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| Guy de Maupassant Au soleil IntraText CT - Lecture du Texte |
Voici la saison des
voyages, la saison claire où l'on aime les horizons nouveaux, les vastes
étendues de mer bleue où se repose l'oeil, où se calme l'esprit, les vallons
boisés et frais où parfois le coeur s'attendrit sans qu'on sache pourquoi,
quand on s'assied, au soir tombant, sur un talus de route en velours vert et
qu'on regarde, à ses pieds, un peu d'eau brune et dormante où se mire le soleil
couchant au fond de l'ornière creusée par des roues de charrettes.
J'aime à la folie ces marches dans un monde qu'on croit
découvrir, les étonnements subits devant des moeurs qu'on ne soupçonnait point,
cette constante tension de l'intérêt, cette joie des yeux, cet éveil sans fin
de la pensée. Mais une chose, une seule, me gâte ces explorations
charmantes : la lecture des guides. Écrits par des commis voyageurs en
kilomètres, avec des descriptions odieuses et toujours fausses, des
renseignements invariablement erronés, des indications de chemins purement
fantaisistes, ils sont, sauf un seul, un guide allemand excellent, la
consolation des bonnetiers voyageant en train de plaisir et visitant la contrée
dans le Joanne, et le désespoir des vrais routiers qui vont, sac au dos,
canne à la main, par les sentiers, par les ravins, le long des plages.
Ils mentent, ils ne savent rien, ils ne comprennent
rien, ils enlaidissent, par leur prose emphatique et stupide, les plus
ravissants pays ; ils ne connaissent que les grand-routes et ne valent
guère moins cependant que la carte dite d'état-major, où les barrages de la
Seine faits depuis trente ans bientôt ne sont point encore indiqués.
Et cependant, comme on aime, en voyageant, connaître un
peu d'avance la région où l'on s'aventure ! Comme on est heureux quand on
trouve un livre où quelque vagabond sincère a jeté quelques-unes de ses
visions ! Ce n'est là qu'une présentation, qui vous prépare seulement
à connaître les lieux. Parfois c'est plus. Quand on s'enfonce en Algérie
jusqu'à l'oasis de Laghouat, il faut lire chaque jour, à chaque heure du
voyage, l'admirable livre de Fromentin : Un été dans le Sahara. Celui-là vous ouvre les yeux et
l'esprit, il éclaire encore, semble-t-il, ces plaines, ces montagnes, ces
solitudes brûlantes, il vous révèle l'âme du désert.
Il est partout, en France, des coins presque inconnus
et charmants. Sans avoir la prétention de faire un guide nouveau, je voudrais
de temps en temps indiquer seulement quelques courtes excursions, des voyages
de dix ou quinze jours, accomplis par tous les marcheurs, mais ignorés de tous
les sédentaires.
Ne suivre jamais les grand-routes, et toujours les
sentiers, coucher dans les granges quand on ne rencontre point d'auberges,
manger du pain et boire de l'eau quand les vivres sont introuvables, et ne
craindre ni la pluie, ni les distances, ni les longues heures de marche
régulière, voilà ce qu'il faut pour parcourir et pénétrer un pays jusqu'au
coeur, pour découvrir, tout près des villes où passent les touristes, mille
choses qu'on ne soupçonnait pas.
Entre toutes les vieilles provinces de France, la
Bretagne est une des plus curieuses ; on en peut, en dix jours, connaître
assez pour en savoir le tempérament, car chaque pays, comme chaque homme, a le
sien.
Traversons-la, en quelques lignes. Allons seulement de
Vannes à Douarnenez, en suivant la côte, la vraie côte bretonne, solitaire et
basse, semée d'écueils, où le flot gronde toujours et semble répondre aux
sifflements du vent dans la lande.
Le Morbihan, espèce de mer intérieure, qui monte et
descend sous la pression des marées du grand Océan, s'étend devant le port de
Vannes. Il le faut traverser pour gagner le large.
Il est plein d'îles, d'îles druidiques, mystérieuses,
hantées. Elles portent au dos des tumulus, des menhirs, des dolmens, toutes ces
pierres étranges qui furent presque des dieux. Ces îlots, au dire des Bretons,
sont aussi nombreux que les jours de l'année. Le Morbihan est une mer
symbolique secouée par les superstitions.
