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| Guy de Maupassant Zut! IntraText CT - Lecture du Texte |
Joseph !
- Monsieur ?
- Ma lance et mon bouclier !
- Monsieur dit ?
- Je te demande ma lance et mon bouclier.
- Mais, monsieur...
- Dépêche-toi, maraud, et dis à
mon valet de seller mon bon
cheval de bataille. Il paraît qu'on nous
insulte là-bas, en Italie, et j'irai, par la sambleu ! leur clouer la
langue au palais avec le fer de ma lance, à ces lazzaroni braillards.
Tel est peut-être le dialogue que
beaucoup de bourgeois pacifiques ont
eu avec leur larbin après avoir lu l'autre jour, dans ce journal, l'appel guerrier d'un chroniqueur.
Il était
retentissant et fier, cet appel. Il
sonnait bien, et a dû remuer des courages
endormis. Moi-même, au
premier moment, j'étais prêt à
demander ma lance et mon bouclier. Je me disais :
« Ah ! on nous insulte là-bas ; ah ! on crie : A bas la France ! Nous allons voir,
voisins, nous allons voir ! »
Et je
me mis sur mon séant.
Le soleil magnifique entrait par ma fenêtre ouverte. Des
chants d'oiseaux passaient dans l'air limpide.
Le murmure du fleuve qui coule devant ma porte montait
jusqu'à mon lit avec les
bruits vagues de la campagne.
Tous les livres
autour de ma chambre reposaient sur leurs rayons ; et, sur ma grande table, le roman commencé s'arrêtait au milieu d'une page
blanche inachevée la veille
au soir... Je me dis alors : « Mais... au fait, est-ce qu'on nous
insulte tant que ça ? » J'avais encore un peu sommeil, et en me renfonçant, dans mon lit et en refermant les yeux, je pensais : « Non, je ne me sens pas insulté, moi. » Je me fouettai avec des idées héroïques, avec tous les grands sentiments d'autrefois,
avec le patriotisme. Je ne vibrais pas, décidément. -
Je me rendormis.
Lorsque je me fus
habillé, je raisonnai de nouveau :
- Peut-être suis-je un monstre dans la nature, un sans-cœur, un gueux. Il faut
prendre l'avis des autres.
Justement, au bord du fleuve, un monsieur qui paraissait construit comme tout le monde, et dont le visage ne semblait point celui d'un misérable, pêchait placidement à la ligne. Je
m'approchai et, le saluant poliment :
- Pardon, monsieur, si je vous dérange.
Il répondit :
- Faites, monsieur.
Alors, encouragé,
j'ajoutai :
- Vous sentez-vous
insulté, monsieur ?
Lui, stupéfait, demanda :
- Par qui ?
Alors, avec une grosse voix que j'essayais de rendre
héroïque, je lui criai dans la figure
- Par les Italiens, morbleu !
Il répondit doucement :
- Est-ce que
vous êtes fou ? Je m'en bats l'œil,
des Italiens. Alors j'entassai les raisons, je multipliai les périodes belliqueuses, je cherchai les effets, l'épiant pour voir s'il vibrait. Oui, il
semblait vibrer ; son œil s'allumait, sa ligne tremblait dans sa
main ; puis soudain il se retourna vers moi, le visage enflammé, la lèvre
frémissante. Je pensai : « Ça y est ! » Ah ! bien
oui ! Exaspéré, il me hurla sous le nez :
- Allez-vous me ficher la paix, vous, avec vos
histoires ? Vous ne voyez donc
pas que ça mord, sacré bavard !
Je n'avais qu'à
me retirer. Ce que je fis.
Mais, poursuivi
par mon idée, je pris dans
le jour un train pour Paris.
Sur le boulevard, un de mes amis vint à moi. C'était justement ce qu'on
appelle un mauvais coucheur. Je lui demandai :
- Eh bien ! te disposes-tu à partir en
guerre ?
Il répondit, surpris :
- De quelle guerre parles-tu ?
Je simulai la stupéfaction indignée
- Mais de la guerre avec l'Italie. On nous insulte là-bas tous les jours.
Il répondit :
- Je m'en
fiche un peu, de l'Italie. Quand ils auront
fini de crier, ils se tairont ;
ce sont des hâbleurs grotesques.
Je le quittai.
Vingt pas plus loin, je me trouvai
en face d'un ex-membre de la Commune dont l'esprit aigu
me plaît beaucoup, je l'avoue. Il a, du reste, un superbe talent
d'écrivain, c'est un maître. Il
s'est battu comme un forcené pour sa cause ; et l'indépendance absolue de sa pensée, son mépris des formules et des croyances toutes faites, le rendent même suspect à ses frères. Je lui
demandai : « Et l'Italie, qu'en pensez-vous ? Ce sera la guerre,
n'est-ce pas ? C'est inévitable
maintenant ». Il répondit : « Bast ! est-ce assez
bête, tout ça, Tunis
et le reste ! » Puis,
après un mouvement de réflexion,
il ajouta : « Qu'ils se battent s'ils veulent
pour ces niaiseries-là. Moi,
je me réserve pour la guerre civile ! »
La drôlerie de cette réponse m'amusa, et je partis, mon
enquête finie.
