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| Guy de Maupassant La Lysistrata moderne IntraText CT - Lecture du Texte |
Si
quelqu'un possédait le génie mordant d'Aristophane, quelle prodigieuse comédie
il pourrait faire aujourd'hui ! Du haut en bas de la société, le ridicule
coule intarissable, et le rire est éteint en France, ce rire vengeur, aigu,
mortel, qui tuait les gens aux siècles derniers mieux qu'une balle ou qu'un
coup d'épée. Qui donc rirait ? Tout le monde est grotesque ! Nos
surprenants députés ont l'air de jouer sur un théâtre de guignols. Et comme le
chœur antique des vieillards, le bon Sénat hoche la tête, sans rien faire ni
rien empêcher.
On ne rit plus. C'est que le vrai rire, le grand rire,
celui d'Aristophane, de Montaigne, de Rabelais ou de Voltaire ne peut éclore
que dans un monde essentiellement aristocratique. Par « aristocratie »
je n'entends nullement parler de la NOBLESSE, mais des plus intelligents, des
plus instruits, des plus spirituels,
de ce groupement
de supériorités qui constitue
une société. Une république peut fort bien être aristocratique, du
moment que la tête intelligente du pays est aussi la tête du gouvernement.
Ce n'est
point le cas parmi nous. Mais
le plus grave, c'est qu'une
telle débandade existe, que les salons parisiens eux-mêmes ne sont plus que
des halles à propos médiocres, si désespérément
plats, incolores, assommants,
odieux, qu'une envie de hurler vous prend quand on écoute cinq minutes les
conversations mondaines.
Tout est farce, et personne ne rit.
Voici, par exemple, la Ligue pour la revendication des droits de la femme ! Les
braves citoyennes qui partent
en guerre ne nous ouvrent-elles pas là une Californie de comique ?
Malgré ma profonde
admiration pour Schopenhauer, j'avais
jugé jusqu'ici ses opinions sur les femmes sinon exagérées, du moins peu concluantes.
En voici le résumé.
- Le seul aspect extérieur de la femme révèle qu'elle
n'est destinée ni aux grands travaux de l'intelligence, ni aux grands travaux
matériels.
- Ce qui rend les femmes particulièrement aptes à
soigner notre première enfance, c'est qu'elles restent elles-mêmes puériles,
futiles et bornées : elles demeurent toute leur vie de grands enfants, une
sorte d'intermédiaire entre l'enfant et l'homme.
- La raison et l'intelligence de l'homme n'atteignent
guère tout leur développement que vers la vingt-huitième année. Chez la femme,
au contraire, la maturité de l'esprit arrive à la dix-huitième année. Aussi n'a-t-elle
qu'une raison de dix-huit ans strictement mesurée. Elles ne
voient que ce qui est
sous leurs yeux, s'attachent au présent, prennent l'apparence pour la réalité et préfèrent les niaiseries aux choses les plus importantes. Par
suite de la faiblesse de leur
raison tout ce qui est présent, visible et immédiat, exerce sur elles
un empire contre lequel ne sauraient prévaloir
ni les abstractions, ni les
maximes établies, ni les résolutions énergiques, ni aucune considération du passé ou de l'avenir, de ce qui est éloigné
ou absent... Aussi l'injustice est-elle le défaut capital des natures féminines. Cela vient du peu de bon sens et de réflexion que nous avons
signalé, et, ce qui aggrave encore ce défaut, c'est que
la nature, en leur refusant
la force, leur a donné la
ruse en partage ; de là
leur fourberie instinctive
et leur invincible penchant au mensonge.
- Grâce à
notre organisation sociale,
absurde au suprême degré, qui leur fait partager le titre et la situation
de l'homme, elles excitent avec acharnement ses ambitions les moins nobles,
etc. On devrait prendre
pour règle cette sentence
de Napoléon Ier : « Les femmes n'ont
pas de rang. » - Les femmes sont le sexus sequior - le sexe second à tous
les égards, fait pour se tenir
à l'écart et au second plan.
