné, l'attachement obstiné de certaines femmes qui se
donnent à un homme pour tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites dans l'adultère comme elles
auraient pu l'être dans le mariage, elles se vouent à une tendresse unique dont
rien ne les détournera. Non seulement elles aiment leur amant, mais elles
veulent l'aimer, et les yeux uniquement sur lui, elles occupent tellement leur
coeur de sa pensée, que rien d'étranger n'y peut plus entrer. Elles ont lié
leur vie avec résolution, comme on se lie les mains, avant de sauter à l'eau du
haut d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir.
Mais à partir du moment où la comtesse se fut
donnée ainsi, elle se sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier
Bertin. Rien ne le tenait que sa volonté d'homme, son caprice, son goût
passager pour une femme rencontrée un jour comme il en avait déjà rencontré
tant d'autres ! Elle le sentait si libre et si facile à tenter, lui qui
vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les
hommes ! Il était beau garçon, célèbre, recherché, ayant à la portée de
ses désirs vite éveillés toutes les femmes du monde dont la pudeur est si
fragile, et toutes les femmes d'alcôve ou de théâtre prodigues de leurs faveurs
avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, après souper, pouvait le suivre
et lui plaire et le garder.
Elle vécut donc dans la terreur de le perdre, épiant
ses allures, ses attitudes, bouleversée par un mot, pleine d'angoisse dès qu'il
admirait une autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la grâce d'une
tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait trembler, et tout ce
qu'elle en savait l'épouvantait. A chacune de leurs rencontres, elle devenait
ingénieuse à l'interroger, sans qu'il s'en aperçût, pour lui faire dire ses
opinions sur les gens qu'il avait vus, sur les maisons où il avait dîné, sur
les impressions les plus légères de son esprit. Dès qu'elle croyait deviner
l'influence possible de quelqu'un, elle la combattait avec une prodigieuse
astuce, avec d'innombrables ressources.
Oh !
souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines profondes, qui durent huit ou quinze
jours, de temps en temps, dans l'existence de tout artiste en vue.
Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger,
avant même d'être prévenue de l'éveil d'un désir nouveau chez Olivier, par
l'air de fête que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une
fantaisie galante.
Alors elle commençait à souffrir ; elle ne dormait
plus que des sommeils troublés par les tortures du doute. Pour le surprendre,
elle arrivait chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions qui
semblaient naïves, tâtait son coeur, écoutait sa pensce, comme on tâte, comme
on écoute, pour connaître le mal caché dans un être.
Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre qu'on
allait le lui prendre cette fois, lui voler cet amour à qui elle tenait si fort
parce qu'elle y avait mis, avec toute sa volonté, toute sa force d'affection,
toutes ses espérances et tous ses rêves.
Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après ces
rapides éloignements, elle éprouvait à le reprendre, à le reposséder comme une
chose perdue et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois, quand elle
passait devant une église, la jetait dedans pour remercier Dieu.
La préoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune
autre, et de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entière un combat
ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui, sans
cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance. Elle voulait que partout où il entendrait
parler d'elle, on vantât son charme, son goût, son esprit et ses toilettes.
Elle voulait plaire aux autres pour lui et les séduire afin qu'il fût fier et
jaloux d'elle. Et chaque fois qu'elle le devina jaloux, après l'avoir fait un
peu souffrir elle lui ménageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant
sa vanité.
Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours
rencontrer, par le monde, une femme dont la séduction physique serait plus
puissante, étant nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens : elle le
flatta et le gâta.
D'une façon discrète et continue, elle fit
couler l'éloge sur lui ; elle le berça d'admiration et l'enveloppa de
compliments, afin que, partout ailleurs, il trouvât l'amitié et même la
tendresse un peu froides et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient aussi,
il finît par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle.
Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il entrait
si souvent, un endroit où son orgueil d'artiste était attiré autant que son
coeur d'homme, l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce que toutes
ses convoitises y étaient en même temps satisfaites.
Non
seulement, elle apprit à découvrir tous ses goûts, afin de lui donner en les
rassasiant chez elle, une impression de bien-être que rien ne remplacerait,
mais elle sut en faire naître de nouveaux, lui créer des gourmandises de toute
sorte, matérielles ou sentimentales, des habitudes de petits soins ,
d'affection, d'adoration , de flatterie ! Elle s'efforça de séduire ses
yeux par des élégances, son odorat par des parfums, son oreille par des
compliments et sa bouche par des nourritures.
Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa chair de
célibataire égoïste et fêté une multitude de petits besoins tyranniques,
lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle le souci
de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par toutes les menues
jouissances de la vie, elle eut peur tout à coup, en le voyant se dégoûter de
sa propre maison, se plaindre sans cesse de vivre seul, et, ne pouvant venir
chez elle qu'avec toutes les réserves imposées par la société, chercher au
Cercle, chercher partout les moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur
qu'il ne songeât au mariage.
En certains jours, elle souffrait tellement de toutes
ces inquiétudes, qu'elle désirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette
angoisse-là, et se reposer dans une affection refroidie et calme.
Les années passèrent, cependant, sans les désunir. La
chaîne attachée par elle était solide, et elle en refaisait les anneaux à
mesure qu'ils s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le coeur du
peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de voitures,
et chaque jour encore elle redoutait l'événement inconnu, dont la menace est
suspendue sur nous.
Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait
naturelle cette intimité de sa femme et d'un artiste fameux qui était reçu
partout avec de grands égards. À force de se voir, les deux hommes,
habitués l'un à l'autre, avaient fini par s'aimer.