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| Guy de Maupassant Les mœurs du jour IntraText CT - Lecture du Texte |
Il
y a des époques d'épidémies, des souffles
de fièvres, des ouragans de
folie qui passent sur le monde. Après
la série des meurtres, vient la série des vols ou des avortements.
Les empoisonneurs ont leur année ; puis apparaissent
les banquiers au pied léger
ou les séducteurs de
dragons.
Nous traversons une
période d'amour. Oh !
d'amour ! C'est beaucoup dire. Est-ce bien ce mot qu'on
devrait employer pour exprimer
le détraquement hystérique
qui se manifeste dans la jeunesse de ce jour ?
Le mot « jeunesse »
non plus n'est peut-être
pas assez large ? Toujours est-il que la crise
a deux aspects. Considérons-la
d'abord chez les marchandes
de tendresse qui semblent
en proie depuis quelque temps à des délires de passion sincère. C'est étrange, mais c'est
ainsi. Voilà que le Sentiment paraît avoir pris quartier
dans ce
monde-là même, dont son confrère le Plaisir aurait dû le bannir à
jamais. Oui, dans ce monde galant, qui vit de l'amour et par l'amour, qui en trafique à toute heure,
qui en vend à tous les poids, à toutes
les mesures et à toutes les doses, voilà qu'on a l'air de s'aimer pour de vrai.
Ces demoiselles (celles qu'on n'épouse
pas) sont envahies depuis quelque temps par des démangeaisons de mariage tout comme les petites bourgeoises que leurs mères
élèvent dans cette seule intention. Sitôt qu'une d'elles a la surprise de se réveiller mère,
gare au malheureux quelconque qui, parmi les ayants droit, refuse d'accepter
les prérogatives de cette paternité d'aventure ! Ce n'est
pas tout ; celle-ci mitraille ou acidule
son amant infidèle. (Comme si la fidélité
était un apanage
exclusif de ces dames.) Celle-là préfère se percer le sein et
tomber légèrement blessée aux pieds de son volage ami. La moindre frasque de leurs « protecteurs » leur met le revolver au poing, et elles ont
maintenant la main aussi prompte et aussi légère que la conduite.
Cherchons donc la
cause de cette crise.
Serait-ce vraiment
de l'amour ?
- Non. - Alors quoi ?
N'ayant jamais
eu de maîtresse qui se soit poignardée pour moi ou qui m'ait
fait l'honneur de me laver la figure avec un caustique énergique,
je n'aurai pas la naïveté
de croire à la sincérité des filles.
On ne saurait
s'imaginer, en effet, combien on adore éperdument, tout
de suite, une femme qui a failli
se tuer pour vous, et quels sacrifices on ferait pour elle, et quelle générosité éveille en nos cœurs cette
idée qu'on est aimé jusqu'à la mort.
Elles le savent
et elles en usent.
Mais qui donc
a pu les réduire
à employer sans cesse ces moyens extrêmes,
à jeter ainsi
leur va-tout, à jouer le drame
en permanence.
Pardon mesdames, il
est des termes d'argot qui montent tout d'un coup à la surface de la langue. On les chuchotait tout bas hier, aujourd'hui on les prononce tout
haut, des journaux les impriment ; ils ont droit
de cité sur le boulevard.
Nous n'osons point les répéter.
Une anecdote pourtant :
Un jeune homme
du meilleur monde, fort coureur et grand chasseur, avait des succès si fréquents parmi
les belles dames dont les amabilités
sont tarifées tout comme les rafraîchissements d'un
café que ses revenus n'auraient jamais suffi pour solder toutes les faveurs qu'il consommait. Il eut recours
à un moyen aussi simple qu'ingénieux. Il tint un compte scrupuleusement exact des bonheurs
impayés qu'il devait à ses
charmantes amies, et, dès que la chasse fut ouverte, il
se mit à leur envoyer des multitudes de lapins.
Il marchait tout le jour par
les bois et les côtes et, le soir,
en se frottant les mains, il
disait à ses amis :
- Je viens
encore de placer six lièvres.
Les jeunes personnes furent d'abord satisfaites, comme quiconque reçoit des bourriches de gibier (ça vous
pose auprès du concierge) ;
mais bientôt, quand l'une d'elles
rencontrait une camarade et lui demandait :
- As-tu des nouvelles d'Arthur ?
L'autre aussitôt
répondait :
- Oui, il vient de m'envoyer un lièvre.
Alors la désillusion commença. Et quand toutes eurent
mangé pendant des mois du lièvre sauté, rôti, grillé, en gibelote, en pâté, en
miroton, elles commencèrent à trouver exécrable cet animal.
Le lièvre devint la terreur, l'épouvante, l'épée de
Damoclès de cette nombreuse population volante qui déménage éternellement entre
les rues Breda, Clauzel, des Martyrs, Notre-Dame-de-Lorette, Pigalle, etc.,
etc. On lui jura une
haine à mort, et au moindre soupçon,
au moindre geste, à la moindre crainte,
on a recommencé le massacre des innocents qui payent toujours pour les coupables. Car il
est bon d'observer que les donateurs de lièvres, étant d'un naturel malin, se laissent très rarement
pincer.