- En tout cas,
puisque des lois ineptes ont accordé
aux femmes les mêmes droits
qu'aux hommes, elles auraient bien dû leur
conférer aussi une raison virile, etc.
Il
faudrait un volume pour citer tous
les philosophes qui ont pensé et parlé de même. Depuis l'antique
mépris de Socrate et des Grecs, qui reléguaient les femmes au logis
pour approvisionner d'enfants
les républiques, tous les peuples se sont accordés sur ce
point que la légèreté et la
mobilité étaient le fonds du caractère féminin.
|
Quid pluma levius ? Pulvis !
Quid pulvere ? Ventus ! |
Mais le plus terrible argument contre
l'intelligence de la femme est son éternelle incapacité de produire une œuvre,
une œuvre quelconque, grande et durable.
On prétend que Sapho fit d'admirables
vers. Dans tous les cas,
je ne crois
point que ce soit là son vrai
titre à l'immortalité. Elles n'ont ni un poète, ni un historien, ni un
mathématicien, ni un philosophe, ni un savant, ni un penseur.
Nous admirons, sans enthousiasme, le
verbiage gracieux de Mme de Sévigné. Quant à Mme Sand, une exception unique,
il ne
faudrait pas une étude bien longue
de son œuvre pour prouver que les qualités très remarquables de cet écrivain ne
sont cependant pas d'un ordre absolument supérieur.
Les femmes, par millions, étudient
la musique et la peinture, sans avoir jamais pu produire
une œuvre complète et originale, parce qu'il leur
manque justement cette objectivité de l'esprit, qui est indispensable dans tous les travaux
intellectuels.
Tout cela me semble irréfutable. On pourrait amasser, dans ce sens des montagnes
d'arguments, aussi inutiles, puisqu'on ne fait que déplacer
la question, et, par conséquent, raisonner
dans le faux, à mon avis du moins.
C'est que nous
demandons à la femme des qualités que la nature ne lui a point accordées, et
que nous ne tenons pas compte de celles qui lui sont propres.
Herbert Spencer me paraît dans le vrai quand il dit
qu'on ne peut exiger des hommes de porter et d'allaiter l'enfant, de même qu'on
ne peut exiger de la femme les labeurs intellectuels.
Demandons-lui bien plutôt d'être le charme et le luxe
de l'existence.
Puisque la femme revendique ses droits, ne lui en
reconnaissons qu'un seul : le droit de plaire.
L'Antiquité la jetait à l'écart, contestant même sa
beauté.
Mais le christianisme est apparu ; et, grâce à
lui, la femme au Moyen Age est devenue une espèce de fleur mystique,
d'abstraction, de nuage à poésies. Elle a été une religion. Et sa puissance a
commencé !
Que dis-je,
sa puissance ? Son règne omnipotent ! C'est alors seulement
qu'elle a compris sa vraie force, exercé ses véritables
facultés, cultivé son vrai domaine : l'Amour ! L'homme avait l'intelligence
et la vigueur brutale ; elle a fait de l'homme son esclave, sa chose, son jouet. Elle s'est faite l'inspiratrice
de ses actions, l'espoir de son cœur, l'idéal toujours présent de son rêve.
L'amour, cette
fonction bestiale de la
bête, ce piège de la
nature, est devenu entre ses mains une arme de domination
terrible : tout son génie particulier
s'est exercé à faire de ce que
les anciens considéraient comme une chose insignifiante la plus belle, la plus noble, la plus désirable récompense accordée à l'effort
de l'homme. Maîtresse de nos cœurs, elle
a été maîtresse
de nos corps. Et nous l'apercevons chez tous les peuples. Reine des rois et des conquérants, elle a fait commettre tous les crimes, fait massacrer des nations, affolé des
papes ;
et si la civilisation moderne
est si différente
des civilisations anciennes et des civilisations orientales, dédaigneuses de l'amour qu'on appelle
idéal ou poétique, c'est au génie particulier de la femme, à sa domination occulte et souveraine, que nous le devons
assurément.
