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| Guy de Maupassant Autour d'un livre IntraText CT - Lecture du Texte |
J'ai reçu de Bruxelles,
l'autre jour, par la poste, un livre dont je
connaissais l'histoire et dont la lecture m'a vivement surpris en me faisant
beaucoup réfléchir. Cette œuvre contient, du reste, des qualités de
premier ordre. Elle a pour titre : Un Mâle, et pour auteur M.
Camille Lemonnier. C'est l'histoire très simple d'un braconnier, une espèce de
bête humaine, de plante vivante grandie dans les bois, pleine de la sève des
arbres, brute magnifique qui devient amoureuse de la fille d'un fermier. La fille
se laisse toucher par l'emportement passionné de ce mâle terrible ; elle
cède. Puis la lassitude arrive ; elle cherche à rompre ; mais le
braconnier veille sur son amour avec une fureur jalouse ; il assomme un
des prétendants de sa maîtresse, et finit lui-même par mourir dans un fourré,
comme un gibier blessé, abattu par la balle d'un gendarme. La donnée est donc
fort simple. C'est l'éternelle histoire, l'éternel drame de l'amour.
La grande valeur de cette œuvre vient de l'atmosphère
champêtre et sauvage dans laquelle l'auteur a eu le talent d'envelopper ses
personnages et son action. On est grisé par l'odeur des bois, par les bouillonnements des
sèves, par toutes les fermentations des campagnes.
Mais il y a une chose
surprenante dans l'histoire de ce roman, c'est qu'il a excité de grosses
colères lorsqu'il parut en feuilleton. On l'a traité d'œuvre naturaliste ou
réaliste remuant les passions basses et sales. Or,
s'il y a une critique à adresser à ce livre (critique que je suis tenté de
faire), c'est qu'il est, au contraire, conçu et exécuté comme un poème :
il est épique. Les paysans y apparaissent grandis à l'égal de héros ; les petits faits de l'existence campagnarde
prennent des proportions d'épopée. Il est vu enfin à travers l'optique
spéciale et grossissante des poètes, et non avec l'œil froid du romancier.
Alors
comment s'est-il trouvé des gens pour qualifier de réaliste ce poème exalté des
sèves frissonnantes ! Comment une aussi monstrueuse confusion a-t-elle pu
se produire ?
Que s'est-il passé dans l'esprit du public ? Une
chose bien simple. - Le public n'attache pas aux mots « idéalisme »
et « réalisme » le même sens que les romanciers. Une confusion
persistante a lieu qui empêche les uns et les autres de se comprendre.
Pour le public, il n'y a en cette affaire aucune
question d'art ni de littérature. Pour les artistes, les
idéalistes sont des rêveurs dont le métier consiste à présenter la vie déformée
par une espèce de prisme grossissant qu'on nomme la Poésie.
Les réalistes, au contraire, sont des gens qui ont la
prétention de rendre la vie telle qu'elle est, dans sa vérité brutale.
Les deux écoles sont logiques, bien qu'à mon sens le
véritable romancier ne doive être ni idéaliste ni réaliste de propos délibéré.
Ou plutôt il a le devoir d'être l'un et l'autre. Il me semble clair comme le
soleil que son unique prétention doit être d'exprimer la vie telle qu'elle
apparaît à ses yeux d'artiste, sans parti pris d'école ni pactisations d'aucune
sorte. Il sent avec le tempérament spécial que la nature lui a donné !
Qu'il exprime donc avec toute l'habileté, tout l'art, toute la conscience dont
il est capable ; qu'il fasse de son mieux, enfin. Que peut-on exiger de plus ?
Avons-nous d'autres modèles que la vie ?
Non. Possédons-nous les moyens de connaître autre chose que ce qui
est ? Non. Alors quoi ? aurions-nous donc la prétention de
représenter ce qui existe, mieux que la nature ne l'a fait ? De corriger
la création ? Cet orgueil serait gigantesque ! Et voilà pourtant ce que
le public ose demander ! Art, lettre, style, conscience d'écrivain, il
s'en moque : par littérature idéaliste, il entend uniquement de la
littérature invraisemblable, sympathique et consolante.
Toute cette grosse question littéraire se borne là, à mon
avis. Rien de plus. Donc que l'auteur, l'action, le personnage soient sympathiques
au lecteur ; qu'on sente même que l'auteur, lui aussi, a de la sympathie
pour ses bonshommes. Enfin de la sympathie dans le titre, de la
sympathie entre les lignes, de la sympathie partout. Tarte à la crème !
Vous serez, grâce à cette simple recette, un idéaliste.
