| Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText |
| Guy de Maupassant Les poètes grecs contemporains IntraText CT - Lecture du Texte |
Grâce à leur intelligence, beaucoup de Grecs parvinrent
à de hautes fonctions sous le gouvernement turc, amassèrent de grandes
richesses, et formèrent à Constantinople même une sorte de colonie grecque où
naquirent des poètes. D'autres les ont suivis, sortis de la même souche ; mais leur inspiration sent toujours la
servitude, la crainte constante ; elle n'a rien de mâle, d'original, de
libre. Ce sont des roucouleurs qui chantent l'amour et
le vin, et qui presque constamment imitèrent les littératures étrangères.
« Cette tendance à l'imitation, demi native
dans l'école de Constantinople, devint une passion déclarée DANS L'ÉCOLE
D'ATHÈNES. Les poètes de cette école, non seulement pour la plupart sont
capables d'écrire en langue étrangère, mais ils sont si bien imbus des idées,
des sentiments, du faire, de l'inspiration des poètes étrangers, qu'on croirait
vraiment qu'ils n'en ont point d'autres. »
A cela deux raisons.
D'abord « cette école a été formée, au début, de
Grecs dont la vie presque tout entière s'est déroulée en Occident ».
Ensuite
l'Université d'Athènes a étendu ses ailes sur
cette pléiade de poètes, organisant des concours, imposant une langue morte,
apportant dans les plis de sa robe professorale toutes les idées apprises dans
les livres d'autrui, toutes les rengaines classiques, tous les enseignements
pédantesques des manieurs de férule.
A ce sujet, Mme Juliette Lamber émet un souhait, celui
de voir cette Université athénienne changer d'allures, pousser les jeunes
écrivains dans une voie large et nouvelle, renoncer aux vieilles idées
d'école ; et, dans ces conditions, elle croit à l'influence salutaire de
cette Université.
Sans connaître la Grèce, je suis bien persuadé
qu'il n'y a rien à attendre de ces moyens. Toutes les Universités se
ressemblent. Leur caractère propre est de vivre dans le passé, de l'enseigner.
Elles ne comprennent et ne comprendront jamais rien aux littératures nouvelles,
originales, spontanées. Comment
voulez-vous que ces gens, saturés d'antiquité, mûris, confits dans l'admiration
exclusive des anciens, admettent les génies nouveaux, qui sont forcément des
révolutionnaires, des ravageurs de l'esthétique professée et officielle ?
Les admirations des Universités sont toujours en retard d'un demi-siècle au
moins sur celles du public qui, lui aussi, retarde toujours de quelques années
sur le petit bataillon des esprits d'avant-garde, chargés de découvrir et de signaler les voies nouvelles où vont les lettres.
C'est donc dans l'École épirote, « qui mériterait
plutôt le nom d'École nationale », que semble concentré ce
qui reste du génie grec, gardé, comme une étincelle sacrée au milieu des
montagnes inaccessibles, des contrées indomptables, indomptées, toujours en
révolte.
C'est de là que repart la jeune sève ;
c'est en cette école que se fondront les autres, car elle parle la langue
populaire et moderne commune à tous les Grecs, elle ne garde nulle trace
d'imitation ; l'inspiration de ses poètes est bien originale, vraiment
grecque.
Après cette exposition fort précise
et dont les lignes qui précèdent ne font qu'indiquer
les divisions et les traits principaux, Mme Juliette Lamber passe en revue les
poètes grecs contemporains et donne des extraits de leurs œuvres principales.
Il ne m'est pas possible de la suivre dans le
détail de cette inspection. Tous
les curieux de littérature d'ailleurs liront ce livre ;
et je me bornerai à mon tour à juger dans leur ensemble tous les
morceaux qu'on nous offre.
Mais, en ce cas, juger est un gros mot ;
car, ainsi que le dit fort bien l'auteur : « En poésie, tout
n'appartient pas à la pensée, et il y a une grande partie du charme de
l'expression, de l'art d'associer les mots, de l'harmonie des consonnes, de la
délicatesse de la forme, qui disparaît dans toute traduction. » Cela est
vrai absolument. Tout ce qui est rythme, sonorité, musique, élégance, bonheur
des mots, m'échappe donc. Je n'ai devant moi que la pensée, toute nue, des
poètes. Or, la pensée d'un poète, c'est la matière brute, c'est la mine ;
mais, plus la matière est précieuse, plus l'objet ciselé par l'artiste aura de
valeur. L'or est toujours de l'or avant d'être bijou.
Puis, n'y a-t-il pas bien des poètes que nous admirons,
malgré les traductions : Shakespeare, le Dante,
le Tasse, Byron, Milton,
Gœthe, Pouchkine, etc., etc. ?
