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| Guy de Maupassant La politesse IntraText CT - Lecture du Texte |
Je ne voudrais point qu'on me crût assez fou pour
prétendre ressusciter cette morte : la Politesse. Les
miracles ne sont plus de notre temps et, pour toujours, je le crains bien, la
politesse est enterrée côte à côte avec notre esprit légendaire. Mais je désire
au moins faire l'autopsie de cette vieille urbanité française, si charmante,
hélas ! et si oubliée déjà ; et pénétrer les causes secrètes, les
influences mystérieuses qui ont pu faire du peuple le plus courtois du monde un
des plus grossiers qui soient aujourd'hui.
Non pas que j'entende par politesse les formules
d'obséquiosité qu'on rencontre encore assez souvent ; non pas que je regrette
non plus les interminables révérences et les beaux saluts arrondis dont
abusaient peut-être nos grands-parents. Je veux parler de cet art perdu d'être
bien né, du confortable savoir-vivre qui rendait faciles, aimables, douces, les
relations entre ces gens qu'on appelle du " monde ". C'était un art
subtil, exquis, une espèce d'enveloppement de fine délicatesse autour des actes
et des paroles. On naissait, je crois, un peu avec cela ; mais cela se
perfectionnait aussi par l'éducation et par le commerce des hommes bien appris.
Les discussions même étaient courtoises. Les querelles ne sentaient point
l'écurie.
Et
cependant l'ancien langage usuel était plus cru, plus chaud que le nôtre ;
les mots vifs ne choquaient point nos aïeules elles-mêmes, qui aimaient les
histoires gaillardes saupoudrées de sel gaulois. Si les gens qui s'indignent
aujourd'hui contre la brutalité des romanciers usaient un peu les auteurs dont
se délectaient nos grand'mères, ils auraient, certes, de quoi rougir.
Ce n'était donc pas dans la langue, c'était dans l'air
même que flottait cette urbanité ; il y avait autour des mœurs comme une
caresse de courtoisie charmante.
Cela n'empêchait rien ; mais, enfin, on était bien
né.
Aujourd'hui nous semblons devenus une race de goujats.
Depuis quelque temps surtout, il me
semble sentir vraiment une recrudescence de grossièreté. Nous y sommes
d'ailleurs tellement accoutumés que nous n'y songeons plus guère. Je ne sais ce qu'ont dû penser
tous les lecteurs de nos journaux, mais j'ai eu, quant à moi, le cœur soulevé
de dégoût par la période électorale.
J'étais alors loin de Paris, et souvent des journaux
locaux me sont tombés sous les yeux. On ne saurait croire quel vocabulaire
poissard et honteux employaient ces feuilles ; quels tombereaux d'injures
ordurières elles charriaient tous les matins pour en souiller leurs
adversaires ; quelle absence de style et quelle surabondance de
malpropretés on trouvait dans leurs colonnes. Les mots les plus grossiers
semblaient avoir perdu leur sens, tant on les employait à tout propos ; et
il n'est certes pas un des candidats qui n'ait été traité de menteur, de
voleur, d'infâme crapule, de polisson, de saltimbanque, de vendu, de crétin,
etc., etc.
Personne, d'ailleurs, ne s'étonnait à la lecture de ces
articles, comme s'il eût été tout naturel de salir au préalable les futurs
représentants de la nation. Et voilà comment on apprend au peuple à respecter
ses élus. Mais là n'est point la question.
Quelques jours plus tard, je traversais une autre
contrée et j'y retrouvais la même langue dans les journaux des divers partis.
Les hommes politiques opposés, ennemis honorables, étaient traités au moins
d'exploiteurs, de menteurs, de calomniateurs et de corrupteurs ; sans compter
des grossièretés plus directes encore.
Je me disais : « Ces mœurs sont
odieuses ; mais nous sommes loin de Paris : on ne peut demander aux
écrivains locaux de frapper par l'idée et non par le mot, de blesser leurs
adversaires avec une phrase habile, perfide et polie, et non de le couvrir de
fange. L'injure est toujours facile, mais l'ironie cinglante n'est pas donnée à
tous ; l'esprit qui tue ne se rencontre plus guère. Par l'insulte
on évite la discussion, on se dérobe à la réplique, et, quand on a affaire à
des gens propres, on garde le dernier mot à la façon de Cambronne. » Mais
voilà que je viens de parcourir la plupart des journaux parisiens parus à la
même époque ! On reste confondu devant le langage d'assommoir employé par
un grand nombre des soi-disant écrivains qui les rédigent.
Donc tout homme qui nourrira désormais le désir
singulier, mais excusable, de représenter ses concitoyens à la Chambre des députés devra
se résigner d'avance à être injurié à gueule-que-veux-tu, à être calomnié dans
sa vie privée et dans sa vie publique, accusé de toutes les infamies et
finalement soupçonné, sans aucun doute, d'avoir commis la plupart de ces
gredineries, par un grand nombre d'électeurs stupides qui ont foi dans le
papier à cinq, dix, ou quinze centimes, que leur apporte le facteur.