Le lecteur veut être attendri ; il consent à être
remué doucement ; il ne se refuse pas au larmoiement, à la petite émotion
bourgeoise. Tout cela ne sort point du sympathique.
Mais, si un écrivain de grande race, âpre, sincère et
désabusé, planant au-dessus de toutes les rengaines sentimentales, de toutes
les fausses poésies, de toutes les illusions intéressées où se berce la pauvre
humanité, saisit le lecteur tranquille et le traîne, éperdu, à travers la vie
telle qu'elle est, empoignante, sinistre, empestée d'infamies, tramée
d'égoïsme, semée de malheurs, sans joies durables, et aboutissant fatalement à
la mort toujours menaçante, à cette condamnation de tous nos espoirs que nous
nous efforçons, par lâcheté, de ne pas croire sans appel ; s'il montre à
chacun son image sans la farder, sans l'embellir ; chacun alors se fâche à
la façon des enfants pris en flagrant délit, et crie : « Ce n'est pas
moi, ce n'est pas moi ! Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai ! »
Les uns ajoutent : « Eh bien ! si la vie
est triste, je veux être consolé, et non pas désespéré ; je veux
qu'on voile mes misères, qu'on me donne des illusions, qu'on me trompe
enfin. »
Cela veut dire : « Je sais bien que je ne
suis guère bon, guère honnête, guère vertueux ; que les autres ne le sont
pas davantage ; mais faites-moi croire que je suis parfait au milieu de
voisins irréprochables ! - Quand je reviens de mon cabinet d'affaires, où
j'ai le plus possible filouté mes clients ; quand je reviens de la Bourse
où j'ai tâché de ruiner mes confrères pour m'enrichir à leurs dépens, où j'ai
joué à la hausse, à la baisse afin de tromper le public, de faire vendre ou
acheter les naïfs ; quand je reviens de mon magasin où j'ai tenté de
réaliser beaucoup de gains, même exagérés et illicites ; quand je reviens
de chez ma maîtresse pour laquelle je ruine ma femme légitime, je veux être
consolé de mon improbité, de mes subterfuges inavouables, du sentimentalisme de
mes pactisations avec ma conscience, de mon infidélité, de mes faiblesses,
etc., par la lecture saine d'un livre honnête où tous les commerçants seront
irréprochables, les financiers probes, les maris fidèles, etc. Je veux enfin
sentir mon âme purifiée par le spectacle d'un monde idéal, par le reflet
trompeur d'une existence de convention. »
Alors
qu'arrive-t-il ? Des écrivains de talent, des romanciers fort respectables
répondent à ce goût du lecteur pour la littérature sympathique et consolante ;
et ils créent une humanité d'étagère, en sucre colorié, qui fait pâmer les
femmes du monde dans leurs boudoirs.
C'est toujours la jeune fille pauvre qu'épouse un jeune
ingénieur riche et plein d'avenir ; des cousins qui s'aiment et se marient,
ou bien un jeune homme ruiné que choisit une riche héritière, et cela se passe
avec des surprises, des héritages inattendus pour équilibrer les situations, et
des aventures dramatiquement attendrissantes dans le parc d'un vieux château
breton. Il y a la scène de la tour, la scène de la chasse, la scène du duel et
la scène de l'aïeule invariablement. Mais où triomphe le romancier mondain,
c'est quand il touche au vice. Oh ! le vice, aimable,
ganté. parfumé comme il faut ! Comme les femmes
l'aiment, ce grand seigneur criminel, blasé, sceptique et charmant !
Et comme le milieu où se déroule l'action est choisi avec goût ! Quel monde d'élite, dont toutes les
pensées semblent des poésies et toutes les attitudes des poses de gravures de mode ! Tarte à la crème !
De cette littérature « sirop » à l'usage des dames,
on tombe bien vite dans la littérature mélasse à l'usage des petites
bourgeoises, et de la littérature mélasse on dégringole dans la littérature
tord-boyaux (pardon !) à l'usage des portières. Lisez plutôt
les romans des petits journaux.
Voilà à quoi aboutissent les
acquiescements au goût du public.
Employons
enfin les grands mots, qui sont les mots justes ;
cette vieille querelle littéraire n'est, au fond, que la querelle de
l'hypocrisie contre la sincérité. L'art n'a rien à y voir.
