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| Guy de Maupassant Médaillons féminins IntraText CT - Lecture du Texte |
Mme Pasca a eu des débuts pleins de gloire. Héloïse Paranquet
l'a posée du premier coup parmi les « étoiles ». Puis sont venues Les
Idées de Mme Aubray, Séraphine, Fanny Lear, Fernande, Adrienne
Lecouvreur, Le Demi-Monde qui l'ont fait sacrer grande artiste.
Elle partit ensuite pour la Russie.
Là-bas aussi elle domina, elle régna sur la société et, chose rare pour une
femme de théâtre, les dames l'admiraient autant que les hommes, lui faisaient
un triomphe d'amitié, un cortège de sympathies ardentes. Un fait curieux
donnera la mesure de cette admiration passionnée. C'est un
usage russe de faire bénir
les maisons et les chambres.
Or, un jour, une jeune fille appartenant
à une grande
famille fit venir un prêtre qui devait sanctifier son logis. Ce prêtre,
un vieillard presque aveugle, suivit sa jolie
cliente dans la chambre et le boudoir, pour prononcer
la formule sacrée sur tous les objets
familiers. Il commença à bénir tout et partout : les sièges, les meubles, le lit ; puis découvrant vaguement sur le mur une
grande image qu'il prit pour une gravure pieuse, il s'acharnait
à la bénir quand la jeune fille s'élança : « Non,
mon père, pas cela, pas cela, c'est le portrait de Mme Pasca. »
Le vieillard continua, passa
dans le boudoir, bénit le
divan, les tables, les rideaux, et, voyant sur un petit meuble une photographie
dans un cadre d'or, il recommençait à bénir, quand
la jeune fille se précipita de nouveau : « Non, mon
père, pas cela, c'est la photographie de Mme Pasca. »
Or, Mme Pasca n'avait jamais
vu cette jeune fille ;
elle apprit seulement par sa mère que son image avait été ainsi
deux fois bénie.
L'actrice nous est revenue et elle a été violemment applaudie dans tous les rôles qui lui furent confiés ; mais par une fatalité
étrange, aucune des pièces où elle
joua n'eut un grand et vrai succès. La voici maintenant qui lutte et se bat pour cette belle
œuvre d'Émile Augier : Le Mariage d'Olympe. On ira la voir et
l'admirer, mais la pièce ne semble pas devoir se relever absolument du jugement
porté deux fois déjà par le publie.
.Quand on donnera à Mme Pasca un vrai
rôle à sa taille, elle apparaîtra définitivement au premier rang parmi les
actrices de son temps.
Car elle a la force et le savoir, la
grâce et l'énergie raisonnée, toutes les qualités supérieures de l'artiste. Sa
voix mordante porte toujours, et personne comme elle aujourd'hui ne sait exprimer
la passion. Élève de del Sarte et de M. Régnier, elle a étudié le répertoire
classique et elle ne peut manquer, quelque jour, d'apparaître sur la scène
illustre du Français, où sa place est marquée depuis longtemps, et où le publie
l'attend avec impatience.