| Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText |
| Guy de Maupassant Au soleil IntraText CT - Lecture du Texte |
Marseille palpite sous le gai soleil
d'un jour d'été. Elle semble
rire, avec ses grands cafés pavoisés, ses chevaux coiffés d'un chapeau de
paille comme pour une mascarade, ses gens affairés et bruyants. Elle semble
grise avec son accent qui chante par les rues, son accent que tout le monde
fait sonner comme par défi. Ailleurs un Marseillais amuse, et parait une sorte
d'étranger, écorchant le français; à Marseille, tous les Marseillais réunis
donne à l'accent une exagération qui prend les allures d'une farce. Tout
le monde parler comme ça, c'est trop, troun de l'air! Marseille au soleil
transpire, comme une belle fille qui manquerait de soins, car elle sent l'ail,
la gueuse, et mille choses encore. Elle sent les innombrables nourritures que grignotent les nègres, les
Turcs, les Grecs, les Italiens, les Maltais, les Espagnols, les Anglais, les
Corses, et les Marseillais aussi, pécaïre, couchés, assis, roulés, vautrés sur les
quais. Dans le bassin de la Joliette, les lourds paquebots, le nez tourné vers
l'entrée du port, chauffent, couverts d'hommes qui les emplissent de paquets et
de marchandises. L'un d'eux, l'Abd-el-Kader, se met tout à coup à
pousser des mugissements, car le sifflet n'existe plus; il est remplacé par une
sorte de cri de bête, une voix formidable qui sort du ventre fumant du monstre.
Le vaste navire quitte son point d'attache, passe
doucement au milieu de ses frères encore immobiles, sort du port, et,
brusquement, le capitaine ayant jeté par son porte-voix qui descend dans les
profondeurs du bateau, le commandement: "En route", il s'élance, pris
d'une ardeur, ouvre la mer, laisse derrière lui un long sillage, pendant que
fuient les côtes et que Marseille s'enfonce à l'horizon.
C'est l'heure du dîner, à bord. Peu de monde. On
ne se rend guère en Afrique en juillet. Au bout de la table, un colonel, un
ingénieur, un médecin, deux bourgeois d'Alger avec leurs femmes.
On parle du pays où l'on va, de l'administration qu'il
lui faut.
Le colonel réclame énergiquement un gouvernement
militaire, parle tactique dans le désert et déclare que le télégraphe est
inutile et même dangereux pour les armées. Cet officier supérieur a dû éprouver
quelque désagrément de guerre par la faute du télégraphe.
L'ingénieur
voudrait confier la colonie à un inspecteur général des ponts et chaussées qui
ferait des canaux, des barrages, des routes et mille autres choses.
Le capitaine du bâtiment laisse entendre, avec esprit,
qu'un marin ferait bien mieux l'affaire, l'Algérie n'étant abordable que par
mer.
Les deux bourgeois signalent les fautes grossières du
gouverneur; et chacun rit, s'étonnant qu'on puisse être aussi maladroit.
Puis on remonte sur le pont. Rien que la mer, la
mer calme, sans un frisson, et dorée par la lune. Le lourd bateau parait
glisser dessus, laissant derrière lui un long sillage bouillonnant, où l'eau
battue semble du feu liquide.
Le ciel s'étale sur nos têtes, d'un noir bleuâtre, ensemencé
d'astres que voile par instants l'énorme panache de fumée vomie par la
cheminée; et le petit fanal en haut du mât a l'air d'une grosse étoile se
promenant parmi les autres. On n'entend rien que le ronflement de l'hélice dans
les profondeurs du navire. Qu'elles sont charmantes, les heures tranquilles du
soir sur le pont d'un bâtiment qui fuit!
Toute
la journée du lendemain, on pense étendu sous la tente, avec l'Océan de tous
les côtés. Puis la nuit revient, et le jour reparaît. On a dormi dans l'étroite
cabine, sur la couchette en forme de cercueil. Debout, il est quatre heures du
matin.
Quel réveil! Une longue côte, et là-bas, en face, une
tache blanche qui grandit - Alger!