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| Guy de Maupassant L'inventeur du mot "nihilisme" IntraText CT - Lecture du Texte |
Nos grands hommes et même nos petits hommes sont tous
connus à l'étranger ; il n'est chez nous si mince littérateur ou si
médiocre politicien dont le nom n'ait passé la mer et passé les monts et
n'apparaisse périodiquement dans les journaux anglais, allemands ou russes.
Chez nous,
au contraire, on ne sait rien de nos voisins,
qui possèdent des hommes de
talent ou même de génie dont la renommée
s'arrête aux frontières françaises.
En prenant, par exemple, les noms des cinq premiers écrivains russes de ce
siècle, il n'en est assurément pas plus de trois dont la réputation
soit parvenue même aux Parisiens lettrés.
Et pourtant,
dans l'avenir, ces cinq écrivains
marqueront non pas comme
des précurseurs, mais comme des classiques, comme les pères des lettres russes. Ce sont : Pouchkine, un Shakespeare jeune homme, mort en plein génie, quand
son âme, suivant son
expression, s'élargissait, quand
il « se sentait mûr pour concevoir et enfanter des œuvres puissantes ».
Il fut
tué en duel en 1837.
Lermontoff, un poète byronien plus original même, et plus vivant, et plus vibrant, et plus violent que Byron - tué en duel en
1841, à l'âge de vingt-sept ans.
Ne devrait-on
pas livrer à l'exécration des hommes ceux qui détruisent de pareils êtres dont
la vie importe à l'esprit humain et à toutes les générations
futures.
Gogol, un
romancier, de la famille de Balzac et de Dickens, mort en 1851.
Le comte Léon Tolstoï, bien vivant celui-là ; un
des grands écrivains du monde actuel, l'auteur de ce superbe livre qui eut du
succès en France l'an dernier, et qui s'appelle : La Paix et la Guerre.
Enfin Ivan Tourgueneff, un Parisien bien connu chez
nous, l'inventeur du mot « nihiliste », le premier qui ait signalé
cette secte aujourd'hui si puissante, et qui l'ait, pour ainsi dire, légalement
baptisée.
Grâce à sa profession d'homme de lettres, il observait
sans cesse autour de lui, et il remarqua, le premier, cet état nouveau des
esprits, cette crise particulière des maladies cérébrales populaires, cette
fermentation politique et philosophique inconnue, inaperçue, qui devait soulever
la Russie tout entière.
Les vrais matelots pressentent de loin la tempête, et les vrais romanciers voient en avant, devinant l'avenir, comme l'a fait Balzac.
Tourgueneff reconnut cette graine de la Révolution russe quand elle
germait sous terre encore avant qu'elle eût poussé
au soleil, et, dans un livre qui fit grand bruit : Pères
et Enfants, il constata la situation morale de cette
espèce de secte naissante. Pour la
désigner clairement, il inventa, il créa un mot : les nihilistes.
L'opinion publique, toujours aveugle, s'indigna ou
ricana. La jeunesse fut partagée en deux camps ; l'un protesta, mais
l'autre applaudit, déclarant : « C'est vrai, lui seul a vu juste,
nous sommes bien ce qu'il affirme. » C'est à partir de ce moment que la doctrine
encore flottante, qui était dans l'air, fut formulée d'une façon nette,
que les nihilistes eux-mêmes eurent vraiment conscience de leur
existence et de leur force, et formèrent un parti redoutable.
Dans un
autre livre, Fumée, Tourgueneff suivit les progrès, la marche
des esprits révolutionnaires,
en même temps que leurs défaillances, les causes de
leur impuissance. Il fut alors attaqué des deux côtés à
la fois, et son impartialité
ameuta contre lui les deux factions rivales. C'est qu'en
Russie, comme en France, il faut appartenir à un parti. Soyez l'ami ou l'ennemi
du pouvoir, croyez blanc ou rouge, mais croyez. Si vous
vous contentez d'observer tranquillement, en sceptique convaincu ; si vous restez
en dehors des luttes qui vous paraissent secondaires, ou si, même étant
d'une faction, vous osez constater les défaillances et les folies de vos amis, on vous
traitera comme une bête dangereuse ; on vous traquera partout ;
vous serez injurié, conspué, traître et renégat ; car la seule chose que haïssent tous les hommes, en religion comme en politique, c'est la véritable indépendance d'esprit.
Tourgueneff était avec raison considéré comme un libéral. Ayant raconté les faiblesses des révolutionnaires,
on le traita comme un faux frère. Il n'en continua pas moins ses études
sur ce parti
toujours grandissant, si curieux et si
terrible, qui fait aujourd'hui trembler le Czar ; et son dernier livre : Terres vierges, indique avec une tonnante clarté,
l'état mental du nihilisme actuel.
En dépit des injures de quelques forcenés, sa popularité est
très grande en Russie, et des ovations l'attendent
chaque fois qu'il retourne à St-Pétersbourg. Les jeunes gens surtout
le vénèrent ; mais la
cause première de cette faveur
remonte à bien loin déjà, au temps où parut son premier volume.
Il était jeune,
très jeune. Se croyant poète, comme tous les romanciers qui débutent, il avait fait quelques
vers, publiés sans grand succès ; alors, sentant venir le découragement, prêt à renoncer aux lettres, il allait partir
pour étudier la philosophie
en Allemagne quand un
encouragement inattendu lui
vint du célèbre critique russe
Belinski. Cet homme exerça sur
le mouvement littéraire de
son pays une influence décisive ;
et son autorité fut plus étendue, plus dominatrice que celle d'aucun
critique en aucun temps et en aucun
lieu. B dirigeait alors une revue
appelée : Le Contemporain, et il exigea de Tourgueneff une petite
nouvelle en prose destinée à ce recueil.
