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| Guy de Maupassant Lettre d'Afrique IntraText CT - Lecture du Texte |
Mon
cher directeur,
J'apprends que plusieurs journaux algériens ont répondu
avec aigreur à mes chroniques sur l'Algérie. Comme je me suis trouvé presque toujours en route, aucun de ces articles ne m'est tombé
sous les yeux. Je n'en ai
entendu parler que par des étrangers, et il m'est
fort difficile, par
conséquent, de savoir au juste
ce qu'ils contenaient.
Voici pourtant, à ce que je crois,
les points sur lesquels on m'a le plus critiqué. J'ai écrit que
le monde jetait en Algérie ses
aventuriers. Là-dessus, un
journal local m'a répondu : « Aventurier vous-même ! »
L'argument m'a réjoui et m'a
ouvert des horizons. Comme j'ai l'intention d'ajouter à mes
critiques sur l'Algérie celle de la détestable cuisine qu'on mange en ce pays, je m'attends à
lire dans quelques jours d'autres injures analogues à la première, et je frémirai certainement en apprenant que je
suis moi-même un mauvais cuisinier ou un détestable coiffeur, si je proteste
contre la façon dont on m'a coupé
les cheveux. Quant au fond de la question, je mets en fait qu'il est
impossible de passer une demi-journée
avec un Algérien intelligent et aimant
l'Algérie sans l'entendre s'élever avec violence, et peut-être
avec raison, contre le flot
d'aventuriers étrangers qui
s'est jeté sur son pays.
Que ne dit-on
pas contre les Espagnols
qui peuplent toute la
province d'Oran, contre certains Italiens dont l'argent coûte
cher à ceux
qui sont gênés, et contre les juifs cosmopolites dont l'extermination par les Arabes suivrait de près sans doute, celle des alfatiers espagnols si les Français cessaient soudain d'occuper le pays.
A propos des alfatiers espagnols massacrés, permettez-moi d'ouvrir une parenthèse. Je viens de parcourir
tout le pays qu'ils occupaient,
et j'ai beaucoup entendu parler d'eux par des gens assurément impartiaux et qui se désespéraient de la fuite des survivants. Or,
voici ma conviction : si on les a tués, c'est leur faute bien plus encore
que la nôtre.
L'histoire nous a appris comment
l'Espagnol se comporte ordinairement en pays conquis : avec quelle
violence il traite les vaincus.
Eh bien, il me paraît évident que les
alfatiers ont suivi en Algérie leur coutume nationale ; et qu'il n'est
point de durs traitements qu'ils n'aient infligé aux Arabes dont ils occupaient
le territoire et qu'ils privaient de travail en accaparant la cueillette de
l'alfa. Ce sont les tribus au milieu desquelles vivaient ces étrangers
qui Les ont massacrés, et non les cavaliers de Bou-Amama.
Or, aucun Français n'a été tué ;
la ligne du chemin de fer qui traverse le pays n'a
point été endommagée ;
et les personnes forcées
par leurs fonctions de parcourir cette contrée m'ont affirmé
qu'elles se seraient estimées beaucoup plus en sûreté
au milieu d'une tribu insurgée qu'au milieu d'un de ces groupes d'alfatiers
qui vivaient isolés sur les hauts plateaux. Quoi d'étonnant à cela ? ces émigrés étaient
pour la plupart le rebut de leur
nation. C'est la règle, d'ailleurs ;
ce que rejette
un pays ne constitue pas ordinairement ce qu'il possède de meilleur. Des Espagnols établis en Algérie, et fort
bien
vus sous tous les rapports, ne m'ont pas paru éloignés de penser ainsi.
D'où je conclus
que les revendications de l'Espagne, très fondées en principe,
le sont, en fait, beaucoup moins.
