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| Guy de Maupassant Maison d'artiste IntraText CT - Lecture du Texte |
Aujourd'hui, l'éditeur Charpentier met en vente un livre nouveau de l'illustre écrivain Edmond de Goncourt.
Ce livre
est, dans
l'œuvre du maître, une chose unique qui ne peut être rapprochée
d'aucune de ses autres productions.
Ce n'est
point un roman comme ceux
qui l'ont rendu célèbre ; ce n'est point une de ces exquises études
historiques comme La
Femme au dix-huitième siècle ou
Les Maîtresses de Louis XV. Ce n'est point une œuvre philosophique
comme Idées et Sensations ;
c'est l'histoire de son mobilier.
Ce livre s'appelle la Maison d'un Artiste au
dix-neuvième siècle. Et nulle maison, en effet, n'est plus curieuse à
visiter que la sienne. C'est un résumé de l'art français au XVIIIe siècle, et
en même temps un tableau rapide des merveilles de l'Orient, un récit pour les
yeux de ces étincelantes industries de la Chine et du Japon.
Car Goncourt est né bibelotier. Il l'est plus que
personne ; c'est évidemment là son vice, ce vice aimé, ruineux, rongeur,
que chacun porte en soi.
Il l'est tellement, qu'il a bibeloté toute sa vie dans
l'histoire, comme il bibelote dans les magasins. Les deux frères avaient cette passion. A peine un de leurs romans était-il
fini, que tous deux repartaient
vers ce XVIIIe
siècle qu'ils ont tant aimé ; ils le parcouraient en commissaires-priseurs, furetaient
dans ses coins, laissant aux professeurs le soin des événements et des dates,
mais reconstituant les mœurs par tous les menus détails de la vie, faisant de l'histoire en romanciers, avec
des éventails, des cartes
de dîner, des jarretières,
des dentelles, des boucles de souliers
et des tabatières, de l'histoire
vraie et vivante. En même temps ils poursuivaient, à travers les ventes et les
boutiques poudreuses, tous ces bibelots anciens, alors peu estimés,
et les tableaux, les dessins, les gravures des maîtres, et les livres, les éditions rares, uniques, et tout ce que le hasard des visites aux brocanteurs et une infatigable patience faisaient tomber sous leurs mains.
L'un d'eux est mort. L'autre a continué de
chercher sans repos. Il possède aujourd'hui la collection la plus belle, la
plus complète qui existe de l'art français au XVIIIe siècle.
Il va lui-même ouvrir au public la porte de sa maison.
Mais, avant le public, entrons-y. Le romancier,
d'ailleurs, est chez lui, nous pourrons ainsi le voir, et même lui parler.
C'est
à Auteuil,
sur le boulevard Montmorency,
une charmante maison faisant face à la ligne de ceinture.
Dès l'entrée on se sent chez un amateur de curiosités. Les murs
du vestibule et de l'escalier
en sont couverts. Le
cabinet de travail du maître est au premier étage ; lui, il écrit devant
sa table ; il se lève. Les cheveux sont longs, gris, d'un gris particulier
entre le gris et le blanc, une nuance qui semble dire la fatigue des nuits
passées et des longs efforts cérébraux. Ils encadrent un visage d'une rare
finesse ; une vraie tête d'aristocrate de la bonne époque et de la bonne
marque, comme il pourrait dire lui-même en parlant de ses plus belles faïences.
Il porte la moustache seulement ; il est de haute taille, mince, d'une
grande aisance un peu froide. Sa maison est bien le cadre qui lui convient.
C'est lui qui a écrit : « Il y a de gros et
lourds hommes d'État, des gens à souliers carrés, à manières rustaudes, tachés
de petite vérole, grosse race, qu'on pourrait appeler les percherons de
la politique. »
Si cette race de percherons existe chez les hommes de lettres, il en est de tout point l'opposé.
Dès qu'on
est entré dans son cabinet, une lueur tire l'œil au plafond : c'est une soierie japonaise
d'une telle richesse de couleur, qu'on en demeure ébloui. Deux griffons d'un relief
surprenant courent dans un champ de pivoines ; Les bêtes fantastiques, contorsionnées, gambadent au
milieu de fleurs merveilleuses,
éclatantes comme des lumières. C'est une robe d'acteur,
parait-il. Nos plus folles actrices n'en ont point d'aussi riches.
Les murs partout
sont tapissés de livres, de livres précieux, dont il va nous donner le catalogue détaillé. Dans
les tiroirs des bibliothèques
dorment d'inestimables
albums du Japon qui valent
des fortunes. Il est le
premier peut-être qui ait compris la valeur artistique, la grâce et. le charme de cet
art japonais dont s'inspirent aujourd'hui nos peintres. Dès 1852 il
achetait à la Porte de Chine un de ses beaux albums pour la somme de 80
francs. Combien cela vaut-il aujourd'hui ?
Mais nous passons dans le sanctuaire, dans le salon des collections. Ici
la Chine et le Japon dominent. Tout autour de l'appartement de grandes vitrines enferment des trésors. En fait de porcelaines, une assiette qui montre un oiseau
perché sur une branche est
ce que j'ai
jamais vu de plus parfait.
Voici les ivoires du Japon.
Il en possède une collection magnifique. L'un
représente un guerrier qui court sur l'eau ; c'est d'un travail
incomparable. Un autre nous fait voir la MORT qui regarde un serpent enroulé
sous une feuille. La Mort est penchée,
et dans son mouvement on
sent une curiosité bienveillante, un intérêt tendre pour la bête empoisonneuse.