Je sais bien ce que
répondront les partisans des régimes écroulés : « On savait vivre
sous les monarchies ; on ne le sait plus sous la république. Us pays
démocratiques sont mal élevés. » L'argument ne vaut guère ; j'en ai
pour preuve que les feuilles de l'extrême droite sont tout aussi mal apprises
que celles de l'extrême gauche. Les sentines où elles puisent leurs
grossièretés sont bien les mêmes.
Or, si du journal politique on pénètre au Parlement on
remarque bien vite que dans les discussions orageuses, les insolences, les
expressions sentant les querelles de palefreniers partent autant de droite que
de gauche, sinon plus. On donnait jadis aux grands orateurs le surnom Poétique
de « Bouche-d'Or ». Quant à nos parleurs politiques, si un surnom
peut leurs aller, c'est celui de « Bouche-d'Égout ».
Donc, aujourd'hui, on est mal élevé, quoique bien né. L'habitude
des salons, la fréquentation du monde ne donnent plus le savoir-vivre. Les
causes de l'impolitesse générale viennent d'autre part que de la
démocratisation du pays.
Mais là où il faut saisir les
habitudes de vie d'un peuple, sa manière d'être habituelle, c'est dans la
presse quotidienne, qui représente exactement la physionomie intime du pays. Or, la presse offre maintenant des
exemples journaliers de la plus mauvaise éducation.
C'est à elle, au contraire, qu'il devrait appartenir de
donner l'Exemple des formes les plus irréprochables, et cela par l'excellente
raison que les journalistes ont pour métier de bien écrire !
On est écrivain de profession : cela veut dire
qu'on ne doit ignorer aucun des secrets de cette dangereuse escrime de la
polémique ; qu'on a entre les mains cette pierre qui peut frapper au front
et abattre les plus grands : le mot, le mot qu'on jette avec la phrase,
comme on lance un caillou avec la fronde ; qu'on sait toutes les ruses des
attaques, les perfidies cachées sous les compliments, les allusions trompeuses
comme les feintes ; qu'on jongle avec les difficultés de la langue comme
un escamoteur avec des billes ; qu'on cingle enfin avec ce fouet dont
Beaumarchais laissait à ses ennemis d'ineffaçables traces.
Mais dès qu'un monsieur d'un avis contraire au vôtre
déclare son sentiment, on s'empresse de s'asseoir à sa table et d'écrire avec
sérénité : « Un drôle, un polisson dont les antécédents nous sont
inconnus et par conséquent suspects, mais que nous tenons, dans tous les cas,
pour un misérable gredin, fils de banqueroutier sans doute et de drôlesse, etc. »
Le monsieur ainsi traité envoie ses témoins à son contradicteur. On se bat pour
laver l'honneur. L'un d'eux est blessé. L'incident est clos.
Pendant les deux siècles derniers, la Société, plus restreinte,
triée, était fort instruite, pédante même. Hommes et femmes savaient leur
Antiquité, et l'histoire universelle, et mille autres choses. On possédait le
grec et le latin tout autant que le français ; on causait par citations,
on folâtrait avec des réminiscences de poètes antiques.
Toutes les phrases étaient saupoudrées d'érudition, et
ce savoir, cette littérature de la classe, qui seule comptait, jetait sur les
mœurs un vernis d'urbanité. Le reste de l'humanité n'existait pas.
Aujourd'hui, tout le monde compte. Tout le monde parle,
discute, affirme ce qu'il ignore, prouve ce dont il ne doute point. On veut être tout, tout connaître,
tout trancher. Nous ressemblons à des dos de volumes, avec des titres
prétentieux, et dont l'intérieur n'est que de papier blanc. On sait tout sans
rien apprendre, et cette façon de savoir rend naturellement grossier.
Cette manière d'être est tellement passée dans les
mœurs, que nous nommons, pour nous gouverner, des hommes dont nous n'exigeons
aucune garantie de connaissances spéciales, qui peuvent à leur aise ignorer
notre histoire (ce qui serait fâcheux) autant que l'économie politique (ce qui
serait regrettable).
Jetons un coup d'œil dans la presse. Est-ce que les
écrivains de grand renom, les maîtres, ont parfois l'injure à la plume ? Les
polémistes politiques comme M. Weiss, M. John Lemoinne ou autres, ont-ils pour
habitude de traiter leurs adversaires de polissons ou de voleurs ?
M. Renan, un des plus grossièrement insultés des
écrivains modernes ; M. Littré, si souvent maltraité, ont-ils jamais
répondu à leurs antagonistes par des gros mots ?
Je ne pense pas non plus que MM. Darwin, Herbert
Spencer, Stuart Mill, et cent autres, mille autres de moindre valeur, se
servent, dans leurs arguments, de l'ordure jetée à la face de leurs
contradicteurs.
D'où je conclus que l'absence d'éducation vient
principalement de l'absence d'instruction. On ne sait rien dans notre monde, ou
presque rien. Les gens instruits sont bien élevés. C'est donc au livre, aux
livres, à tous les livres, qu'il faudrait demander une nuance de cette ancienne
courtoisie qui nous manque vraiment un peu trop.