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| Guy de Maupassant Madame Pasca IntraText CT - Lecture du Texte |
L'exposition de 1875 venait d'ouvrir ses portes au publie.
La foule épaisse avançait péniblement à travers
les salles dont les murs étaient couverts
de tableaux. Mais un attroupement
considérable, tassé depuis le matin à la même place, encombrait tout le passage, arrêtant
soudain le flot mouvant des spectateurs ; et les nouveaux venus, se mêlant aux anciens, demeuraient là, immobiles, la face en l'air.
Une grande toile attirait
l'œil. C'était une femme d'une haute allure et d'une beauté
grave, debout, dans une robe blanche toute simple, bordée de fourrure sombre. Elle avait le front saillant et
puissant, la bouche volontaire,
un œil de charbon noir, le teint d'une blancheur
mate, une taille parfaite et des cheveux épais, des cheveux dont la noirceur semblait luisante, et dont une boucle enroulée dessinait un serpent sur la tempe droite.
Enfermée dans son cadre, elle semblait considérer
le public d'un air tranquille et
superbe.
Quand on la considérait longtemps sa physionomie
paraissait s'animer, et on découvrait en elle d'autres choses.
Son regard, dur au premier
aspect, prenait un charme pénétrant, un charme noir. L'énergie
du front et de la bouche s'atténuait, et dans l'ensemble de sa personne on
sentait une nature violente mais tendre, vibrante, une passionnelle.
Quand on cherchait bien comment quelque douceur pouvait
s'allier avec cette figure imposante, on en découvrait la cause, c'était le
bras : la manche, ouverte jusqu'à l'épaule, laissait passer en son entier
un bras nu charmant, un vrai bras d'amoureuse et de grande dame, adorable de
forme et de ton, gras à point, exquis.
Toute la toile magistrale, la plus magistrale d'un
grand peintre tenait le public arrêté, admirant et ravi. Un mot parfois courait :
« C'est très beau ! » Les ignorants consultaient leur livret,
mais deux noms qui semblaient flotter dans la salle, deux noms qu'on unissait
dans ce triomphe, revenaient si souvent aux bouches que les plus provinciaux
comprenaient : « C'est Mme Pasca, par Bonnat - Bonnat - Mme
Pasca. »
C'est ainsi que je vis pour la première fois, de près
et en dehors de la scène, la belle et sévère actrice que la Russie regrette
encore, et qui reparaissait l'autre jour dans la pièce de M. Gondinet, Les
Braves Gens.
Il y a des hommes qui paraissent nés académiciens,
d'autres qui paraissent nés généraux et qui le deviennent fatalement ; il
me semble, à moi, que Mme Pasca, plus que toute autre, était née sociétaire de
la Comédie-Française, et j'ai grand mal à comprendre qu'elle ne le soit pas
encore.
Car c'est
une classique. Son jeu est sobre, savant, violent ou doux, à sa
volonté. Tous ses effets
sont étudiés, sûrs et naturels. Rien, dans ses créations, n'est laissé au hasard de l'improvisation. Elle excelle dans le drame, réussit dans la fine
comédie, triomphe dans la tendresse.
Elle a eu pour professeurs deux maîtres, Delsarte et M.
Régnier, qui la traitaient en égale. Avec le dernier, elle a étudié Célimène,
et il la jugeait excellente. Un de ses grands succès en Russie a été dans le
rôle de Fortunio, du Chandelier. Elle a joué, enfin, tout le répertoire
de la maison dite de Molière, mieux assurément que plusieurs des actrices qu'on
nous y montre aujourd'hui ; et mes voisins, deux critiques dramatiques, en
l'écoutant, l'autre soir, au Gymnase, me disaient : « En dehors de
Madeleine Brohan, qui ne paraît plus sur l'affiche, personne ne la vaut au
Français. »
Je demandai : « A quoi cela peut-il tenir
qu'elle n'y soit point ? »
- L'un répondit :
« Le hasard, sans doute,
les circonstances ; peut-être
pas assez cabotine. »
La raison ne me
parut pas suffisante ; j'interrogeai à ce sujet
un de ses amis qui l'a vue et applaudie en Russie. Il m'a
raconté sur elle, sur sa
vie, sur ses créations là-bas, des détails particuliers. Joignant cela à
ce que
je sais de sa
carrière parmi nous, il m'a
paru intéressant de parler un peu de cette remarquable actrice, une des meilleures que nous ayons.