Or,
s'il arrivait que des Français, tentés par l'argent qu'on peut gagner
dans l'industrie de l'alfa (dans les ateliers d'Aïn-el-Hadjar, les femmes sont payées jusqu'à cinq francs par jour), s'il arrivait, dis-je, que des Français, tentés par ces bénéfices, émigrassent à leur tour et vinssent en foule ici, vous entendriez
les Espagnols pousser bien d'autres cris,
car ils attendent, ces fugitifs, que
la question d'indemnité soit
réglée entre les deux pays, et nous ne tarderons pas à les voir revenir
en plus grand nombre encore qu'auparavant.
On
m'a reproché, en outre, d'avoir affirmé que la France envoyait
ici ses
fonctionnaires avariés. Il n'en est
plus ainsi, paraît-il. Tant mieux. Je voudrais bien seulement
savoir s'il en a été ainsi et si
on n'a pas, pendant longtemps,
livré la colonie à bon nombre d'autorités
d'un placement difficile dans
la mère patrie.
Au
fond on m'en a surtout voulu, je crois,
de la sympathie que l'Arabe m'a inspirée
à première vue, et de l'indignation qui m'a saisi en découvrant quels sont les procédés de civilisation qu'on emploie envers lui.
Nous n'avons, à
Paris, aucun soupçon de ce qu'on
pense ici.
Nous nous imaginons
bonnement que l'application du régime civil est l'inauguration
d'un régime de douceur. C'est, au contraire, dans l'espérance de la plupart des
Algériens, le signal de l'extermination de l'Arabe. Les journaux
les plus hostiles au système des bureaux arabes publient à tout instant des articles avec des titres comme celui-ci : « Plus d'arabophiles ! »,
ce qui équivaut à ce cri :
« Vivent les arabophages ! »
Le mot d'ordre est :
« Extermination ! » la pensée : « Ote-toi de là que je
m'y mette ! » Qui parle ainsi ? - Des Algériens d'Alger qui
dirigent les affaires à la place du gouvernement. Ils n'ont point vu d'autres
Arabes que ceux qui leur cirent les bottes : ils font de la colonisation
en chambre et de la culture en gandoura.
Ont-ils parcouru
leur pays ? - Jamais. Ont-ils passé huit jours dans un cercle
militaire ; puis huit jours dans
une commune, auprès d'un administrateur civil, pour se rendre
compte de la façon dont les deux principes
sont appliqués ? - Jamais.
Ils crient : « L'Arabe est un peuple ingouvernable,
il faut le rejeter dans le désert, le tuer ou le chasser ; pas de
milieu. »
Alors on part pour l'intérieur du
pays avec les idées que les
journaux algériens vous ont inculquées.
On gagne un cercle militaire et on se présente chez ces légendaires capitaines de bureaux arabes, ces ogres féroces, ces monstres, ces
spoliateurs !!! On trouve des hommes charmants, instruits, pleins de réflexion, de douceur et de pitié pour l'Arabe. Ils vous
disent « C'est un peuple enfant qu'on gouverne avec une parole. On en
fait ce qu'on
veut, il suffit de savoir le prendre. »
Et savez-vous ce qu'ils font, ces capitaines de bureaux indigènes ? - Ils défendent
l'Arabe contre les
vexations et les exactions du colon.
Alors vous dites : « Je comprends : c'est un rôle nouveau qu'ils jouent pour faire pièce à l'autorité civile.
C'est de bonne guerre. Allons voir la
boutique à côté. » Et on se rend dans un pays gouverné par un administrateur en
redingote. A vos questions, il
répond :
« Oh ! mes idées ont bien
changé depuis que je suis
ici. A Alger, je
pensais tout autrement. Avec de la justice et de la fermeté, de la
bienveillance sévère, on fait ce qu'on veut de l'Arabe. Il est
docile et toujours prêt pour les corvées.
Il tient de l'enfant et de la femme. Il suffit de savoir le prendre. »
La stupéfaction vous saisit. Et on s'écrie : « Alors nous sommes terriblement
coupables. Comment ! ce peuple
qu'il suffit de surveiller avec soin, les citadins ne parlent
de rien moins que de l'exterminer et le chasser au désert, sans s'occuper de la façon dont on le remplacera. »
Il
se révolte, dites-vous ; mais est-il vrai qu'on l'exproprie et qu'on lui
paie ses terres un centième de ce qu'elles valent ? Il se révolte. -
Est-il vrai que, sans raison, même sans prétexte, on lui prenne des propriétés
qui valent environ soixante mille francs et qu'on lui donne comme compensation
une rente de trois cents francs par an ?
