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| Guy de Maupassant Le pays des Korrigans IntraText CT - Lecture du Texte |
Ce n'est
point de la scène de l'Opéra que
je veux parler,
de ces planches inclinées devant des rochers peints où de petits korrigans
en maillot pirouettent en face d'abonnés
respectables et chauves,
qui s'offrent, pendant l'entracte,
le plaisir de saluer des êtres fantastiques moins sauvages que leurs pères,
nés sur la lande bretonne.
Laissons, dans
leur temple doré, trop doré, les génies follets que gouverne
M. Mérante ; et allons
là-bas, dans cette contrée sauvage
et superbe où la
superstition flotte encore, comme
les brouillards, au lever du soleil,
chassés des plaines, fondus, évaporés partout, restent longtemps suspendus au-dessus du marais dont ils étaient
sortis.
La Bretagne
est le pays des souvenirs persistants. A peine en a-t-on foulé le sol qu'on vit dans les siècles
passés. Le combat des Trente
est d'hier ; vous doutez
que Du Guesclin soit mort, et dans les environs
de Quiberon le sang des chouans
massacrés n'a point séché.
J'avais quitté
Vannes le jour même de mon arrivée, pour aller visiter un château historique, Sucinio, et, de là, gagner Locmariaker,
puis Carnac et, suivant la côte, Pont-l'Abbé, Penmarch, la Pointe du Raz, Douarnenez.
Le chemin longeait cette étrange mer intérieure
qu'on appelle le « Morbihan », si pleine d'îles que
les habitants les disent aussi
nombreuses que les jours de l'année.
Puis je
pris à travers une lande illimitée, entrecoupée de fossés pleins d'eau, et sans une maison, sans un arbre, sans un être, toute peuplée d'ajoncs
qui frémissaient et sifflaient
sous un vent furieux, emportant à travers
le ciel des nuages déchiquetés qui semblaient gémir.
Je traversai
plus loin un petit hameau où
rôdaient, pieds nus, trois paysans
sordides et une grande fille de vingt ans, dont
les mollets étaient noirs
de fumier ; et, de nouveau, ce fut la lande, déserte,
nue, marécageuse, allant se perdre dans l'Océan, dont
la ligne grise, éclairée parfois par des lueurs d'écume, s'allongeait là-bas, au-dessus de l'horizon.
Et, au milieu de cette étendue sauvage, une haute ruine s'élevait ;
un château carré, flanqué de
tours, debout, là, tout seul, entre ces
deux déserts : la lande où siffle
l'ajonc, la mer où mugit la vague.
Ce vieux manoir
démantelé, qui date du XIIIe siècle, est illustre ; il s'appelle Sucinio. C'est là
que naquit ce grand connétable
de Richemont qui reprit la France
aux Anglais. Plus de portes. J'entrai dans la vaste cour
solitaire, où des tourelles
écroulées font des amoncellements
de pierres ;
et, gravissant des restes d'escaliers, escaladant les murailles éventrées, m'accrochant aux lierres, aux quartiers de granit à moitié descellés,
à tout ce qui tombait sous ma main, je parvins au sommet
d'une tour, d'où je regardai la Bretagne. En face de moi,
derrière un morceau de plaine
inculte, l'Océan sale et grondant sous un ciel noir ; puis, partout, la lande ! Là-bas, à droite, la mer
du Morbihan avec ses rives déchirées, et,
plus loin, à peine visible,
une tache blanche illuminée, Vannes, qu'éclairait un rayon de soleil, glissé on ne sait
comment entre deux nuages. Puis encore,
très loin, un cap démesuré : Quiberon !
Et tout cela, triste, mélancolique, navrant. Le vent pleurait en parcourant ces espaces mornes ; j'étais bien dans
le vieux pays hanté ;
et, dans ces murs, dans ces
ajoncs ras et sifflants, dans ces fossés où
l'eau croupit, je sentais rôder
des légendes. Le lendemain je traversais
Saint-Gildas, où semble errer le spectre d'Abélard. A Port-Navalo,
le marin qui me fit passer le détroit
me parla de son père, un chouan, de son frère aîné, un chouan, et de son oncle le curé, encore un chouan ;
morts tous les trois... Et sa main
tendue montrait Quiberon.
A Locmariaker, j'entrai dans la patrie des druides. Un
vieux Breton me montra la table de César, un monstre de granit soulevé par des
colosses ; puis il me parla de César comme d'un ancien qu'il avait vu. Et tout le monde là-bas ressemble
à ce paysan ; car en cette contrée l'écho
des grands noms ne s'affaiblit jamais.
Enfin, suivant
toujours la côte entre la lande et
l'Océan, vers le soir, du sommet d'un tumulus, j'aperçus devant moi les champs de pierres de Carnac.
Elles semblent
vivantes, ces pierres ! Alignées interminablement, géantes ou toutes petites, carrées, longues, plates, avec
des figures, de grands corps minces ou de gros ventres ; quand on les regarde longtemps on les voit remuer, se pencher, vivre !
On se perd au milieu d'elles, un mur parfois interrompt cette foule humaine
de granit ;
on le franchit et l'étrange
peuple recommence, planté comme des avenues, espacé comme des soldats, effrayant comme des apparitions.
Et le cœur vous bat ; l'esprit malgré vous s'exalte, remonte les âges, se perd dans les superstitieuses
croyances.