Nous la voyons d'abord
au Gymnase, débutant avec
éclat dans Héloïse
Paranquet, la presse la
couvre de fleurs. Le
public accourt et l'acclame ; elle est désormais
sacrée actrice de grande valeur. Elle jouait là, si
je ne me trompe, en face d'Arnal, dans une de ses dernières créations.
Puis, malgré
son triomphe, elle disparaît presque, ne nous revient
que quatre ou cinq fois
en six ans et semble lutter contre
un mauvais vouloir occulte de son directeur.
Et dans
toute sa carrière, nous retrouvons ces singulières éclipses de Mme Pasca. Malgré l'empressement
des journaux à lui rendre hommage,
malgré le public qu'elle domine, on ne lui
donne presque
jamais un grand rôle dans une bonne
pièce.
Quand cela
arrive, c'est infailliblement
un triomphe ; mais depuis
quelques années, elle n'a guère
fait qu'opérer des sauvetages.
Pourquoi cette
espèce d'hésitation des directeurs ?
Serait-il vrai qu'elle n'est point assez cabotine pour mettre en œuvre toutes les intrigues de coulisse ?
En 1867, elle apparaît avec un éclatant succès dans Les Idées de Madame Aubray. C'est là une des
plus belles créations de cette
actrice. Elle avait incarné étrangement cette espèce d'hallucinée
rêvée par Dumas ; et sa voix vibrante,
sa beauté grave, l'exaltation de son regard et de sa
parole exercèrent sur le
public une prodigieuse action.
Cette action, du reste, elle l'eut dans toute sa
carrière, car je me rappelle parfaitement les premières représentations de Séraphine,
où la cabale organisée forçait les acteurs à s'arrêter. Mme Pasca, tranquillement, cessait de parler, regardait
la salle, attendait ; et, sans aucun embarras, quand les siffleurs se
taisaient, à la voir ainsi calme et détermin6e, elle repartait. Le concert
unanime de louanges qui accueillit sa création de Fanny Lear fut mérité
sans doute, mais peut-être exagéré. Si je consultais l'actrice à ce sujet, elle
m'avouerait assurément qu'elle eut moins de mal à composer ce rôle où l'accent
anglais devait lui être un secours plutôt qu7une gêne ; et je présume
qu'elle dut rencontrer des difficultés autre ment pénibles à vaincre quand elle
composa le personnage si compliqué de la comtesse Romani.
Pour épuiser tout de suite la liste des grandes pièces
où se paracheva sa réputation, nous rappellerons Fernande, Adrienne
Lecouvreur et le Demi-Monde.
Elle partit pour la Russie. Dès son arrivée là-bas, un
succès prodigieux se déclara dont rien chez nous ne peut fournir une idée.
La cour donna l'exemple. L'Empereur, l'Impératrice,
les grands-ducs, les grandes-duchesses, et, derrière eux, les hauts personnages
de tout ordre, vinrent régulièrement l'acclamer. L'Impératrice la reçut ;
les grandes-duchesses la traitèrent presque en amie ; et je trouve les
lignes suivantes dans un feuilleton russe, signé Fervacques :
« Tout ce monde de choix applaudissait avec
fureur. Notre compatriote Mme Pasca n'est pas seulement appréciée ici comme
artiste, elle y est adorée comme femme, et ses salons sont toujours pleins de
la plus haute et de la meilleure société de Pétersbourg. Les plus grandes dames
tiennent à honneur de la recevoir chez elles ; ce n'est pas seulement une
femme de talent, test une amie pour elles, et cette amitié n'est point banale,
mais solide, durable et sincère. »
C'est peut-être dans ces lignes qu'il faut chercher
l'explication de l'espèce de difficulté que semble rencontrer Mme Pasca à se
produire dans de grands rôles, et à parvenir au Théâtre Français.
Elle est femme du
monde en même temps qu'artiste supérieure, et il se peut que la première de ces
« professions » nuise à la seconde.
Que la sainte morale me garde de médire de nos
actrices ; cependant je dois constater que les « protecteurs »
ne nuisent jamais. Plus on a de députés, sénateurs, ou autres personnages dans sa...
manche, plus on a de chances d'obtenir le « bureau de tabac » ou
toute autre faveur. Or, quand une femme n'a point de goût pour se...
recommander elle-même, qu'elle tient à su relations mondaines et qu'elle vit de
façon que les portes des salons s'ouvrent devant elle, il se peut que les
portes des distributeurs de grâces s'entrebâillent plus difficilement.
J'expliquerais peut-être ainsi le mot que je citais
tout à l'heure :
« Elle n'est point assez cabotine. » Un autre
mot, d'un Russe cette fois, le complète : « Elle n'est point assez
coquette. » C'est là, en effet,
paraît-il, le seul reproche que lui adressaient les Russes. Elle semble ne point
tenir aux hommages et passe, indifférente, au milieu des hommes inclinés devant
elle.