Et voilà le grand charme de cette contrée ;
elle est la nourrice des légendes. Mortes partout, les vieilles croyances demeurent enracinées dans ce sol
de granit. Les vieilles histoires aussi sont indestructibles dans ce
pays ; et le paysan vous parle des aventures accomplies quinze siècles
plus tôt comme si elles dataient d'hier, comme si son père ou son grand-père
les avait vues.
Il est des souterrains où les morts restent intacts,
comme au jour où l'immobilité les frappa, séchés seulement, parce que la source
du sang est tarie. Ainsi les souvenirs vivent éternellement dans ce coin de
France, les souvenirs, et même les manières de penser des aïeux.
J'avais quitté Vannes le jour même de mon arrivée, pour
aller visiter un château historique, Sucinio, et, de là, gagner Locmariaker,
puis Carnac, et, suivant la côte, Pont-l'Abbé, Penmarch, la Pointe du Raz,
Douarnenez.
Le chemin longeait d'abord le Morbihan, puis prenait à
travers une lande illimitée, entrecoupée de fossés pleins d'eau, et sans une
maison, sans un arbre, sans un être, toute peuplée d'ajoncs qui frémissaient et
sifflaient sous un vent furieux, emportant à travers le ciel des nuages
déchiquetés qui semblaient gémir. Je traversai plus loin un petit hameau où
rôdaient, pieds nus, trois paysans sordides et une grande fille de vingt ans,
dont les mollets étaient noirs de fumier ; et, de nouveau, ce fut la
lande, déserte, nue, marécageuse allant se perdre dans l'Océan, dont la ligne
grise, éclairée parfois par des lueurs d'écume, s'allongeait là-bas au-dessus
de l'horizon.
Et, au milieu de cette étendue sauvage, une haute ruine
s'élevait ; un château carré, flanqué de tours, debout, là, tout seul,
entre ces deux déserts : la lande et la mer.
Ce vieux manoir de Sucinio, qui date du XIIIe
siècle, est illustre. C'est là
que naquit ce grand connétable de Richemont qui reprit la France aux Anglais.
Plus de portes. J'entrai dans la vaste cour solitaire,
où les tourelles écroulées font des amoncellements de pierres ; et,
gravissant des restes d'escaliers, escaladant les murailles éventrées,
m'accrochant aux lierres, aux quartiers de granit à moitié descellés, à tout ce
qui tombait sous ma main, je parvins au sommet d'une tour, d'où je regardai la
Bretagne.
En face de moi, derrière un morceau de plaine inculte,
l'Océan sale et grondant sous un ciel noir ; puis, partout, la
lande ! Là-bas, à droite, la mer du Morbihan, avec ses rives déchirées,
et, plus loin, à peine visible, une terre blanche illuminée, Vannes,
qu'éclairait un rayon de soleil, glissé on ne sait comment, entre deux nuages. Puis
encore très loin, un cap démesuré : Quiberon Et tout cela, triste,
mélancolique, navrant. Le vent
pleurait en parcourant ces espaces mornes ; j'étais bien dans le vieux
pays hanté ; et, dans ces murs, dans ces ajoncs ras et sifflants, dans ces
fossés où l'eau croupit, je sentais rôder des légendes.
Le lendemain, je traversais Saint-Gildas, où semble
errer le spectre d'Abélard. A Port-Navalo, le marin qui me fit passer le
détroit me parla de son père, un chouan, de son frère aîné, un chouan, et de
son oncle, le curé, encore un chouan, morts tous les trois... Et sa main
étendue montrait Quiberon.
A Locmariaker, j'entrai dans la patrie des druides. Un
Breton me montra la table de César, un monstre de granit soulevé par des
colosses ; puis il me parla de César comme d'un ancien qu'il aurait vu.
Enfin, suivant toujours la côte entre la lande et
l'Océan, vers le soir, du sommet d'un tumulus, j'aperçus devant moi les champs
de pierres de Carnac.
Elles
semblent vivantes, ces pierres alignées interminablement, géantes ou toutes
petites, carrées, longues, plates, avec des aspects de grands corps minces ou
ventrus. Quand on les regarde longtemps, on les voit remuer, se pencher,
vivre !
On se perd au milieu d'elles ; un mur parfois
interrompt cette foule de granit ; on le franchit, et l'étrange peuple
recommence, planté comme des avenues, espacé comme des soldats, effrayant comme
des apparitions.