Et voilà notre grande plaie toujours purulente
l'hypocrisie. Nous sommes
hypocrites dans les moelles, comme on est scrofuleux. Toute
notre vie, toute notre morale, tous nos sentiments, tous nos principes sont hypocrites,
et nous le sommes inconsciemment, sans le savoir, comme M. Jourdain était
prosateur, cela s'appelle : l'art de sauver les
apparences ! C'est tellement passé dans notre sang que ce phénomène
monstrueux a lieu : - tout ce qui n'est plus hypocrite nous blesse comme
un outrage à notre honnêteté de parade, à nos conventions mondaines, à nos
usages de fausses paroles, de fausses protestations, de faux visages.
Oh ! si
l'on découvrait les dessous de la vie ! si l'on
ouvrait les consciences des hommes qui crient à l'immoralité ! les alcôves des femmes qui s'évanouissent d'un mot un peu
vif ! Oh ! les
bonnes pudeurs qu'ont celles-ci ! Oh ! les belles indignations qu'ont ceux-là ! Quelle
amusante colère de singes à qui l'on présente une glace !...
N'ai-je pas entendu un homme connu et respecté dire, au
milieu d'un cercle d'auditeurs : « Non, certainement, je ne crois
pas ; la foi n'est plus faite pour les hommes ; mais je pratique par
devoir... quand ce ne serait que pour notre monde. » Et il ne songeait
guère, en vérité, à l'abîme d'hypocrisie que contenait cet aveu.
Et tous
ces gens veulent, à leur image, une littérature hypocrite.
Oui, ces romans parfumés, ces mariages d'amour sans
discussions de dot, ces dévouements sans récompenses, ces services tout
désintéressés, cela n'est, en réalité, que de l'hypocrisie commandée à
l'écrivain par le public. Tout le monde le sait :
les lecteurs ne l'ignorent point ; et les auteurs le savent si bien, qu'on
voit à tout moment les plus honorables faire des concessions à ce besoin de
fausseté, et introduire en des œuvres vraiment belles, artistiques et viriles,
des épisodes attendrissants, à la manière anglaise, afin qu'on pardonne le
reste à la faveur de ce tour de passe-passe.
Et le publie se délecte à la lecture des aventures
invraisemblables de fantoches niaisement parfaits, toujours les mêmes ;
et, dans sa joie, il déclare le livre « bien écrit », ce qui est, en
ce cas, la pire insulte que la plupart des lecteurs puissent adresser à
l'écrivain.
N'avons-nous
pas inventé cet odieux adage : « Toute
vérité n'est pas bonne à dire. » Nous l'appliquons à la
littérature. Alors il faut mentir ? - Vous répondrez :
« Non ! se taire. » - Ce qui est encore mentir par le silence.
Mais quand il s'agit d un écrivain, il n'y a pas de milieu : il faut qu'il
dise ce qu'il croit être la vérité ou qu'il mente.
Donc, en résumé, les querelles littéraires se bornent à
ceci : lutte de l'hypocrisie humaine contre la sincérité du miroir, ou
exaspération du lecteur contre le tempérament particulier de l'écrivain.
En général, nos vices ou nos défauts préférés sont ceux
dont l'image nous blesse le plus, vérité constatée par cet autre adage :
« On ne parle pas de corde dans la maison d'un pendu. »
Je
pourrais citer beaucoup d'exemples. Je m'en abstiendrai.
Je reviens au livre de M. Camille Lemonnier.
J'ai dit que ce livre était un
poème. Tout se passe, en effet, dans une atmosphère poétique très sensible et très puissante. Les arbres deviennent des espèces d'êtres ; la forêt semble une sorte de monde
animé ; les sèves parlent et chantent ; la chasse acharnée du
braconnier est un symbole ; il grandit comme une de ces créations quasi
fantastiques de Victor Hugo. Ce sont des luttes d'idées, de puissances
animales, de créatures éternelles dans ce bois qui est
plus vaste que la création même, et non les simples embuscades d'un petit
paysan qui guette un lapin.
Alors comment a-t-on qualifié ce roman de réaliste ?
Uniquement parce qu'on y sent un
peu la bête humaine au milieu des senteurs forestières.
L'amour simple de ces deux êtres simples se
déroule d'une façon normale, passe de l'exaltation à la fatigue chez l'un,
tandis qu'il demeure toujours ardent chez l'autre, ainsi que cela a lieu dans
la plupart des créatures. La
vie est grossie, grandie, étendue, mais non fardée.
C'est un chant, soit ; mais il dit tout, ce
chant ; les paysans deviennent épiques, niais restent vraisemblables
cependant ; ils n'ont point de morale à la Florian, ni de tendresses
champêtres à la Deshoulières. Les personnages enfin, ne sont ni sympathiques
ni consolants, ainsi que l'entend le bon public.