Mme Pasca, en
effet, si j'en juge par l'expression de sa figure, ses allures, sa voix même,
me semble appartenir à cette race de femme qui méprise la galanterie et ne
croit qu'à la passion. Mais la passion, madame (pardon si cela vous semble un
hideux paradoxe), ce n'est que de la galanterie à forte dose. Dans l'ordre
moral, je tiens, moi, pour une théorie analogue à cette vérité indiscutable,
que quatre pièces de cent sous font la monnaie d'un louis de vingt francs.
Quand on parle d'une femme, même de celle qu'on connaît
peu, comme c'est le cas, il faut toujours essayer de soulever le voile qui
cache ses pensées sur l'amour.
L'amour étant l'élément où nage l'esprit des femmes
les plus grandes et les plus « honnestes », il faut tâcher de
découvrir si elles sont... d'eau douce ou d'eau salée. Celles mêmes qui ne
pratiquent pas ont toujours là-dessus des doctrines très arrêtées.
Or, si j'avais à composer les devises de nos
principales actrices, rien qu'après avoir vu dix minutes Mme Pasca, je lui
donnerais celle-ci : « Je m'attache ou je meurs. » De même que
je serais tenté d'assigner à une autre de nos étoiles, qui court le monde
aujourd'hui, ce vieux dicton : « Par tous les moyens. »
Et puis, c'est une sévère. Elle doit être
assurément bonne camarade, mais peu familière. Elle n'appelle certainement
jamais ses directeurs « mon gros rat » et ne leur tire point sur les
favoris. C'est une dame, à la scène
comme dans la coulisse. Plus d'habileté souple peut-être ne lui nuirait point.
Du reste, si elle sait en toute occasion rester femme
du monde, les gens du monde de leur côté semblent éprouver pour elle une
attirance particulière.
A Pétersbourg, par exemple, elle exerçait sur la cour
et sur la noblesse une véritable fascination ; c'était l'étoile de
la haute société, tandis que sa camarade, Mlle Delaporte, qui eut aussi là-bas
d'immenses succès, demeura malgré tout l'étoile de la bourgeoisie, l'idole de
la société moyenne.
Quand M. de Girardin, dernièrement, reçut un grand-duc
à sa table, c'est Mme Pasca qu'il mit à son côté. A Cannes, où elle passa
l'hiver dernier, elle était familière en des maisons princières. M. Alexandre
Dumas a pour elle une amitié très vive.
Elle habite loin des quartiers bruyants, aux
Batignolles, un charmant rez-de-chaussée sur le square.
Dans le vestibule, un ours noir, énorme, semble garder
la porte. A sa patte, il porte un anneau d'argent avec quelques mots
gravés : « Tué par Mmes Nilsson et Pasca, le... etc. » Voici
l'histoire.
Ces deux dames, alors qu'elles étaient ensemble en
Russie, furent invitées à une grande chasse sur la route de Finlande. Pour s'habiller
d'abord, elles éprouvèrent un terrible embarras ; car elles n'avaient que
des toilettes de ville peu faciles à porter en courant dans les plaines. Enfin Mlle Nilsson se vêtit d'un vieux costume de Mignon
mis au rebut ; Mme Pasca s'enveloppa d'une vieille schoub ( ?)
fourrée, et l'on partit.
Quand le jour de la chasse arriva, elles s'embusquèrent
dans une forêt pleine de neige, au milieu d'un groupe de chasseurs. Tout à coup un ours
colossal paraît et s'avance en grondant. Mlle
Nilsson épaule et tire la première. L'animal blessé au cou trébuche, s'abat, se
relève. Mme Pasca, alors, d'une seule balle en plein cœur, l'étendit roide
mort.
Elle chasse encore quelquefois et boule son lapin aussi
bien que M. Grévy.
Son salon est toujours encombré de fleurs et garni de
bibelots. Elle, sérieuse, regarde en face
et cause de sa voix mordante ; tandis qu'au mur, si vous vous tournez un
peu, une autre Mme Pasca, grave et debout, immobile sur la vaste toile, mais
toute pareille à sa voisine, couvre aussi de son œil noir le visiteur, qui ne
peut détourner les yeux de l'une que pour les porter sur l'autre.
Bientôt il ne sait plus laquelle des deux lui parle, il
répond au portrait tout en regardant l'original, et comprend qu'avec un pareil
modèle M. Bonnat ne pouvait faire qu'un chef-d'œuvre.