Aujourd'hui qu'elle
est la maîtresse du monde, elle réclame ses droits !
Alors, nous, qu'elle a endormis, asservis , domptés par
l'amour et pour l'amour, au lieu de la considérer seulement comme la fleur qui
parfume la vie, nous allons la juger froidement avec notre raison et notre bon
sens. Notre souveraine va devenir notre égale. Tant pis pour elle !
Schopenhauer avait-il tort ? Puisque les femmes réclament
des droits égaux aux nôtres, voyons quelles sont leurs déléguées, les grandes
citoyennes qui portent la parole au nom de toutes, la Lysistrata moderne.
Jugeons le savoir, la raison
et les œuvres de cette femme. Ses œuvres ?
Je trouve d'abord une petite pièce de vers que je
considère comme authentique, puisqu'elle a été reproduite
par tous les journaux. La voici :
|
Il est temps que le champ
clos s'ouvre ; |
Je n'ai jamais
d'indignation contre les idées. Le souhait
platonique exprimé par cette poésie me laisse donc indifférent. Les
vers sont fort mauvais. Qu'importe ? La femme poète n'est pas encore trouvée, et voilà
tout. Mais ce qui est grave là-dedans,
c'est l'enfantillage de la pensée.
Revoilà donc ce Moyen Age, la religiosité
retournée : le champ clos ! la cité d'infamie ! et le feu qui
purifie !
L'inquisition démocratique ! Voilà bien toute la
futilité féminine ! Nous combattons, nous, avec des idées, la seule arme
des gens de progrès et de science, la seule qui ait jamais imposé, fait
triompher la vérité. Elles, qui n'ont point cette arme, réclament leurs droits pour
combattre avec l'incendie, et parlent de purification, de villes souillées,
etc. ; toute la vieille rengaine biblique appliquée à la démagogie et
toute la férocité des siècles anciens.
Enfin n'attachons point d'importance à cette
élucubration, qui n'est que ridicule, et arrivons à la perle des candidatures
mortes.
Ça y est-il bien, cette fois, ô mon maître
Schopenhauer ?
Je ne sais quels cris d'animaux imiter, quelles
contorsions de singe, quelle gymnastique de fou exécuter, pour exprimer l'inénarrable
joie, la prodigieuse envie de rire qui m'a tordu pendant deux heures, en
songeant à cette adorable idée d'un conseil de citoyens trépassés !
Hein ? La tâtons-nous là dans toute son
incapacité, dans toute sa bêtise originelle et triomphante, dans toute sa
grandiose niaiserie l'intelligence des citoyennes libre-penseuses.
Est-ce beau ? Surprenant ? Stupéfiant ?
Plus on y pense, moins on s'en lasse ! Plus on creuse, plus on réfléchit, plus
on imagine les conséquences, plus on demeure abasourdi et délirant de gaieté !
Voilà ! Oh ! oui votez. - Oh ! oui, nommez-nous des représentants. - Oh oui ! soyez indépendantes, citoyennes, - car nous rirons, nous rirons,
nous rirons - en dussions-nous mourir ; ce qui serait, du reste, la seule vengeance dont vous puissiez
vous enorgueillir.
Allons, levez
vos boucliers, guerrières : ça ne sera jamais qu'une levée de jupes !
Quant
à vous, mesdames,
qui ne cherchez qu'à être belles et séduisantes, vous dont la main pressée nous donne
des frissons, et dont l'œil
voilé nous verse du rêve, vous dont
nous vient tout bonheur et tout plaisir, toute espérance et toute consolation, je vous demande à
deux genoux, pardon si j'ai écrit,
dans cet article, des choses sévères pour votre race ; et je baise avec amour le bout rosé de vos
doigts.