Et le coeur vous bat ; l'esprit malgré vous
s'exalte, remonte les âges, se perd dans les superstitieuses croyances. Comme
je restais immobile, stupéfait et ravi, un bruit subit derrière moi me donna
une telle secousse que je me retournai d'un bond ; et un vieux monsieur
vêtu de noir, avec un livre sous le bras, m'ayant salué, me dit :
- Ainsi, monsieur, vous visitez notre Carnac.
Je lui racontai mon enthousiasme et la frayeur
qu'il m'avait faite. Il continua :
- Ici, monsieur, il y a dans l'air tant de légendes que
tout le monde a peur sans savoir de quoi. Voilà cinq ans que je fais des fouilles sous ces pierres ; elles
ont presque toutes un secret, et je m'imagine parfois qu'elles ont une âme.
Quand je remets les pieds au boulevard, je souris, là-bas, de ma bêtise ;
mais quand je reviens à Carnac, je suis croyant, croyant inconscient ;
sans religion précise, mais les ayant toutes.
Et, frappant du pied :
- Ceci est une terre de religion ; il ne faut
jamais plaisanter avec les croyances éteintes ; car rien ne meurt. Nous
sommes, monsieur, chez les druides, respectons leur foi !
Le soleil, disparu dans la mer, avait laissé le ciel
tout rouge, et cette lueur saignait aussi sur les grandes pierres, nos
voisines.
Le vieux sourit.
- Figurez-vous que ces terribles croyances ont en ce
lieu tant de force, que j'ai eu, ici même, une vision ! Que dis-je !
une apparition véritable ! Là, sur ce dolmen, un soir, à cette heure, j'ai
aperçu distinctement l'enchanteresse Koridwen, qui faisait bouillir l'eau
miraculeuse.
Je l'arrêtai, ignorant quelle était
l'enchanteresse Koridwen.
Il fut révolté.
- Comment ! vous ne connaissez pas la femme du
dieu Hu et la mère des korrigans !
- Non, je l'avoue. Si c'est une légende, contez-la-moi.
Je m'assis sur un menhir, à son côté.
Il parla.
Le dieu Hu, père des druides, avait pour épouse
l'enchanteresse Koridwen. Elle lui donna trois enfants, Mor-Vrau, Creiz-Viou,
une fille, la plus belle du monde, et Aravik-Du, le plus affreux des êtres.
Koridwen, dans son amour maternel, voulut au moins
laisser quelque chose à ce fils si disgracié, et elle résolut de lui faire
boire l'eau de la divination.
Cette eau devait bouillir pendant un an.
L'enchanteresse confia la garde du vase qui la contenait à un aveugle nommé
Morda et au nain Gwiou.
L'année allait expirer, quand les deux veilleurs se
relâchant de leur zèle, un peu de la liqueur sacrée se répandit, et trois
gouttes tombèrent sur le doigt du nain, qui, le portant à sa bouche, connut
tout à coup l'avenir. Le vase aussitôt se brisa de lui-même, et Koridwen,
apparaissant, se précipita sur Gwiou, qui s'enfuit.
Comme il allait être atteint, pour courir plus vite, il
se changea en lièvre ; mais aussitôt l'enchanteresse, devenant lévrier,
s'élança derrière lui. Elle allait le saisir sur le bord d'un fleuve mais,
prenant subitement la forme d'un poisson, il se précipita dans le courant.
Alors, une loutre énorme surgit qui le poursuivit de si près qu'il ne put échapper
qu'en devenant oiseau. Or, un grand épervier descendit du fond du ciel, les
ailes étendues, le bec ouvert ; c'était toujours Koridwen ; et Gwiou,
frissonnant de peur, se changeant en grain de blé, se laissa choir sur un tas
de froment.
Alors, une grosse poule noire, accourant, l'avala.
Koridwen, vengée, se reposait, quand elle s'aperçut qu'elle allait être mère de
nouveau.
