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| Guy de Maupassant L'échelle sociale IntraText CT - Lecture du Texte |
Il paraît que certaines professions comportent une
dignité particulière, imposent des devoirs spéciaux, forcent à une tenue d'une
rigidité exceptionnelle. Un notaire, par exemple, n'est-il pas astreint
à une gravité toujours cravatée de blanc ? N'est-il pas vrai qu'il ne
devra danser qu'avec modestie, ou même s'abstenir de la danse absolument ?
Ses fonctions le condamnent à une éternelle sévérité. Un notaire follet,
spirituel et badin, semblerait un monstrueux contresens.
Or, pourquoi un notaire a-t-il le devoir d'être plus
grave qu'un capitaine de hussards ? Ne me le demandez pas, je l'ignore,
mais c'est ainsi.
Il paraît également qu'il existe toute une gradation
d'importance et de considération dans les professions que j'appellerai
courantes ; et qu'un homme subtil doit saisir instantanément à quel degré
d'estime sociale se classe le titulaire d'une place d'avoué, de percepteur, de
chef de bureau, de substitut, de commissaire-priseur, d'agent de change, d'inspecteur
de quelque chose, etc.
Si vous laissiez entendre à un architecte quelconque
que vous le mettez dans la même sphère de respect qu'un pharmacien, il vous en
voudrait sans doute mortellement ; mais, si votre tailleur pouvait
soupçonner que vous ne le considérez pas infiniment plus que votre bottier, il
ne le vous pardonnerait jamais.
N'est-il
pas admis aussi que les gens possédant
des titres et des fonctions officiels
doivent avoir le pas sur les simples particuliers exerçant des professions dites libérales ?
Voyez, dans un salon, face à face, un de ces culbuteurs qui remplissent passagèrement le rôle à tiroirs de ministre,
et un artiste du plus grand talent : l'artiste restera toujours au second plan devant l'Excellence d'aventure qui soulève autour d'elle un nuage de considération.
Un monsieur décoré (les vieux bureaucrates le
sont à l'ancienneté) semble supérieur à un monsieur vierge de ruban. Les croix étrangères elles-mêmes donnent un certain vernis d'estime. Les employés de l'Etat
se considèrent comme au-dessus des boutiquiers. Les commerçants méprisent
les marchands.
Enfui, il existe toute une hiérarchie
compliquée, embrouillée, surprenante, qu'il faut connaître sur le bout du doigt. Si vous faites ceci,
vous êtes bien vu, si vous faites cela,
vous êtes mal vu.
Ceci est
plus noble que cela.
Et
pourtant il m'avait semblé, à moi, que
les fonctions officielles indiquaient toujours un peu de servitude et d'obéissance ; qu'elles entraînaient fatalement un renoncement à l'indépendance
absolue de pensée et d'action. L'homme à qui un autre peut commander
n'est pas un homme libre ; et quoi de plus noble qu'un homme libre ?
Avez-vous entendu quelquefois un ministre savonner la tête d'un chef de
division, le chef de division nettoyer le crâne d'un chef de bureau, le chef de
bureau étriller ses employés ? Ces hommes-là sont tous des
subordonnés ; et le ministre lui-même tremble devant le chef d'État, qui
frémit à son tour devant le peuple, le plus brutal, le plus violent et le plus
grossier des maîtres.
Les
titres imposent du respect !
Que signifient-ils ? Aplatissement devant les grands, car on ne donne
les titres qu'à l'obsession.
Ils veulent dire : longues séances dans les antichambres,
compliments et services intéressés, perfectionnement de la souplesse
et de l'art de se faire bien
voir.
Les décorations ? On ne
les portera bientôt plus, tant elles sont
tombées dans le commun. Quant aux croix étrangères, lorsque j'en vois une
sur un habit, il me semble que cet
habit parle et dit ceci :
« Je suis vaniteux. puisque
ce morceau de ruban, vert ou
bleu, me fait plaisir ; incapable, puisque, malgré mon désir, je
n'ai pas pu obtenir la croix de mon pays ; en somme, pas fier, puisque j'ose
porter cela, dont tant de gens sourient. »
Il m'avait donc semblé qu'on
devait respecter d'abord
les indépendants et les capables,
les parvenus de l'intelligence, ceux
qui marchent seuls et
forts, avec le mépris de l'enrégimentement
et de la servilité, les libres !
Il m'avait semblé jusqu'ici que faire œuvre d'artiste était la plus noble
chose qu'on pût rêver, que prouver
la valeur de son esprit, donner
des marques de talent, constituait pour un homme la première des supériorités.
J'avoue que j'étais prêt à saluer des hommes
comme MM. Victor Hugo, Émile
Augier, Dumas, Halévy, plus
respectueusement qu'un ministre même ou
qu'un conseiller d'État.
Il paraît
que je suis
dans l'erreur, et je fais amende
honorable. MM. les commissaires-priseurs m'ont donné une rude leçon de tact ; MM. les agents de-change l'ont complétée.
Je viens,
en effet, d'apprendre successivement deux nouvelles qui m'ont plongé d'abord dans un océan
de stupéfaction.
La
première est celle-ci :
Un jeune homme,
exerçant le métier de commissaire-priseur, mais sentant poindre une vocation d'auteur dramatique, osa collaborer avec deux écrivains de profession, et il se préparait à faire représenter son œuvre quand la Compagnie tout entière des commissaires-priseurs fut soulevée d'indignation !