Mais en
route je réfléchis à cette phrase : « Moi, je me réserve pour la
guerre civile ». Cela parait monstrueux d'abord. Toutes les antiques
déclamations vous reviennent à la mémoire : « La guerre entre
concitoyens, entre gens parlant la même langue, entre frères, c'est
horrible ». Puis peu à peu,
en raisonnant, on change d'avis ; on arrive à écarter les rengaines
philosophiques, on pense
tout seul, et on se dit :
« Mais il a raison, cet homme, mille fois raison ! Une seule guerre est logique, la
guerre civile. Là au moins, je sais pourquoi je me bats ».
Les vraies haines sont
les haines de famille, les haines entre proches,
parce que tous les intérêts sont en jeu ; les vraies guerres sont entre
concitoyens, par la même
raison : parce qu'on est en lutte tous
les jours, à toutes les heures, parce que tous
les sentiments humains sont
remués, l'envie, les rivalités incessantes, etc. C'est
le « ôte-toi de là que je m'y mette » appliqué. Oui, la guerre civile
est logique. Mais l'autre, non. Est-ce que je les connais, les Italiens ? Avons-nous des intérêts
communs ?
Je n'aime pas le macaroni, moi.
Qu'est-ce que j'irais faire chez eux ? On me répond :
- Mais ils
t'insultent malheureux 1
- Eh bien, tant pis pour eux.
Ça prouve qu'ils ont du temps à perdre.
Et je
me rappelai deux ouvriers que j'avais
vus se quereller quelques jours auparavant.
L'un furieux,
gesticulant, bavant, au
milieu d'un groupe placide,
criait à l'autre :
- « Fainéant, t'es un fainéant, un rien-du-tout, un lâche, t'es un lâche ; je vais t'enlever
le nez, entends-tu,
fainéant ! » - L'autre, très
calme, appuyé sur sa pelle,
écoutait, et quand son adversaire vociférait : « je vais t'enlever le nez », il se contentait de répondre d'une voix tranquille :
« viens-y donc, viens-Y donc ! » L'énergumène hurlait, mais n'avançait pas ; puis soudain, se tournant vers ses camarades,
il leur dit
d'une voix presque calmée : « Retenez-moi, vous autres, ou je
ferai un malheur ». Comme
les autres ne le retenaient pas, il s'en alla. Je regardai l'insulté se
remettre à sa besogne et je pensai : « - Comme cet homme est sage, et
digne en même temps, maître dé lui et supérieur ! Quand donc les peuples dont l'honneur
collectif me paraît chose bien problématique, auront-ils cette raison et ce calme ? »
Eh
bien, la France
vient d'avoir ce calme et cette raison ! Ce que ressent notre peuple en ce
moment, c'est plus que de l'indifférence pour des braillards, c'est le mépris
de la guerre elle-même. Les grands souffles héroïques sont finis :
nous sommes devenus, heureusement, des hommes de raisonnement et non
plus des hommes d'emportement.
Les airs de bravoure ne portent
plus, les périodes magnanimes
restent sans effet. Quand on nous crie : « je vais t'enlever
le nez », nous répondons tranquillement :
« Viens-y donc ! »,
qu'on y vienne.
Et je
trouve cela beau, moi, très beau. Le Moyen Age - enfin - est enterré, messeigneurs ; tant mieux. Je
n'ai jamais aimé cette période
d'estoc et de taille, et d'imbécillité. Les rustres blasonnés, couverts de leur armure, me mettent dans le nez une
sensation de mauvaise odeur
effroyable ; et, au lieu de m'exalter
sur leurs grands coups d'épée, je pense à
l'infection que devaient répandre ces hauts barons quand ils sortaient
de la marmite héroïque où ils avaient cuit
tout le jour.
Nous devenons calmes, tant mieux. Est-ce que le
ridicule chauvinisme s'affaiblirait ? Et voilà que, pour la première fois,
il me vient une sorte d'estime pour un gouvernement. (Je ne parle pas de sa
représentation, mais de la forme même du gouvernement.) Est-ce à la République que nous devons cette
sagesse de la population entière ? - Sous les monarchies, des hurlements
frénétiques sortaient de toutes les bouches dès que le mot
« guerre » était prononcé.
Sous la République, nous regardons, indifférents, et nous attendons, tranquilles ! A quoi cela tient-il ?
Je n'en sait
trop rien ;
je constate un progrès surprenant, voilà tout.
Pas de guerre, pas de guerre, à moins qu'on
ne nous attaque.
Alors, nous saurons nous
défendre. Travaillons, pensons,
cherchons. La gloire
du travail seule existe. La
guerre est le fait des barbares. Le général Farre a supprimé les tambours dans l'armée ; supprimons-les aussi dans nos
cœurs. Le tambour est une plaie
de la France.
Nous en battons à tout propos.
Et des ministres
viendront qui supprimeront
les canons, plus tard, bien
plus tard.
Quant à moi,
la vue d'une simple tondeuse mécanique m'intéresse, m'empoigne et me séduit infiniment
plus que celle d'un régiment
qui passe, musique en tête et drapeau au vent.