Le grain de blé avait germé en elle ; et un enfant
naquit, que Hu abandonna sur l'eau dans un berceau d'osier. Mais l'enfant,
sauvé par le fils du roi Gouydno, devint un génie, l'esprit de la lande, le
korrigan. C'est donc de
Koridwen que naquirent tous les petits êtres fantastiques, les nains, les
follets qui hantent ces pierres. Ils vivent là-dessous, dit-on, dans des trous,
et sortent au soir pour courir à travers les ajoncs. Restez ici longtemps,
monsieur, au milieu de ces monuments enchantés ; regardez fixement quelque
dolmen couché sur le soi, et vous entendrez bientôt la terre frissonner, vous
verrez la pierre remuer, vous tremblerez de peur en apercevant la tête d'un
korrigan, qui vous regarde en soulevant du front le bloc de granit posé sur
lui. Maintenant, allons dîner.
La nuit était venue, sans lune, toute noire, pleine des
rumeurs du vent. Les mains étendues, je marchais en heurtant les grandes
pierres dressées ; et ce récit, le pays, mes pensées, tout avait pris un
ton tellement surnaturel, que je n'aurais point été surpris de sentir tout à
coup un korrigan courir entre mes jambes.
Le lendemain, je me remis en route, traversant des
landes, des villages, des villes, Lorient, Quimperlé, si jolie dans son vallon,
Quimper.
La grand-route part de Quimper, monte une côte,
coupe des vallées, passe une sorte de lac herbeux et morne, et pénètre enfin
dans Pont-l'Abbé, la petite cité la plus bretonne de toute cette Bretagne
bretonnante qui va du Morbihan à la pointe du Raz.
A
l'entrée, un vieux château, flanqué de tours, mouille le pied de ses murs dans
un étang triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivière sort de là, que
les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la ville. Et dans les rues étroites, aux
maisons séculaires, les hommes portent le chapeau aux bords immenses, le gilet
brodé magnifiquement, et les quatre vestes superposées : la première, grande
comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s'arrêtant juste
au-dessus du fond de culotte.
Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine
écrasée dans un gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même
pas deviner leur gorge puissante et martyrisée. Et elles sont coiffée d'une
étrange façon. Sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent le
visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe, puis remontent se tasser au
sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu souvent d'or et d'argent.
Et la route sort de nouveau de cette petite cité du
moyen âge oubliée là. Elle s'avance à travers la lande piquée d'ajoncs. De
temps en temps, trois ou quatre vaches paissent le long du chemin, toujours
accompagnées d'un mouton. Pendant plusieurs jours, on se demande pourquoi on ne
voit jamais de vaches sans un mouton. Cette question vous tracasse, vous
harcèle, devient une obsession. On cherche alors un homme près de qui
s'informer. On le trouve non sans peine, car souvent pendant une semaine
entière, en rôdant par les villages, on ne rencontre personne qui sache un mot
de français. Enfin quelque curé, qui lit son bréviaire en marchant à pas
mesurés, vous apprend avec politesse que ce mouton constitue la part du loup.
Un mouton vaut moins qu'une vache, et, comme sa
prise n'offre aucun danger, le loup toujours le préfère. Mais il arrive souvent que les vaillantes
petites vaches forment un bataillon carré pour défendre leur innocent camarade,
et reçoivent au bout de leurs cornes affiIées la bête hurlante en quête de
chair vive.
Le loup ! Là aussi on le retrouve ce loup
légendaire qui terrifia notre enfance, le loup blanc, le grand loup blanc que
tous les chasseurs ont vu et que personne n'a jamais tué.
Jamais on ne l'aperçoit au matin. C'est vers cinq
heures en hiver, au moment où le soleil se couche, qu'il apparaît filant sur
une cime dénudée, traînant sur le ciel sa longue silhouette qui passe et fuit.
Pourquoi personne ne l'a-t-il tué ?
Ah ! voilà. Une supposition cependant. Les forts déjeuners de chasse commencent toujours vers une heure et
finissent à quatre. On a beaucoup bu et parlé du loup blanc. En sortant de
table, on le voit. Quoi d'étonnant aussi à ce qu'on ne le tue pas ?
J'allais devant moi, sur la route grise ferrée de
granit et luisante quand brille le soleil. La plaine des deux côtés est plate,
semée d'ajoncs. De place en place, une grosse pierre couchée entretient dans la
pensée le constant souvenir des druides ; et le vent qui souffle au ras de
terre, siffle dans les buissons épineux. Parfois, un bruit sourd, comme un coup
de canon lointain, fait frémir le sol ; car j'approche de Penmarch, où la
mer s'enfonce, parait-il, en des cavernes sonores. Les lames engouffrées en ces trous secouent la
côte entière, se font entendre jusqu'à Quimper, par les jours de tempête.