Donc, toute cette
grande crise de passion dramatique, avec poignards et revolvers, ne me paraît
guère autre chose que la conspiration du chantage, appuyée, du reste, par
l'indulgence si complaisante des tribunaux.
Malgré le succès de ces moyens,
il me semble
cependant que quelque homme autorisé,
comme M. Dumas fils, par exemple, qui a passé sa vie à étudier les mystères
des cœurs à double fond, devrait adresser aux femmes galantes quelques conseils sages et philosophiques.
« Mes enfants,
leur dirait-il, votre arme doit
être la séduction et non
pas le couteau-poignard. Patience et longueur de temps font plus que force ni que
rage. Faites comme la fourmi, croyez-moi,
amassez, amassez sans cesse, amassez toujours ; c'est là le vrai, le seul
moyen. Prenez garde de décourager les hommes. Vous les tenez, conservez-les, soyez prudentes, ne les éloignez point, ils pourraient
retourner aux femmes du monde.
Songez donc, mes petites chattes, combien la concurrence est grande. La moindre faute peut
amener votre ruine ;
et puis, entre nous, vous n'êtes
en somme qu'une valeur de convention. Vous êtes cotées cher,
très cher, trop cher :
gare la baisse ! Le Turc aussi fut coté cher, et ma foi, en fait de
filouterie, vous le valez. Vous êtes si nombreuses
vraiment que nous avons bien
du mal à vous nourrir. Nous consentons
à faire des sacrifices, mais
il faut vous
montrer raisonnables ; ne nous
tirez pas dessus, que diable ! Et puis, n'oubliez jamais cette sage parole d'un romancier de ma connaissance : « Quand je désire une
créature à la mode qui vaut une fortune, j'attends, car je suis sûr qu'au
bout de quelques années elle tombera à
rien. Or, comme
en réalité c'est mon désir seul qui a de la valeur, et non la fille, cela
revient tout à fait au même. »
Passons maintenant
au côté des hommes. Ici, le cas
est plus complexe et plus nombreux. On chuchote
de si étranges histoires que l'esprit
reste effaré. On parle de mineurs, d'enfants, de choses monstrueuses, et des procès se déroulent publiquement où la moitié d'une
grande cité semble s'être partagé
les faveurs d'une petite fille de douze ans.
Quelle est donc là
source du mal ?
C'est délicat à dire, mais enfin il le faut. Cette
source du mal, eh bien, c'est vous, mesdames, les femmes du monde. A qui la
faute si vos maris s'encanaillent et s'encrapulent ? A qui la faute si les jeunes
gens, ne trouvant plus de maîtresses spirituelles et charmantes, vont rôder en des lieux suspects ? Ah ! çà,
voyons, que faites-vous ? A quoi songez-vous ? Quels sont votre
rôle et votre mission ? A quoi servez-vous si vous ne
savez plus vous faire aimer
assez pour retenir à vos genoux
les mondains ?
Vous aussi,
mesdames, vous auriez besoin de tutélaires conseils ; mais quelle
bouche assez autorisée, assez persuasive, assez puissante pourrait vous indiquer
efficacement la voie
nouvelle ? M. Dumas n'a guère
votre oreille, et je ne
vois que M. Caro dont les savantes
leçons exercent sur vos cœurs
une influence assez décisive. Mais
consentirait-il à consacrer un des cours que vous suivez si assidûment à
traiter cette question, pourtant si large et si facile aux développements,
« de l'amour dans le monde » ?
Voici, je crois, les points principaux où pourrait
s'exercer son éloquence :
Il se demanderait d'abord si, par hasard, la vertu
sévirait parmi vous. Mais non, cette hypothèse doit être vite écartée ;
nous ne sommes pas encore menacés de ce fléau ; et la vertu, comme dans
l'Antiquité, continue à n'être qu'un mot.
Ici on pourrait même tenter une définition moderne de
la vertu : « l'art délicat d'éviter le scandale ».
Alors que
se passe-t-il ?
Êtes-vous moins
belles ? Non assurément. Les hommes se sont-ils modifiés ? Pas davantage.
Seulement le siècle marche ; la civilisation progresse ;
les mœurs changent ;
les inventions nouvelles se multiplient,
la science fait des prodiges et l'industrie,
des merveilles (comme a dit Victor Hugo) ; et vous n'êtes pas dans le mouvement. Voilà tout.
Tout change. L'amour comme le reste.
On n'aimait pas au XVIIIe
siècle comme au Moyen Age,
on n'aimait pas en 1830 comme
sous le Directoire. Il ne faut
plus aimer aujourd'hui comme
en 1830. Votre infériorité vient
de là. Nous sommes dans un
siècle pratique, qui n'abuse
pas du sentiment.
Et l'orateur, dans un grand mouvement
d'éloquence, adresserait un
appel ardent à toutes les femmes en état de plaire. Il prêcherait cette croisade de la séduction, et ferait de tels effets que
toutes les assistantes sortiraient de là, pleines de zèle pour l'œuvre nouvelle, et n'auraient
plus qu'un désir au cœur :
sauver un homme de la débauche immonde ; le retenir sur les bords du gouffre béant.
Les hommes,
assurément, ne demanderaient pas mieux que d'être sauvés ainsi.
Je le souhaite de
tout mon cœur.
Ainsi soit-il.