Tourgueneff, jeune, ardent, libéral, élevé en pleine
province, dans la steppe, ayant vu le paysan chez lui, dans ses souffrances et
ses effroyables labeurs, dans son servage et sa misère, était plein de pitié
pour ce travailleur humble et patient, plein d'indignation contre les
oppresseurs, plein de haine pour la tyrannie.
Il décrivit, en quelques pages, les tortures de ces
tristes déshérités, mais avec tant d'ardeur, de vérité, de véhémence et de
style, qu'une grande émotion s'en répandit, s'étendant à toutes les classes de
la société. Emporté par ce
succès rapide et imprévu, il continua une série de courtes
études prises toujours chez
le peuple des campagnes,
et, comme une multitude de flèches allant frapper au même but, chacune de ces pages frappait en plein cœur la domination seigneuriale,
le principe odieux du servage.
C'est ainsi
que fut composé
ce livre désormais historique qui a pour
titre : Les Mémoires d'un Seigneur
russe.
Mais quand
il voulut réunir en volume tous ces morceaux détachés,
l'éternelle censure mit son
veto. Le hasard d'un tête-à-tête en
chemin de fer avec un des membres de cette institution tutélaire fit obtenir à
l'auteur l'autorisation demandée du personnage officiel, qui paya de sa place
cette complaisance.
Le livre eut un retentissement immense, fut saisi, et
l'auteur arrêté passa un mois sous les verrous, non pas en prison, mais au violon,
avec les vagabonds et les voleurs de grand chemin, puis il fut envoyé en exil
par l'empereur Nicolas.
Sa grâce, bien que réclamée par le czarevitch, fut
longue à venir. La raison en tient peut-être à ce que, sur la demande de
l'héritier impérial, Tourgueneff, ayant adressé une lettre au souverain, ne se
prosterna point à ses « pieds sacrés » (variante de notre plate
formule « votre très humble et très obéissant serviteur »).
Il revint plus tard dans son pays, mais ne l'habita
plus guère.
Enfin, le 19 février 1861, l'empereur Alexandre, fils de Nicolas, proclama l'abolition du servage ; et un banquet annuel
commémoratif fut institué, où assistaient
tous ceux qui avaient pris pari
à ce grand acte politique. Or, dans une de ces
réunions, un célèbre homme d'État russe, Milutine,
portant un toast à Tourgueneff, lui dit : « Le Czar,
Monsieur, m'a spécialement
chargé de vous répéter qu'une des causes qui l'ont le
plus décidé à émanciper les serfs est la
lecture de votre livre Les
Mémoires d'un Seigneur russe. »
Ce livre
est resté, en Russie, populaire et presque classique. Tout le monde le connaît, le sait par cœur et l'admire. Il est l'origine de la réputation de son
auteur comme écrivain et comme libéral, on pourrait presque dire comme « libérateur »,
en même temps qu'il est le principe de sa grande popularité.
L'œuvre littéraire de Tourgueneff est assez considérable : sans chercher à analyser ici, ou même
à citer tous ses ouvrages, mentionnons
un autre très beau roman, Les
Eaux printanières. Mais c'est peut-être
dans les courtes nouvelles qu'apparaît le plus l'originalité de cet écrivain, qui est avant tout un maître conteur.
Psychologue, physiologiste et artiste de premier ordre,
il sait composer en quelques pages une œuvre absolue, grouper merveilleusement les circonstances
et tracer des figures vivantes, palpables,
saisissantes, en quelques
traits si légers, si habiles qu'on
ne comprend point comment tant de relief est obtenu avec des moyens en apparence si simples. De chacune de ces courtes histoires s'élève comme une
vapeur de mélancolie, une tristesse profonde
et cachée sous les faits. L'air qu'on
respire en ses créations se
reconnaît toujours ; il emplit l'esprit
de pensées graves et amères,
il semble même apporter aux poumons une senteur
étrange et particulière. Observateur réaliste et sentimental en même temps, il a
donné une note unique, bien à lui, rien qu'à lui. On la trouve en toute sa
puissance dans ces courts chefs-d'œuvre qui s'appellent : L'Abandonnée,
- Le Gentilhomme de la Steppe, - Trois Rencontres, - Le
Journal d'un Homme de trop, etc.
Tourgueneff, maintenant, habite presque toute l'année
la France. Il y possède de nombreux amis : la famille Viardot, Mme Edmond Adam,
M. Hébrard, directeur du Temps, les romanciers Edmond de Goncourt, Zola,
Daudet, Edmond About, et bien d'autres. Gustave Flaubert l'aimait et l'admirait passionnément.
Beaucoup de nous, sans doute, l'ont rencontré
sans le connaître. Comme il adore la musique et en écoute le plus souvent, possible,
les habitués du concert Colonne remarquent
chaque hiver une sorte de géant
à barbe blanche et à longs cheveux blancs, avec une figure de Père éternel, des gestes calmes, un œil tranquille derrière le verre de son pince-nez, et toute une allure d'homme supérieur, ce je
ne sais quoi qui n'est point la distinction dite aristocratique, ni l'aplomb du diplomate, mais une sorte
de dignité simple, la sérénité
du talent. Il est modeste, d'ailleurs, plus que la plupart des écrivains français. On croirait
même qu'il s'efforce de ne jamais faire parler de lui.
21 novembre 1880