Depuis longtemps déjà on aperçoit la grande ligne des
flots gris, qui semblent dominer toute cette campagne nue et basse. Crevant
partout la vague, des rochers, des troupeaux d'écueils pointus montrent leurs
têtes noires cerclées d'écume comme si elles bavaient ; et là-bas, contre
l'eau, quelques maisons frileuses cherchent à se cacher derrière de petits tas
de pierres pour éviter l'éternel ouragan du large et la pluie salée de l'Océan.
Un grand phare, qui tremble sur sa base de rochers, s'avance jusqu'à la vague,
et les gardiens racontent que parfois, dans les nuits de tourmente, la longue
colonne de granit tangue comme un navire, et que l'horloge s'abat face contre terre,
et que les objets accrochés aux murs se détachent, tombent et se brisent.
Depuis ce lieu jusqu'au Conquet, c'est le pays des
naufrages. C'est là que semble embusquée la mort, la hideuse mort de la
mer, la Noyade. Aucune côte
n'est plus dangereuse, plus redoutée, plus mangeuse d'hommes.
Au fond des petites maisons basses des pêcheurs, on
voit grouiller dans la fange, avec les porcs, une femme vieille, de grandes
filles aux jambes nues et sales, et les fils, dont le plus âgé marque trente
ans. Presque jamais on ne trouve le père, rarement l'aîné. Ne demandez pas où
ils sont, car la vieille tendrait la main vers l'horizon bondissant et soulevé,
qui semble toujours prêt à se ruer sur ce pays.
Ce n'est pas seulement la mer perfide qui les dévore ainsi,
ces hommes. Elle a un allié tout-puissant, plus perfide encore, et qui l'aide,
chaque nuit, en ses gloutonneries de chair humaine, l'alcool. Les pécheurs le
savent, et l'avouent. "Quand la bouteille est pleine, disent-ils, on voit
l'écueil. Mais, quand la bouteille est vide, on ne le voit plus."
La plage de Penmarch fait peur. C'est bien ici que les
naufrageurs devaient attirer les vaisseaux perdus, en attachant aux cornes
d'une vache, dont la patte était entravée pour qu'elle boitât, la lanterne
trompeuse qui simulait un autre navire.
Voici, un peu à droite, une roche devenue
célèbre par un horrible drame. La femme d'un des derniers préfets du Morbihan
était assise sur cette pierre, ayant sur ses genoux sa petite fille. La mer, à quelques mètres sous
elles, semblait calme, inoffensive, endormie.
Soudain un de ces flots singuliers, qu'on appelle des
vagues sourdes, monta, venu sans bruit, le dos gonflé, irrésistible, et,
escaladant la roche, comme un malfaiteur furtif, il emporta les deux femmes
qu'il engloutit en un moment. Des douaniers, qui passaient au loin, ne virent
plus qu'une ombrelle rose, flottant doucement sur la mer recalmée, et la grande
roche nue, ruisselante.
Pendant un an, les avocats et les médecins discutèrent,
arguèrent, plaidèrent pour savoir laquelle, de la mère ou de l'enfant emportées
dans le même flot, était morte la première. On noya des chattes avec leurs
petits, des chiennes avec leurs toutous, des lapines avec leurs lapereaux, afin
qu'aucun doute ne subsistât, car une grosse question d'héritage en dépendait,
la fortune devant aller à l'une ou à l'autre famille suivant que la dernière
convulsion avait dû être plus persistante dans le petit corps ou dans le grand.
Presque en face de ce lieu sinistre, se dresse un
calvaire de granit, comme on en voit partout en ce pays pieux où les croix, si
vieilles elles-mêmes, sont aussi nombreuses que les dolmens leurs aînés. Mais
ce calvaire s'élève au-dessus d'un bas-relief étrange, représentant d'une façon
grossière et comique l'accouchement de la vierge Marie. Un Anglais, en passant,
admira la sculpture naïve, et la fit recouvrir d'un toit afin de la préserver
des atteintes de ce climat sauvage.