La salle Drouot
frémit. Les marteaux d'ivoire
tombaient nerveusement sur le bois des comptoirs où trônent ces
princes des défroques parisiennes. Quoi ! un homme qui adjuge
journellement des pots fêlés
et des meubles de toute espèce laisserait imprimer son nom sur des affiches à côté
des noms de deux faiseurs de comédies !!! Ce serait la honte
et le déshonneur pour tous, la déconsidération jetée sur le corps entier. Comment ! un commissaire-priseur veut faire des mots, tourner des phrases, montrer de l'esprit, avoir du succès ! Non, jamais.
Et une
députation se rendit auprès de l'imprudent pour lui enjoindre de choisir entre le théâtre avec le mépris des honnêtes gens, et la salle des ventes avec l'estime de tous.
Comment la corporation si
susceptible des commissaires-priseurs se laissa-t-elle fléchir ? Je l'ignore.
Mais la pièce fut représentée et le nom de l'auteur proclamé. Je le regrette. Cela jette toujours un peu de mésestime sur une profession ; car j'ai fini par comprendre,
après de longues réflexions,
qu'il est vraiment difficile pour un homme dont le métier
consiste à savoir la valeur exacte d'une
glace fêlée ou d'une chaise à trois pieds, de laisser imprimer son nom à côté de celui
des poètes et des comédiens !
Enfin, la chose est
faite. inclinons-nous,
mais déplorons.
Je remercie
cependant MM. les commissaires-priseurs
de m'avoir fourni des
indications assez précises
pour savoir dans quelle catégorie je puis
exactement classer leur
profession.
Je dois également
des remerciements à la puissante corporation des agents de change, qui vient aussi d'éclaircir
mes doutes sur un autre
point.
Un agent de change devait jouer la comédie dans une
fête, et le bruit s'en répandit.
Aussitôt,
la chambre syndicale s'émut. Un prêtre de la finance ne peut pas,
ne doit pas faire métier d'histrion. Il y avait là un manque de tenue choquant,
une faute de goût, une défaillance de dignité qui atteignait tous les
confrères. On fit comprendre à cet aspirant comédien qu'on ne compromet
pas ainsi les reports et les transferts.
Il dut céder.
Il est plein
de verve et d'esprit, dit-on.
Tant pis pour la comédie, mais tant
mieux pour la Bourse. Ce temple de la richesse
ne sera pas confondu avec une assemblée de gens du monde. Ceux qui mettent le
pied dans cette enceinte sacrée n'ont pas le droit de vivre comme tous. Ils
doivent être immaculés, irréprochables, d'une blancheur de neige et d'une
dignité sans défaillances.
Honneur à la corporation des agents de change, qui
s'est montrée plus sévère que celle des commissaires-priseurs.
Grâce à ces deux grands exemples de
dignité professionnelle, je pourrai enfin me reconnaître un peu dans le
labyrinthe de la considération due à chaque métier. Mon ignorance en ces
matières m'avait valu plusieurs humiliations sensiblement désagréables.
Ainsi, me trouvant
dernièrement dans un salon rempli de mères de famille ayant des filles à marier,
on en vint par hasard à discuter la question des unions
convenables, et à apprécier la valeur de chaque état au point de vue de la respectabilité mondaine. Des doutes
s'élevèrent. On me prit
pour arbitre. Il s'agissait justement d'établir la nuance existant entre un commissaire-priseur et
un oculiste. Je penchais pour l'oculiste. Mais ces dames
opinèrent pour le commissaire-priseur,
par cette raison que l'oculiste reçoit de l'argent de la main à la main. Une d'elles cependant
fut dissidente, s'appuyant sur cet argument que
la salle Drouot est une sorte
de bazar et que le commissaire-priseur opère en
public.
Puis on posa
cette question :
« Une jeune fille de bonne famille, mais sans fortune, peut-elle épouser un vétérinaire ? »
- Je répondis : « Oui » sans hésiter.
Je fus hué.
Alors je
me tus, me contentant d'écouter religieusement les
raisons excellentes, infiniment
subtiles, admirablement déduites, de ces dames, pour ou contre chaque
profession. Une d'elles surtout
me parut surprenante de pénétration. Elle racontait
avec esprit comment et par quelle
suite de preuves elle avait décidé son pharmacien à refuser
sa fille au fils d'un herboriste. Elle conclut ainsi : « Du haut au bas de l'échelle
sociale, il faut établir des degrés, et régler toujours sa conduite
sur les nuances d'estime qu'on doit à
chacun. »
Je manque de finesse pour élucider ces cas. Mais, comme des journaux très répandus ont
la spécialité de ces sortes de questions, et demandent
gravement à leurs lecteurs si un homme du monde assis dans
un salon doit tenir son
chapeau sur le genou gauche
ou sur le genou droit ; comme il
se trouve toujours un grand
nombre de docteurs en bon goût pour répondre avec une foule de raisons à l'appui, je
serais enchanté qu'on voulût bien
me renseigner un peu et
lever des doutes qui me persécutent.
Ainsi : dans la hiérarchie sociale,
pourquoi un propriétaire de hauts fourneaux est-il généralement considéré comme
au-dessus d'un filateur de coton ? Des gens très distingués m'ont affirmé qu'il y avait une nuance. Je ne la saisis pas bien. Ce que je comprends
parfaitement, par exemple, c'est la niaiserie de ces préoccupations, la bêtise élégante de ces argumentateurs du comme
il faut et du bien vu.
Un vieux proverbe dit : « Il n'y a pas
de sot métier. Il n'y a que de sottes gens. » C'est vrai, à mon avis, bien
vrai ; mais il y a tant de sottes gens !...