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| Guy de Maupassant Art et artifice IntraText CT - Lecture du Texte |
Que conclure ?
Que le patronage de l'État est et sera toujours funeste
à l'art ! Qu'il n'enfantera jamais que des trafics, agiotages commerciaux
et le reste.
Voyez les
peintres. Ils sont peut-être vingt qui ont un vrai talent. Mais l'État a établi un concours ; il les classe, les catalogue, leur donne des prix et des accessits ;
et immédiatement une noble émulation a saisi tous les collégiens du pinceau. Un peuple d'élèves peintres est né, d'où
ne sort pas un vrai maître ; mais ils peignent, brossent,
colorient à mort pour obtenir quelque médaille décernée cérémonieusement par les chefs de bureau de la peinture.
Est-ce que
les concours académiques ont jamais fait éclore un vrai poète ? Est-ce qu'un vrai poète
s'abaisserait jamais à rimailler platement
sur le sujet officiel élaboré par une dizaine de vieilles caboches qui portent des
palmes au lieu de cheveux ?
Pas de protection, pas de patronage, pas de
subvention ! De quel droit
un monsieur, nommé ministre
ou autre chose, pour des
raisons politiques, vient-il
juger, décider, déraisonner souverainement sur des sujets qui lui sont étrangers
que la modernité à la Revue des Deux Mondes ?
D'abord il
n'y a pas de jeunes restés dans l'œuf.
Il n'y en a jamais eu.
Quand un jeune ne perce pas, test qu'il n'est pas mûr.
Il en est de lui comme des clous.
Si l'Etat veut lui donner de la lancette, il le fait
immédiatement avorter, mais il fait sortir à côté une multitude d'autres jeunes,
des faux jeunes, qui n'aboutissent jamais non plus.
Il n'y a pas de chefs-d'œuvre ignorés. Et la preuve
c'est que les hommes de théâtre parvenus n'ont jamais tiré de leurs cartons une
œuvre de jeunesse merveilleuse et refusée partout.
Il n'y a pas de génies incompris Il n'y a que des
imbéciles prétentieux.
Et qu'on nous laisse tranquilles avec Malfilâtre,
Gilbert, Hégésippe Moreau et les autres. Car, s'ils furent très malheureux, ils étaient aussi
très médiocres. L'Etat ne protège
pas les jeunes : il ne protège que
les mendiants.
Et soyons cependant
bien persuadés que M. Perrin, M. La Rounat, ou n'importe quel
directeur saisirait demain à deux
bras et presserait sur son cœur le vrai jeune
qui lui apporterait une œuvre, et cela non pas à cause de sa subvention, mais en raison de
son intérêt.
4 avril 1881