Et nous suivons la plage, l'interminable plage tout le
long de la baie d'Audierne. Il faut passer à gué ou à la nage deux petites
rivières, peiner dans le sable ou sur la poussière de varech, aller toujours
entre ces deux solitudes, l'une remuante, l'autre immobile, la mer et la lande.
Voici Audierne, triste petit port, qu'animent
seulement l'entrée et la sortie des barques allant pécher la sardine.
Avant
de partir, au matin, on goûte, au lieu du vulgaire café au lait, quelques-uns
de ces petits poissons frais, poudrés de sel, savoureux, parfumés, vraies
violettes des flots. Et on repart vers la pointe du Raz, cette fin du
monde, ce bout de l'Europe.
On
monte, on monte toujours, et soudain on aperçoit deux mers, à gauche l'Océan, à
droite la Manche.
C'est là qu'elles se rencontrent, qu'elles se battent
sans cesse, heurtant leurs courants et leurs vagues toujours furieuses,
chavirant les navires et les avalant comme des dragées.
Ô flots, que vous savez de
lugubres histoires,
Flots profonds redoutés des
mères à genoux.
Plus d'arbres, plus rien que des touffes de gazon sur
le grand cap qui s'avance. Tout au bout deux phares, et partout au loin
d'autres phares, piqués sur des écueils. Il en est un qu'on essaie en vain de
terminer depuis dix ans. La mer, acharnée, détruit, à mesure qu'il s'accomplit,
le travail acharné des hommes.
Là-bas, en face, l'île de Sein, l'île sacrée,
regarde à l'horizon, derrière la rade de Brest, sa dangereuse commère, l'île
d'Ouessant.
disent les matelots. L'île d'Ouessant, la plus
inaccessible de toutes, celle que les marins n'abordent qu'en tremblant.
Le haut promontoire se termine soudain, tombe à
pic dans cette bataille d'océans. Mais un petit sentier le contourne, rampant sur les granits inclinés,
filant sur des crêtes larges comme la main.
Soudain on domine un abîme effrayant dont les murs,
noirs comme s'ils avaient été frottés d'encre, vous renvoient le bruit furieux
du combat marin qui se livre sous vous, tout au fond de ce trou qu'on a nommé
l'Enfer. Bien qu'à cent mètres au-dessus de la mer, je recevais des crachats
d'écume, et, penché sur l'abîme, je contemplais cette fureur de l'eau qui
semblait soulevée par une rage inconnue.
C'était bien un enfer qu'aucun poète n'avait décrit. Et
une épouvante m'étreignait à la pensée d'hommes précipités là-dedans, roulés,
tournés, plongeant dans cette tempête entre quatre murailles de pierres, jetés
sur les parois de la montagne, repris par le flot, engloutis, reparaissant,
bouillonnant pêle-mêle dans les vagues monstrueuses.
Et je me remis en route, hanté de ces images et battu
par un grand vent qui fouettait le cap solitaire.
Au bout de vingt minutes, j'atteignis un petit village.
Un vieux prêtre, qui lisait son bréviaire à l'abri d'un mur de pierres, me
salua. Je lui demandai où je pourrais coucher ; il m'offrit
l'hospitalité.
Une
heure plus tard, assis tous deux devant sa porte, nous parlions de ce pays
désolé qui saisit l'âme, quand un petit Breton, un enfant, passa devant nous,
nu-pieds, secouant au vent ses longs cheveux blonds.
Le curé l'appela dans sa langue maternelle, et le gamin
s'en vint, devenu timide tout à coup, les yeux baissés et les mains inertes.
- Il va vous réciter son cantique, me dit le prêtre ;
c'est un gaillard doué d'une grande mémoire et dont j'espère tirer quelque
chose.
Et
l'enfant se mit à bredouiller des paroles inconnues, sur ce ton geignant des
petites filles qui répètent leur fable. Il allait sans point ni virgule,
déroulant les syllabes comme si le morceau tout entier n'eût formé qu'un mot,
s'arrêtant une seconde pour respirer, puis reprenant son chuchotement
précipité.
Tout à coup, il se tut. C'était fini. Le curé
lui caressa la joue d'une petite tape.
- C'est bien, va-t'en.
Et le polisson se sauva. Alors mon hôte ajouta :
- Il vient de vous dire un vieux cantique de ce
pays-ci !
Je répondis :
- Un vieux cantique ? Est-il connu ?