Comme je
restais immobile, stupéfait
et ravi, un bruit subit
derrière moi me donna une telle secousse
de peur inconnue que je me mis
à haleter ; et un vieux homme vêtu
de noir, avec un livre sous
le bras, m'ayant salué, me dit : « Ainsi,
monsieur, vous visitez notre Carnac. » Je lui racontai mon enthousiasme et la frayeur qu'il
m'avait faite. Il continua : « Ici, monsieur, il y a dans l'air tant
de légendes que tout le monde a peur sans savoir de quoi. Voilà cinq
ans que je
fais des fouilles
sous ces pierres, elles ont presque
toutes un secret, et je m'imagine parfois qu'elles ont une
âme. Quand je remets les pieds
au boulevard, je souris, là-bas, de ma bêtise, mais quand je reviens
à Carnac,
je suis croyant
- croyant inconscient ; sans religion précise, mais les ayant toutes. »
Et, frappant du pied
- Ceci est
une terre de religion ; il ne faut jamais
plaisanter avec les croyances
éteintes, car rien ne meurt : nous sommes, monsieur, chez les druides, respectons leur foi !
Le soleil, disparu dans la mer, avait laissé
le ciel tout rouge, et cette lueur saignait
aussi sur les grandes pierres, nos
voisines.
Le vieux sourit.
- Figurez-vous que ces terribles
croyances ont en ce lieu tant de force, que j'ai eu,
ici même, une vision, que dis-je ?
une apparition véritable. Là, sur ce
dolmen, un soir à cette heure, j'ai
aperçu distinctement l'enchanteresse Koridwen, qui faisait bouillir l'eau miraculeuse.
Je l'arrêtai,
ignorant quelle était l'enchanteresse Koridwen. Il fut révolté de mon
ignorance.
- Comment ! Vous ne connaissez pas la femme du
dieu Hu et la mère des Korrigans !
- Non, je l'avoue. Si c'est une légende, contez-la-moi.
Je m'assis sur un menhir, à son côté.
Il parla.
- Le dieu Hu, père des druides, avait pour épouse
l'enchanteresse Koridwen. Elle lui donna trois enfants, Mor-Vrau, Creiz-Viou,
une fille, la plus belle du monde, et Avrank-Du, le plus affreux des êtres.
« Koridwen dans son amour maternel, voulut au
moins laisser quelque chose à ce fils si disgracié, et elle résolut de lui
faire boire de l'eau de la divination.
« Cette eau devait bouillir pendant un an.
L'enchanteresse confia la garde du vase qui la contenait à un aveugle nommé
Morda et au nain Gwiou.
« L'année allait expirer, quand, les deux
veilleurs se relâchant de leur zèle, un peu de la liqueur sacrée se répandit,
et trois gouttes tombèrent sur le doigt du nain, qui, le portant à sa bouche,
connut tout à coup l'avenir. Le vase aussitôt se brisa de lui-même, et
Koridwen, apparaissant, se précipita sur Gwiou qui s'enfuit.
« Comme il allait être atteint, pour courir plus
vite il se changea en lièvre ; mais aussitôt l'enchanteresse, devenant
lévrier, s'élança derrière lui. Elle allait le saisir sur le bord d'un fleuve,
mais, prenant subitement la forme d'un poisson, il se précipita dans le
courant. Alors, une loutre énorme surgit qui le poursuivit de si près qu'il ne put
échapper qu'en devenant oiseau. Or un grand épervier descendit du fond du ciel,
les ailes étendues, le bec ouvert ; c'était toujours Koridwen, et Gwiou,
frissonnant de peur, se changeant en grain de blé, se laissa choir sur un tas
de froment.
« Alors, une grosse poule noire, accourant,
l'avala. Koridwen vengée, se reposait, quand elle s'aperçut qu'elle allait être
mère de nouveau.
« Le grain de blé avait germé en elle, et un
enfant naquit, que Hu abandonna sur l'eau dans un berceau d'osier. Mais
l'enfant sauvé par le fils du roi Gouydno, devint un génie, l'esprit de la
lande, le Korrigan. C'est donc
de Koridwen que naquirent tous les petits êtres fantastiques,
les nains, les follets qui hantent ces pierres.
Ils vivent
là-dessous, dit-on, dans des trous, et sortent au soir pour courir à travers
les ajoncs. Restez ici longtemps, monsieur, au
milieu de ces monuments enchantés ; regardez fixement quelque dolmen couché sur le sol, et vous entendrez bientôt la terre frissonner. vous verrez
la pierre
remuer, vous tremblerez de peur en apercevant la tête d'un korrigan, qui vous regarde en soulevant du front le
bloc de granit posé sur lui. - Maintenant,
allons dîner.
La nuit était
venue, sans lune, toute
noire, pleine des rumeurs
du vent. Les mains étendues, je
marchais en heurtant les grandes pierres dressées, et ce récit, le pays, mes pensées, tout avait pris un ton tellement surnaturel, que je n'aurais point été surpris de sentir courir tout à coup un korrigan entre mes jambes.
Et l'autre soir, quand la toile se leva sur le ballet de M. Widor et de François Coppée, peu à peu
l'Opéra, les danseuses charmantes,
la suave musique, mes voisins, les loges pleines de
femmes, tout disparut, et je
me crus revenu dans ce coin de pays sauvage où les croyances sont si vivaces qu'elles
nous pénètrent nous-mêmes quand nous mettons le pied sur la terre sacrée,
patrie du culte druidique et de toutes les étranges légendes dont se bercent encore les esprits simples.