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| Guy de Maupassant L'esprit en France IntraText CT - Lecture du Texte |
Il est entendu, convenu,
indiscuté, que la nation française est la plus spirituelle de toutes ; que
l'esprit est né sur le sol de France ; qu'il a grandi là seulement, et que
si, par hasard, un étranger est spirituel, c'est uniquement parce qu'il a le
bon goût de nous ressembler.
Nous parlons toujours de notre esprit, nous en mettons partout. Nous nous
imaginons que l'on dit dans
le monde entier :
« Spirituel comme un Français ».
D'abord, qu'est-ce
que l'esprit ?
Les dictionnaires ne donnent pas de définition satisfaisante. L'esprit a tant de formes, de manifestations, d'aspects
différents, que toute formule est
insuffisante pour l'exprimer.
Je proposerai donc, pour complaire aux chauvins, cette simple définition :
« Qualité nationale française. »
Cependant l'esprit
a des ennemis, même en France. Les plaisants s'écrient :
- Les ennemis de l'esprit sont ceux
qui n'en ont pas.
- Pardon, il en est d'autres encore.
Un grand écrivain contemporain instruisait dernièrement
le procès de l'esprit. Il l'accusait de vieillir du matin au soir, de
s'évanouir comme la mousse gazeuse d'une coupe de champagne, de s'user si
brusquement qu'un mot, après avoir fait trépigner la France de joie pendant
huit jours, ne fait plus même sourire la semaine suivante. On reproche à
l'esprit de ne pas faire penser ; de ne produire dans l'intelligence qu'une
sorte de chatouillement ayant la propriété de plisser les joues autour du nez
en faisant sortir de la bouche des petits cris entrecoupés assez drôles. Enfin, on lui reproche de se gâter en vieillissant, comme les vins des mauvais crus.
Ainsi qu'Henri IV entre les deux avocats, on est vivement frappé par les arguments
des deux partis. Après avoir entendu l'un,
on se dit : « Il a raison. » Après avoir écouté l'autre,
on se dit : « Il n'a
pas tort. » Puis, tout seul,
on pense : « Il faudrait
pourtant voir clair. » Ne se pourrait-il point qu'on eût un
peu confondu ?
Il y a l'esprit qui blanchit en vieillissant, comme le
chocolat Ménier. Il y en a un autre qui ne blanchit pas.
C'est un peu comme tout le reste. Ce qui passe, c'est
l'esprit à la mode, la saillie, le mot ; parce que cet esprit-là est tout
d'actualité, qu'il se rapporte à des choses du moment, du jour ou de la veille.
C'est ce qu'on pourrait appeler l'ESPRIT COURANT.
Ce qui demeure, c'est l'esprit, dans le sens large du
mot, l'esprit français, ce grand souffle ironique ou gai répandu sur notre
peuple depuis qu'il pense et qu'il parle ; c'est la verve terrible de
Montaigne et de Rabelais, l'arme aiguë de Voltaire et de Beaumarchais, le fouet
de Saint-Simon.
La saillie, le mot est la monnaie très menue de cet
esprit-là. Et pourtant, c'est encore un côté, un caractère tout particulier de
notre intelligence nationale. C'est un de ses charmes les plus vifs. Il fait la
gaieté sceptique de notre vie parisienne, l'insouciance aimable de nos mœurs. Il est une partie de notre
aménité.
Autrefois, on faisait en vers ces jeux plaisants ;
aujourd'hui, on les fait en prose. Cela s'appelle, selon les temps, épigrammes, bons mots, traits, pointes, gauloiseries. Ils courent la ville et les salons, naissent partout, sur le boulevard comme à Montmartre.
Et ceux de Montmartre
valent souvent ceux du boulevard. On les imprime
dans les journaux. D'un
bout à l'autre de la France, ils font rire. Car nous savons rire. Pourquoi un
mot plutôt qu'un autre, le rapprochement imprévu, bizarre de deux termes, de
deux idées ou même de deux sons, une calembredaine quelconque, un coq-à-l'âne
inattendu ouvrent-ils la vanne de notre gaieté, font-ils éclater tout d'un
coup, comme une mine qui sauterait, tout Paris et toute la province ?
Pourquoi tous les Français riront-ils, alors que tous les Anglais
et tous les Allemands trouveront stupide notre amusement ? Pourquoi ?