- Oh ! pas du tout. Je vais vous le traduire, si
vous voulez.
Alors le vieillard, d'une voix forte, s'animant comme
s'il eût prêché, levant le bras d'un geste menaçant et enflant les mots,
déclama ce naïf et superbe cantique dont j'ai voulu écrire les paroles sous sa
dictée.
L'Enfer ! l'enfer ! Savez-vous ce que c'est, pêcheurs ?
C'est une fournaise où rugit la flamme, une fournaise près de laquelle le feu
d'une forge refermée, le feu qui a rougi les dalles d'un four, n'est que
fumée !
Là jamais on n'aperçoit de la lumière ! Le feu brûle comme la fièvre sans
qu'on le voie ! Là jamais n'entre l'espérance, car la colère de Dieu a
scellé la porte !
Du feu
sur vos têtes, du feu autour de vous ! Vous avez faim ? - Mangez du
feu ! - Vous avez soif ? - Buvez à cette rivière de soufre et de fer
fondu !
Vous pleurerez pendant l'éternité ; vos pleurs feront une mer ; et
cette mer ne sera pas une goutte d'eau pour l'enfer ! Vos larmes
entretiendront les flammes, loin de les éteindre ; et vous entendrez la
moelle bouillir dans vos os.
Et puis on coupera vos têtes de dessus vos épaules, et pourtant vous
vivrez ! Les démons se les jetteront l'un à l'autre, et pourtant vous
vivrez ! Ils rôtiront votre chair sur les brasiers ; vous sentirez
votre chair devenir du charbon ; et pourtant vous vivrez.
Et là, il y aura encore d'autres douleurs. Vous entendrez des reproches, des
malédictions et des blasphèmes.
Le père dira à son fils : - Sois maudit, fils de ma chair, car c'est pour
toi que j'ai voulu amasser des biens par la rapine !
Et le fils répondra : - Maudit ! maudit ! sois-tu, mon
père ; car c'est toi qui m'as donné mon orgueil et qui m'as conduit ici.
Et la fille dira à sa mère : - Mille malheurs à vous, ma mère, mille
malheurs à vous, caverne d'impuretés, car vous m'avez laissée libre, et j'ai
quitté Dieu !
Et la mère ne reconnaîtra plus ses enfants ; et elle répondra :
- Malédiction sur mes filles et sur mes fils, malédiction sur les fils de mes
filles et sur les filles de mes fils
Et ces cris retentiront pendant l'Éternité. Et ces souffrances seront toujours.
Et ce feu !... ce feu !... c'est la colère de Dieu qui l'a allumé, ce
feu !... il brûlera toujours sans languir, sans fumer, sans pénétrer moins
profondément vos os.
L'Éternité ... Malheur !... Ne jamais cesser de mourir, ne jamais cesser
de se noyer dans un océan de souffrances !
Ô jamais ! tu es un mot plus grand que la mer ! Ô jamais !
tu es plein de cris, de larmes et de rage. Jamais ! Oh ! tu es
rigoureux. Oh ! tu fais peur !
Et quand le prêtre eut terminé, il me dit :
- N'est-ce pas que c'est terrible ?
Là-bas nous entendions la vague infatigable s'acharnant
sur la sinistre falaise. Je revoyais ce trou plein d'écume furieuse, lugubre et
hurlant, vrai séjour de la mort ; et quelque chose de l'effroi mystique
qui fait trembler les dévots repentants pesait sur mon coeur.
Je repartis au soleil levant, comptant atteindre
Douarnenez avant la nuit.
Un homme qui parlait français, ayant navigué quatorze
ans sur les navires de I'État, m'aborda, comme je cherchais le sentier
douanier, et nous descendîmes ensemble vers la baie des Trépassés, dont la
pointe du Raz forme un des bords.
C'est un immense
cirque de sable, d'une inoubliable mélancolie, d'une tristesse inquiétante,
donnant, au bout de quelque temps, l'envie de partir, d'aller plus loin. Une
vallée nue avec un étang lugubre, sans grands ajoncs, un étang, qui parait
mort, aboutit à cette grève effrayante.
Cela semble bien une antichambre du séjour infernal. Le
sable jaune, triste et plat, s'étend jusqu'à un énorme cap de granit qui fait
face à la pointe du Raz, et où les flots acharnés se brisent.