Voici un singe qui mord un coquillage : la tête de l'animal est
d'un irrésistible comique. Voici encore un rat d'un prodigieux naturel. Or, il
paraît que, là-bas, dans les famille, les artisans font de père en fils le même
objet ; aussi, lorsque quatre générations d'hommes ont fabriqué des
souris, il n'est pas étonnant qu'ils arrivent à les exécuter presque plus souris
que nature.
Dans cette autre vitrine
s'alignent les sabres pour s'ouvrir
le ventre !
Les gardes de ces sabres sont de vrais bijoux ; et, dans le fait, ils constituent,
avec les pipes, les étuis et quelques
autres menus objets, toute la bijouterie du Japon. L'une de ces gardes
semble un résumé de l'étrange
poésie de ces pays de rêverie et de couleur en même temps : on y voit d'un côté deux grillons, deux petits grillons
avec des physionomies d'êtres pensants,
qui s'en vont, côte à côte,
en camarades, et en causant,
en bavardant (on le sent à leur allure), échappés tout à l'heure d'une
cage d'osier rompue : deux prisonniers qui s'enfuient.
L'autre côté de la garde représente deux
feuilles mortes, qui tournoient dans un ciel d'hiver, par un clair de lune,
seules dans l'immensité.
Il y a, dans ces paysages
subtils, des nuances d'intentions
à peine sensibles,
toute une foule de songeries, comme une vapeur
de rêve.
A côté de la pièce où sont exposées ces
merveilles s'en trouve une autre, un chef-d'œuvre de couleur. Je n'en tenterai
pas la description ; mais je dirai sa singulière destination. C'est, pour
l'écrivain, un « moyen d'inspiration », le cabinet d'excitation
cérébrale.
Quand il veut travailler, il s'enferme là-dedans, il se
grise avec l'art visible de ce lieu ; il le respire, s'en imprègne ;
puis, quand il se sent à point, suffisamment brûlant, il retourne
s'asseoir à sa table. Il voudrait écrire là qu'il ne le pourrait pas, tant ses
yeux seraient sans cesse distraits par le spectacle des murailles.
Le rez-de-chaussée est le domaine du XVIIIe siècle. Cette collection est unique. On se rappelle d'ailleurs les admirables dessins qu'il avait prêtés
à l'exposition d'Alsace-Lorraine. Voici Watteau, ce
maître parmi lu plus grands, Boucher, Fragonard, Chardin. Une garniture de
cheminée inestimable, de Clodion.
La salle
à manger est tendue d'adorables tapisseries pleines de belles
dames à panier ; une ivresse
pour les yeux.
Et que d'autres
choses encore !
On
lit cette pensée dans ce superbe
livre qui a titre Idées
et Sensations :
« Il y a des collections d'objets
d'art qui ne mont ni
une passion, ni un goût, ni une
intelligence, rien la victoire
brutale de la richesse. »
La collection amassée par Edmond et
Jules Goncourt est, au
contraire, une victoire de
la passion du goût et de l'intelligence.
Quand les deux
frères vinrent à Paris,
ils avaient
modeste fortune avec laquelle
d'autres n'auraient su vivre, et avec laquelle ils surent acheter
des objets inappréciés encore,
et bientôt inestimables.
Ils
se reposaient d'écrire en fouillant les boutiques, feuilletant
les amas de dessins inexplorés que certains marchands d'estampes gardaient en leurs greniers. Avec un flair infaillible, ils trouvaient les croquis des maîtres et les emportaient comme des trésors. Pour eux, aucune des satisfactions communes de la vie, pas de plaisirs, pas de passion. Le
BIBELOT les tenait ; et quand
ils avaient acheté quelque morceau important, quand la fièvre de posséder les avait envahis pendant un mois ou deux,
que la bourse était vide et
l'argent à toucher éloigné, ils disparaissaient tous les deux, cachés, ensevelis dans quelque auberge
de campagne où ils vivaient humblement,
chichement, avec l'espoir
des achats à venir.
Cette passion a été leur force, leur refuge,
consolation dans la vie qui leur fut amère si longtemps.
L'un d'eux a succombé dans la lutte ardente contre le
public, qui niait leur grand talent, ne comprenait pas, les raillait. Et voilà
que l'autre, celui qui restait, s'est vu tout à coup admiré, acclamé, salué
maître.
Elles sont fréquentes, ces injustices, ces férocités inconscientes
de la foule. Balzac a dit : « Ce public parisien, chez qui la raillerie remplace ordinairement la compréhension... » - Ce mot est d'une
surprenante justesse. Quand la foule ne comprend pas, elle méprise ; et comme elle ne comprend
jamais ceux qui viennent trop tôt, les initiateurs ainsi que les Goncourt, il faut que
ces hommes-là soient morts pour qu'on consente à les saluer. Edmond de Goncourt, pourtant, a vu son heure arriver. On a compris enfin cet art raffiné, subtil, tout en nerfs, saisissant les nuances des nuances, les délicatesses
infinies, les souffrances
des choses.
Son frère et lui sont des fouilleurs : des fouilleurs du passé, et des fouilleurs
de la vie, et des fouilleurs de la langue. Ils ont trouvé partout, dans le passé, dans la vie, dans la langue, des richesses qu'on ne connaissait
pas.
Son frère
mort, Edmond de Goncourt a continué
l'œuvre. Il travaille sans cesse pour
échapper à l'existence, comme il le dit, comme il l'a écrit :
« L'horreur de l'homme pour la réalité lui a fait trouver ces trois
échappatoires : l'ivresse, l'amour, le travail. »
Après le livre qui paraît aujourd'hui, il se remettra
au roman, au roman qui fait tout oublier, qui emporte l'écrivain dans la
fiction, l'y roule, l'y berce, le séparant de la terre et le faisant vivre en
un monde à lui, façonné par lui, illuminé d'art, le monde idéal des créateurs.