Uniquement parce que nous sommes
Français, que nous avons l'intelligence
française, que nous possédons la charmante faculté du rire.
Ah ! oui, la saillie vieillit vite.
Qu'importe ! L'autre esprit reste.
Je me suis amusé à
chercher ce qu'était autrefois, dans toute sa
jeunesse, cet esprit appelé gaulois. J'ai retrouvé dans
les poètes antiques ces mots qui déridaient nos ancêtres, ces
lointaines gaietés des aïeux.
Tout cela m'a
paru bien enfantin, bien naïf, bien bébête (pardon du mot).
Alors on riait
facilement, bonnement et simplement, d'un trait grossier,
brutal, lourd, sans pointe.
Le mot d'esprit était un
coup de massue.
Chose étrange : la gaieté courante du XVIIe
siècle diffère peu de celle
des deux siècles précédents.
Lisez donc
les épigrammes de Racine et de Boileau.
Le sel n'en est guère attique.
Au XVIIIe siècle, par exemple, l'esprit devint acéré comme
une aiguille, pénétrant, méchant, mais direct et franc, sans arrière-sens
détourné.
Aujourd'hui, il nous faut
des raffinements, des contorsions
de mots, des postures d'idées
inusitées, des à-peu-près drolatiques. Le mot n'est plus une aiguille, mais
une sorte de tire-bouchon.
Et voici quelques
exemples des antiques gauloiseries,
des moins salées, car en général elles s'accommoderaient
peu avec la pudeur moderne.
- Du Clément Marot :
Tu
as tout seul, Jean-Jean, vignes
et prés,
Tu as tout seul ton cœur et ta pécune,
Tu as tout seul deux logis diaprés,
Là où vivant ne prétend chose aucune,
Tu as tout seul le prix de ta fortune,
Tu as tout seul ton boire et ton repas,
Tu as tout seul toutes choses, fors une,
C'est que tout seul ta femme tu
n'as pas.
Du même :
Catin veut épouser
Martin,
C'est fait en très fine femelle.
Martin ne veut point de Catin,
Je le trouve aussi fin comme elle.
Voici maintenant
du Mellin de Saint-Gelais :
Notre vicaire, un jour de fête,
Chantait un agnus gringoté,
Tant qu'il pouvait, à pleine
tête,
Pensant d'Annette être écouté.
Annette, de l'autre côté,
Pleurait, attentive à son
chant ;
Dont le vicaire, en s'approchant,
Lui dit : Pourquoi pleurez-vous,
belle ?
- Ah ! messire Jean, ce
dit-elle,
Je pleure un âne qui m'est mort,
Qui avait la voix toute telle
Que vous, quand vous criez
si fort !
Et du Racan :
Bien que du Moulin en son livre
Semble n'avoir rien ignoré,
Le meilleur est toujours de suivre
Le prône de notre curé.
Toutes ces
doctrines nouvelles
Ne plaisent qu'aux folles cervelles.
Pour moi, comme une humble brebis,
Sous la houlette je me range :
Je n'ai jamais
aimé le change
Que des femmes et des habits.
Et du Scarron :
Maynard
qui fit des vers si bons
Eut du laurier pour récompense !
Ô siècle maudit ; quand
j'y pense,
On en fait autant aux jambons !
Je n'en finirais
point. J'en pourrais citer vingt volumes.
C'est bien
bénin, n'est-ce pas, et déplorablement ennuyeux ? Ce sont les « nouvelles à la main » de l'époque, les traits à la mode,
la poussière volante de l'esprit français d'alors. C'est usé.
Mais j'ai
nommé tout à l'heure Montaigne ! Est-il usé celui-là ?
Rabelais a-t-il cessé d'être la quintessence même de l'esprit ? Voltaire a-t-il
tant vieilli ? Les Mémoires de Beaumarchais sont-ils devenus illisibles ? Et combien d'autres dont l'esprit
est jeune et neuf comme aux jours où ils
écrivaient !
Et cette verve enragée de Molière ne nous amuse-t-elle donc plus ? Je ne parle
pas de son génie scénique ;
mais des mots, rien que des mots !
Son trait ne nous arrache-t-il pas le rire tout comme les meilleures POINTES de n'importe quel contemporain ?