Ce qui m'a frappé surtout dans les poètes grecs
contemporains que cite Mme Juliette Lamber, c'est une ressemblance surprenante
avec la pléiade française du XVIe siècle. Ils n'en
différent que par les chants héroïques où ils célèbrent la liberté et
maudissent la servitude.
On m'objectera que les poètes de la Pléiade
s'inspiraient eux-mêmes directement des anciens Grecs ; que cette sorte de
parenté vient de là, et encore de ce que toutes les littératures qui naissent
se ressemblent, comme les enfants au maillot ; c'est à mesure qu'elles
grandissent que les dissemblances s'accentuent.
Je n'ai à répondre que ceci :
Quand Ronsard, Remi Belleau et autres se sont mis à
chanter les fleurs, la rosée, la lune et les étoiles, les jeunes filles mortes,
le dieu Amour et sa mère Cythérée, ils étaient au milieu d'une Europe peu lettrée encore, presque barbare. Ils charmaient un peuple naïf par une grâce un peu mièvre,
mais nouvelle, ou plutôt renouvelée, après des siècles de sauvagerie. Leur
inspiration se bornait souvent à réciter des sortes de litanies de la nature,
où défilaient toutes les choses gracieuses que nous aimons encore aujourd'hui
comme on les aimait alors. Cela pouvait suffire en ce
temps.
Mais, depuis, de tels poètes ont passé sur le monde
nous avons lu de tels vers, que notre esprit,
courbaturé d'admiration, est devenu fort
exigeant. Il nous
faut de l'originalité, du nouveau, de l'audace et de la force. Nous ne nous retournons plus pour
les simples joueurs de guitare.
Chez les poètes grecs de la nouvelle école, je
ne distingue pas encore une originalité bien éclatante. Ils vivent trop sur ce champ communal des
« choses poétiques » si utile aux débutants.
Or, nous avons appris, grâce à des maîtres comme Hugo,
Baudelaire et bien d'autres, que la poésie est partout et nulle part ; je veux dire qu'elle n'existe que dans le
cerveau des poètes. La nature entière avec l'humanité est devant eux : qu'ils fassent jaillir la source sacrée en
frappant où ils voudront. Mais l'homme (et il y en a
beaucoup) qui rechante éternellement la rosée, les fleurs, la jeune
fille morte, le clair de lune, etc., n'est pas un poète. On a extrait de ces
choses toute la poésie qu'elles contenaient : il
faut trouver autre part. Où ? Je l'ignore, c'est
affaire au poète.
C'est de ces ressucées, de ces relavages sans
fin que viennent l'insurmontable ennui, la noire monotonie, l'insupportable
insignifiance des innombrables recueils poétiques pondus chaque année par les
Chérubins de la littérature française.
Si l'Académie voulait faire de bonne besogne (et elle n'en fera pas), il faudrait qu'elle dressât une
liste des mots et des choses poétiques dont il serait défendu aux poètes de se
servir désormais. Plus de perles de rosée, plus de lune
argentée, plus de blondes jeunes filles, plus d'étoiles d'or. Cela nous donne des nausées comme si nous avions une indigestion de
sirops.
C'est qu'il est difficile d'être poète
aujourd'hui ; après tant de maîtres. Il faut briser les chaînes de la tradition, casser les moules de
limitation, répandre les fioles étiquetées d'élixirs poétiques, et oser,
innover, trouver, créer ! On a ramassé, pour les
sertir, toutes les pierres
fines qui traînaient au soleil ; mais il en est
d'autres assurément, plus cachées, plus difficiles à voir. Cherchez, poètes,
ouvrez la terre : elles sont dedans ; remuez
les fanges si vous les croyez dessous ; fouillez partout dans les
profondeurs, car toutes les surfaces ont été retournées.
C'est cette recherche acharnée du nouveau, de l'originalité
dans l'invention, que je ne vois pas encore très accentuée chez les poètes
grecs contemporains. Ils célèbrent leur patrie avec
talent et répètent, avec beaucoup de grâce il est vrai, trop de lieux communs. Quelques-uns
pourtant montrent une allure très personnelle et très
franche, un vrai souffle. Mais ils ont de tels ancêtres qu'il ne leur est pas
permis de ressembler à tous les poètes qui chantent sur la terre l'amour et la liberté ! Mme Juliette Lamber, d'ailleurs, reconnaît
elle-même que les poètes grecs contemporains ne font que préluder encore. Mais
elle constate que le génie poétique vit, toujours ardent, dans ce peuple ; elle indique de quels germes éparpillés va
sortir l'école nouvelle qui deviendra l'école grecque moderne ; elle
pressent, annonce les artistes qui vont naître sur cette terre
inépuisable ; et tous les fragments qu'elle cite, non comme des
chefs-d'œuvre, mais comme de grandes promesses, me donnent la conviction
qu'elle ne se trompe pas.