On
lui a reconnu le droit de parcours dans SES FORÊTS, seul moyen qui lui reste
de faire paître ses troupeaux quand toutes les plaines sont séchées par le soleil et quand on lui a fermé l'entrée
du Tell ; mais est-il vrai que l'administration
forestière, la plus tracassière
et la plus injuste des administrations algériennes, ait mis alors la presque
totalité de ces forêts en défense et fasse procès sur
procès aux pauvres diables dont les chèvres passent les limites, limites que peut seul
apprécier l'œil exercé des forestiers ?
Alors qu'arrive-t-il ? les forêts
brûlent.
Elles brûlent en ce moment partout : des milliers d'hectares sont dévorés, des parties du pays sont
ruinées par le feu. On a
vu, de loin, les incendiaires. Et on crie :
« Extermination ! » Mais,
c'est justement quand on l'extermine qu'il se révolte, ce peuple.
Ce que je dis là, du reste, il n'est
peut-être pas un officier du bureau arabe qui ne le pense et ne le dise à
l'occasion.
Mais à Alger, les gens sédentaires et compétents ne
voient que les torts et les
vices de l'Arabe. Ils répètent sans fin que c'est un peuple
féroce, voleur, menteur, sournois et sauvage. Tout cela est vrai.
Mais, à côté
des défauts, il
faut voir les qualités.
J'aurais peut-être cédé moi-même et
accepté enfin la manière de voir des fougueux Algériens, si je n'avais
appris tout à coup, par l'article virulent d'un petit journal local, qu'il se fonde en ce moment, à Paris, une société protectrice des indigènes algériens.
A
la tête de cette société, on voit les noms de MM. de Lesseps, Schœlcher, Elisée Reclus, etc., etc.
Or, si les indigènes ont tant besoin
d'être protégés, c'est donc
qu'on les opprime. Qui les opprime ?
Ce n'est pas moi assurément.
Alors c'est l'Algérien. Vraiment si des hommes comme MM. de Lesseps et Elisée
Reclus reconnaissent qu'il faut secourir
ce peuple, à la façon des animaux que protège
la loi Grammont, c'est qu'il est
bien nécessaire de venir à son secours.
Ici, dans l'intérieur,
tout à fait au sud de la
province où je me trouve en ce
moment, les Algériens sortis
d'Alger admettent parfaitement l'utilité de cette société.
J'ai dit également
qu'on perdait en ce pays la notion du droit. C'est tellement
vrai que je n'ai pu m'empêcher de rire à mon
tour en voyant un conducteur
de voiture payer à coups de
matraque deux perdrix achetées à un Arabe. Ici,
on s'accoutume à l'injustice, tant on vit dans l'injustice ; mais je défie
un Français quelconque de ne pas s'indigner véhémentement s'il passe, comme je
viens de le faire, vingt jours sous la tente,
au milieu des Arabes, allant
de tribu en tribu.
Et
cependant, les bureaux arabes
sont animés d'un esprit de
justice qui m'a fortement surpris ;
les administrateurs civils sont, pour la plupart, dans les mêmes idées. Mais, que
voulez-vous ? l'habitude est prise, et Alger pousse à la roue.
Pardon pour cette longue lettre. Je
pars pour l'oasis de Laghouat, et je suivrai ensuite le sud de la province d'Alger
et de Constantine par Aïn-Rich et Bou-Saada. On dit que les tribus de ce côté
sont travaillées et qu'un mouvement aura lieu dès la fin du Ramadan. Je vous
parlerai incessamment de ce pays, dont il n'existe même aucune carte et que
bien peu de voyageurs ont visité. Les officiers
des bureaux sont presque seuls à le connaître. C'est avec deux officiers que je pars.