Et parmi les simples mots d'esprit, n'en avons-nous point conservé d'exquis ?
Quand on a dit de l'Académie : « Ils
sont là quarante, ils ont de l'esprit comme quatre », n'a-t-on pas
prononcé une parole aussi immortelle, dans sa simplicité comique, que
l'immortelle assemblée elle-même ?
Et le trait suivant ne sera-t-il pas toujours
joli ?
Un gros serpent mordit Adèle.
Que pensez-vous qu'il arriva ?
Qu'Adèle mourut, bagatelle.
Ce fut le serpent qui creva !...
Il est vrai de dire qu'en France nous
traitons l'esprit en enfant gâté ; nous lui permettons tout : il
tient lieu de tout. C'est pousser trop loin assurément la
complaisance et la faiblesse.
Nous le mettons
à toutes les sauces, nous en jetons partout, là même
où il n'aurait
que faire.
Voici par exemple
un- homme d'un grand et indiscutable
talent : M. Alexandre Dumas fils.
Son esprit intarissable arrive souvent
à gâter son talent. Toutes ses pièces
sont si remplies
de « mots » arrivant
à tout propos, à tort et à travers, que
souvent on est exaspéré. Le public aujourd'hui aime ça ; il
rit et applaudit sans se demander si l'art véritable, si l'œuvre en elle-même
ne souffrent point de cette pluie d'allusions piquantes.
Si l'auteur met en scène un père et une mère au chevet
d'un enfant mourant, le père et la mère feront des mots, le médecin survenant
entrera sur un mot, et si l'enfant meurt, sa dernière parole contiendra un
trait, un mot, quelque chose de spirituel enfin.
Aussi, comme ce genre de pièces vieillit vite, elles se
fanent à la façon des nouvelles à la main des feuilles quotidiennes. Quand on les reprend
au bout de trois ou quatre ans, le public ne comprend plus ; il applaudit bien
encore un peu, par respect et surtout
par tradition, mais il faut changer l'affiche au bout de
vingt représentations.
Nous avons
eu tout récemment un exemple de la puissance de cette espèce d'esprit sur la foule.
M. Edouard Pailleron vient de faire jouer au Théâtre Français, avec un succès éclatant, une très
amusante comédie : Le
Monde où l'on s'ennuie. Cela est tout à
fait charmant, tout à fait gai, agréable au possible ; mais... mais il
y a trop d'esprit... courant, et pas assez d'autre chose.
On rit franchement ;
je l'avoue. Pourquoi rit-on ? Parce que cette
œuvre est pleine d'actualité. On a vu tout
le temps des allusions, voulues ou
non, à des gens connus. Le public est parti là-dessus, saisissant ou croyant
saisir les moindres
intentions ironiques, soulignant
les nuances, éclatant d'enthousiasme
à chaque trait. On se disait :
- Vous avez
reconnu M. X ... ? Est-ce
assez ça ?
- Et Mme B ... ? Est-elle
ressemblante ?
Et on riait, on riait à se tordre.
Mais quand
M. X... sera mort, quand Mme B... sera morte, l'autre public, le suivant, comprendra-t-il ? Reprenez un à un tous les mots de cette pièce : chacun semble une actualité
de journal, une allusion à
des choses d'hier et d'aujourd'hui. Il faut être initié pour comprendre
et pour rire. Que restera-t-il de cette œuvre ? Attendons-la, dans trois ans seulement,
sur la scène du même théâtre !
Lisez à
côté de cela quelque chose de Marivaux, par exemple, de Marivaux, le précieux, le maniéré ; il vous amuse encore, il vous amusera
toujours, parce qu'on sent couler en lui ce vif,
alerte, exquis, éternel esprit français, qui est le sang même de notre littérature.
Donc, l'esprit
est un de nos charmes, une de nos grandeurs, une de nos gloires, mais
à force de l'aimer, nous lui donnons
des proportions de vice, et nous finissons
par mêler L'ESPRIT COURANT avec L'ESPRFT IMPÉRISSABLE
des vrais maîtres, mettant l'un à
la place de l'autre, confondant
le cri drôle d'un gavroche avec le mot immortel
d'un Voltaire. Nous grimaçons
souvent en croyant rire. N'est-ce point un peu cela qui a fait dire à Schopenhauer :
« Le reste du monde a les singes, mais l'Europe a les Français. »