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| Guy de Maupassant Au soleil IntraText CT - Lecture du Texte |
Du
Chabet jusqu'à Sétif on croit traverser un pays en or. Les moissons coupées
haut et non fauchées ras comme en France, pilées par les pieds des troupeaux,
mêlant leur jaune clair de paille au rouge plus foncé du sol, donnent juste à
la terre la teinte chaude et riche des vieilles dorures. Sétif est une des
villes les plus laides qu'on puisse voir. Puis on traverse, jusqu'à
Constantine, d'interminables plaines. Les bouquets de verdure, de place en
place, les font ressembler à une table de sapin sur laquelle on aurait
éparpillé des arbres de Nuremberg.
Et voici Constantine, la cité phénomène, Constantine
l'étrange, gardée, comme par un serpent qui se roulerait à ses pieds, par le
Roumel, le fantastique Roumel, fleuve de poème qu'on croirait rêvé par Dante,
fleuve d'enfer coulant au fond d'un abîme rouge comme si les flammes éternelles
l'avaient brûlé. Il fait une île de sa ville, ce fleuve jaloux et
surprenant ; il l'entoure d'un gouffre terrible et tortueux, aux rocs
éclatants et bizarres, aux murailles droites et dentelées.
La cité, disent les Arabes, a l'air d'un burnous
étendu. Ils l'appellent Belad-el-Haoua, la cité de l'air, la cité du ravin, la
cité des passions. Elle domine
des vallées admirables pleines de ruines romaines, d'aqueducs aux arcades
géantes, pleines aussi d'une merveilleuse végétation. Elle est dominée par les
hauteurs de Mansoura et de Sidi-Meçid.
Elle apparaît debout sur son roc, gardée par son
fleuve, comme une reine. Un vieux dicton la glorifie :
"Bénissez, dit-il à ses habitants, la mémoire de vos aïeux qui ont
construit votre ville sur un roc. Les corbeaux fientent ordinairement sur les gens, tandis que vous
fientez sur les corbeaux."
Les rues populeuses sont plus agitées que celles
d'Alger, grouillantes de vie, traversées sans cesse par les êtres les plus
divers, par des Arabes, des Kabyles, des Biskris, des Mzabis, des nègres, des Mauresques
voilées, des spahis rouges, des turcos bleus, des kadis graves, des officiers
reluisants. Et les marchands poussent devant eux des ânes, ces petits
bourricots d'Afrique hauts comme des chiens, des chevaux, des chameaux lents et
majestueux.
Salut aux juives. Elles sont ici d'une beauté superbe,
sévère et charmante. Elles passent drapées plutôt qu'habillées, drapées en des
étoffes éclatantes, avec une incomparable science des effets, des nuances, de
ce qu'il faut pour les rendre belles. Elles vont, les bras nus depuis l'épaule,
des bras de statues qu'elles exposent hardiment au soleil ainsi que leur calme
visage aux lignes pures et droites. Et le soleil semble impuissant à
mordre cette chair polie.
Mais
la gaieté de Constantine, c'est le peuple mignon des petites filles, des toutes
petites. Attifées comme pour une fête costumée, vêtues de robes traînantes de
soie bleue ou rouge, portant sur la tête de longs voiles d'or ou d'argent, les
sourcils peints, allongés comme un arc au-dessus des deux yeux, les ongles
teints, les joues et le front parfois tatoués d'une étoile, le regard hardi et
déjà provocant, attentives aux admirations, elles trottinent, donnant la main à
quelque grand Arabe, leur serviteur.
On dirait quelque nation de conte de fée, une nation de
petites femmes galantes ; car elles ont l'air femme, ces fillettes, femmes
par leur toilette, par leur coquetterie éveillée déjà, par les apprêts de leur
visage. Elles appellent de l'oeil, comme les grandes ; elles sont charmantes,
inquiétantes, et irritantes comme des monstres adorables. On dirait un
pensionnat de courtisanes de dix ans de la graine d'amour qui vient d'éclore.
Mais
nous voici devant le palais d'Hadj-Ahmed, un des plus complets échantillons de
l'architecture arabe, dit-on. Tous les voyageurs l'ont célébré, l'ont comparé
aux habitations des Mille et Une Nuits.
Il n'aurait rien de remarquable si les jardins
intérieurs ne lui donnaient un caractère oriental fort joli. Il faudrait un
volume pour raconter les férocités, les dilapidations, toutes les infamies de
celui qui l'a construit avec les matériaux précieux enlevés, arrachés aux
riches demeures de la ville et des environs.
Le quartier arabe de Constantine tient une moitié de la
cité. Les rues en pente, plus
emmêlées, plus étroites encore que celles d'Alger, vont jusqu'au bord du
gouffre, où coule l'Oued-Roumel.
Huit ponts jadis traversaient ce précipice. Six de ces
ponts sont en ruine aujourd'hui. Un seul, d'origine romaine, nous donne
encore une idée de ce qu'il fut. Le Roumel, de place en place, disparaît sous des arches colossales qu'il
a creusées lui-même. Sur l'une d'elles, fut bâti le pont. La voûte naturelle où
passe le fleuve est élevée de quarante et un mètres, son épaisseur est de
dix-huit mètres ; les fondations de la construction romaine sont donc à cinquante-neuf
mètres au-dessus de l'eau ; et le pont avait lui-même deux étages, deux
rangées d'arches superposées sur l'arche géante de la nature. Aujourd'hui,
un pont en fer, d'une seule arche, donne entrée dans Constantine.
Mais il faut partir, et gagner Bône, jolie ville
blanche qui rappelle celles des côtes de France sur la Méditerranée.
Le Kléber chauffe le long du quai. Il est six
heures. Le soleil s'enfonce, là-bas, derrière le désert, quand le paquebot se
met en marche.
Et je reste jusqu'à la nuit sur le pont, les yeux
tournés vers la terre qui disparaît dans un nuage empourpré, dans l'apothéose
du couchant, dans une cendre d'or rose semée sur le grand manteau d'azur du
ciel tranquille.