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| Guy de Maupassant Des vers IntraText CT - Lecture du Texte |
Elle grandit, toujours plus belle, et sa beauté
Avait l'odeur d'un fruit en sa maturité.
Ses cheveux étaient blonds, presque roux. Sur sa face
Le dur soleil des champs avait marqué sa trace :
Des petits grains de feu, charmant et clairsemés.
Le doux effort des seins en sa robe enfermés
Gonflait l'étoffe, usant aux sommets son corsage.
Tout vêtement semblait taillé pour son usage,
Tant on la sentait souple et superbe dedans.
Sa bouche était fendue et montrait bien ses dents,
Et ses yeux bleus avaient une profondeur claire.
Les hommes du pays seraient morts pour lui plaire ;
En la voyant venir ils couraient au-devant.
Elle riait, sentant l'ardeur de leurs prunelles,
Puis passait son chemin, tranquille, et soulevant,
Au vent de ses jupons, les passions charnelles.
Sa grâce enguenillée avait l'air d'un défi,
Et ses gestes étaient si simples et si justes,
Que mettant sa noblesse en tout, quoi qu'elle fît,
Ses besognes les plus humbles semblaient augustes.
Et l'on disait au loin, qu'après avoir touché
Sa main, on lui restait pour la vie attaché.
Pendant les durs hivers, quand l'âpre froid pénètre
Les murs de la chaumière et les gens dans leurs lits,
Lorsque les chemins creux sont par la neige emplis,
Des ombres s'approchaient, la nuit, de sa fenêtre,
Et, tachant la pâleur morne de l'horizon,
Rôdaient comme des loups autour de sa maison.
Puis, dans les clairs étés, lorsque les moissons mûres
Font venir les faucheurs aux bras noirs dans les blés,
Lorsque les lins en fleur, au moindre vent troublés,
Ondulent comme un flot, avec de longs murmures,
Elle allait ramassant la gerbe qui tombait.
Le soleil dans un ciel presque jaune flambait,
Versant une chaleur meurtrière à la plaine ;
Les travailleurs courbés se taisaient, hors d'haleine.
Seules les larges faux, abattant les épis,
Traînaient leur bruit rythmé par les champs assoupis ;
Mais elle, en jupon rouge, et la poitrine à l'aise
Dans sa chemise large et nouée à son col,
Ne semblait point sentir ces ardeurs de fournaise
Qui faisaient se faner les herbes sur le sol.
Elle marchait alerte et portait à l'épaule
La gerbe de froment ou la botte de foin.
Les hommes se dressaient en la voyant de loin,
Frissonnant comme on fait quand un désir vous frôle,
Et semblaient aspirer avec des souffles forts
La troublante senteur qui venait de son corps,
Le grand parfum d'amour de cette fleur humaine !
Puis, voilà qu'au déclin d'un long jour de moisson,
Quand l'Astre rouge allait plonger à l'horizon,
On vit soudain, dressés au sommet de la plaine
Comme deux géants noirs, deux moissonneurs rivaux,
Debout dans le soleil, se battre à coups de faux !
Et l'ombre ensevelit la campagne apaisée.
L'herbe rase sua des gouttes de rosée ;
Le couchant s'éteignit, tandis qu'à l'orient
Une étoile mettait au ciel un point brillant.
Les derniers bruits, lointains et confus, se calmèrent :
Le jappement d'un chien, le grelot des troupeaux ;
La terre s'endormit sous un pesant repos,
Et dans le ciel tout noir les astres s'allumèrent.
Elle prit un chemin s'enfonçant dans un bois,
Et se mit à danser en courant, affolée
Par la puissante odeur des feuilles, et parfois
Regardant, à travers les arbres de l'allée,
Le clair miroitement du ciel poudré de feu.
Sur sa tête planait comme un silence bleu,
Quelque chose de doux, ainsi qu'une caresse
De la nuit, la subtile et si molle langueur
De l'ombre tiède qui fait défaillir le coeur,
Et qui vous met à l'âme une vague détresse
D'être seul. - Mais des pas voilés, des bonds craintifs,
Ces bruits légers et sourds que font les marches douces
Des bêtes de la nuit sur le tapis des mousses,
Emplirent les taillis de frôlements furtifs.
D'invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches.
Elle s'assit, sentant un engourdissement
Qui, du bout de ses pieds, lui montait jusqu'aux hanches,
Un besoin de jeter au loin son vêtement,
De se coucher dans l'herbe odorante, et d'attendre
Ce baiser inconnu qui flottait dans l'air tendre.
Et parfois elle avait de rapides frissons,
Une chaleur courant de la peau jusqu'aux moelles.
Les points de feu des vers luisants dans les buissons
Mettaient à ses côtés comme un troupeau d'étoiles.
Mais un corps tout à coup s'abattit sur son corps ;
Des lèvres qui brûlaient tombèrent sur sa bouche,
Et dans l'épais gazon, moelleux comme une couche,
Deux bras d'homme crispés lièrent ses efforts.
Puis soudain un nouveau choc étendit cet homme
Tout du long sur le sol, comme un boeuf qu'on assomme ;
Un autre le tenait couché sous son genou
Et le faisait râler en lui serrant le cou.
Mais lui-même roula, la face martelée
Par un poing furieux. - A travers les halliers
On entendait venir des pas multipliés. -
Alors ce fut, dans l'ombre, une opaque mêlée,
Un tas d'hommes en rut luttant, comme des cerfs
Lorsque la blonde biche a fait brâmer les mâles.
C'étaient des hurlements de colère, des râles,
Des poitrines craquant sous l'étreinte des nerfs,
Des poings tombant avec des lourdeurs de massue,
Tandis qu'assise au pied d'un vieux arbre écarté,
Et suivant le combat d'un oeil plein de fierté,
De la lutte féroce elle attendait l'issue.
Or quand il n'en resta qu'un seul, le plus puissant,
Il s'élança vers elle, ivre et couvert de sang ;
Et sous l'arbre touffu qui leur servait d'alcôve
Elle reçut sans peur ses caresses de fauve !