De loin nous apercevions trois hommes immobiles piqués
comme des pieux sur le sable. Mon compagnon parut étonné, car jamais on ne
vient dans cette crique désolée. Mais, en approchant nous aperçûmes quelque
chose de long, étendu près d'eux, comme enfoui dans la grève ; et parfois
ils se penchaient, touchaient cela, se relevaient. C'était un mort, un noyé, un matelot de Douarnenez
perdu la semaine précédente avec ses quatre camarades. Depuis huit jours on les
attendait en ce lieu où le courant rejette les cadavres. Il était le premier venu à ce dernier rendez-vous.
Mais autre chose préoccupait mon guide, car les noyés
en ce pays ne sont pas rares. Il m'emmena
vers le triste étang, et, me faisant pencher sur l'eau, il me montra les murs
de la ville d'Ys. C'étaient quelques maçonneries antiques, à peine visibles.
Puis j'allai boire à la source, un tout mince filet d'eau, la meilleure de
toute la contrée, disait-il. Puis il me conta l'histoire de la cité disparue
comme si l'événement était proche encore, accompli tout au plus sous les yeux
de son grand-père.
Un roi, faible et bon, avait une fille perverse et
belle, si belle que tous les hommes devenaient fous en la voyant, si perverse
qu'elle se donnait à tous, puis les faisait tuer, précipiter dans la mer du
haut des rochers voisins.
Ses passions débordées étaient plus violentes,
disait-on, que les vagues de l'Océan furieux, et surtout plus inapaisables. Son
corps semblait un foyer où se brûlaient les âmes que Satan cueillait ensuite.
Dieu se lassa, et
il prévint de ses projets un vieux saint qui vivait dans le pays. Le saint
avertit le roi, qui n'osa pas punir et enfermer sa fille chérie, mais qui l'informa
de l'avertissement de Dieu. Elle n'en tint pas compte, et se livra, au
contraire, à de tels débordements que la ville entière l'imita, devenue une
cité d'amour, dont toute pudeur et toute vertu disparurent.
Une nuit Dieu réveilla le saint pour lui annoncer
l'heure de sa vengeance. Le saint courut chez le roi demeuré seul vertueux en
ce pays. Le roi fit seller son cheval, en offrit un autre au saint qui
l'accepta ; et, un grand bruit les ayant effrayés, ils aperçurent la mer
qui s'en venait par la campagne, bondissante et mugissante. Alors la fille du
roi parut à sa fenêtre, criant :
- Mon père, allez-vous me laisser mourir ?
Et le roi la prit en croupe, puis s'enfuit par une des
portes de la ville, alors que les flots entraient par l'autre. Ils galopaient dans
la nuit, mais les vagues aussi couraient avec des grondements et des
écroulements terribles. Déjà leur écume rampante atteignait les pieds des
chevaux, et le vieux saint dit au roi :
- Sire, rejetez votre fille de votre cheval, ou sinon
vous êtes perdu.
Et la fille
criait :
- Mon père, mon père, ne m'abandonnez pas !
Mais le saint se dressa sur ses étriers, sa voix devint
retentissante comme le tonnerre et il annonça :
- C'est la volonté de Dieu.
Alors le roi repoussa sa fille qui se cramponnait à
lui, et il la précipita derrière son dos. Les vagues aussitôt la saisirent,
puis retournèrent en arrière.
Et le morne étang qui recouvre ces ruines, c'est l'eau
restée depuis lors sur la ville impure et détruite.
Cette légende est donc une histoire de Sodome arrangée
à l'usage des dames.
Et l'événement qu'on raconte comme s'il était d'hier,
se passa, paraît-il, au IVe siècle après la venue du Christ.
Le soir j'atteignis Douarnenez.
C'est une petite ville de pêcheurs qui serait la plus
célèbre station de bains de France si elle était moins isolée.
Ce qui en fait le charme et la grâce, c'est son golfe. Elle est assise
tout au fond et semble regarder la douce et longue ligne des côtes, onduleuses,
arrondies toujours en des courbes charmantes, et dont les crêtes lointaines
sont noyées en ces brumes blanches et bleues, légères et transparentes que
dégage la mer.
Je repartis le lendemain pour Quimper ; et le soir
je couchais à Brest pour reprendre au lever du soleil le chemin de fer de
Paris.