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| Guy de Maupassant Va t'asseoir! IntraText CT - Lecture du Texte |
Quel triste métier,
vraiment, que celui d'homme politique ! Je ne veux point parler, bien
entendu, des saltimbanques de la chose, de ceux qui font uniquement du trapèze
avec les élections. Ceux-là ne
sont jamais à plaindre, quoi qu'il arrive, et ils forment assurément la grosse
majorité des Parlements. Petits journalistes sans talent, petits avocats sans
murs et sans veuves, petits médecins sans moribonds, ils demandent à un métier
facile d'escamoteur le pain que ne donnent point aux avortés les professions
naturelles. Le procédé est commode. Dès qu'ils se sentent impuissants dans les
fonctions normales que remplissent les simples bourgeois, ils se mettent à
crier, d'une voix claire et retentissante : « Vive le peuple ! »
Rien que ça. On leur demande leurs idées, leur
programme, leurs croyances. « Vive le peuple ! » Au Parlement,
ils servent, dans chaque discussion, un gros « Vive le
peuple ! » avec quelques légumes autour. S'ils sont menacés, ils
descendent dans la rue en hurlant : « Vive le peuple ! » Et
lui, le peuple malin, se dit : « Pourvu qu'ils crient toujours comme
ça, ça me suffit, à moi. »
Mais ils vieillissent. Leur voix s'éraille, grouille
dans leur gorge ; et ils s'époumonent encore à grogner, sur le ton enroué
des ivrognes à perpétuité : « Vive eul' peupe ! »
Et le peuple rit. Il les reconnaît à
l'intonation et murmure : « Ça, c'est un solide ; votons pour
lui. » Et il vote.
Ainsi l'on voit, du berceau à la tombe, siéger les
mêmes ganaches ânonnantes et sans cesse furibardes, qui perdent un à un tous
leurs cheveux sur le dossier du même fauteuil, au Parlement. Elles deviennent alors les vieilles barbes, les
vieilles barbes, immortelles tout comme les principes de 89. La pépinière est
fournie, ne nous occupons point de ceux-là. Parmi les jeunes siégeant
aujourd'hui, il y en a qui siégeront encore dans quarante ans.
Parlons des autres, des convaincus, des naïfs, des
honnêtes, de ceux qui croient à la politique, au peuple, aux principes, au
progrès, à la sagesse, à la puissance de la raison, à toutes les blagues
sonores et vénérables, qui forment le fond de la malle politique d'un
républicain sincère.
Oh ! les pauvres diables, quelle tête piteuse ils
doivent faire le jour où le peuple souverain leur dit plaisamment, dans un
moment de caprice et de gaieté : « Va t'asseoir ! »
Ils ont travaillé avec conscience, étudié,
pioché : ils sentent vraiment battre leur cœur en prononçant ce mot
« la République » ; car ils ont collaboré à sa naissance et à
son élevage ; et voilà que ce grand Manitou de suffrage universel leur
crie au nez : « Va t'asseoir. »
Et ils vont s'asseoir au milieu de leurs familles
abasourdies. Ils rentrent dans leurs foyers à la façon des troupiers réformés
pour infirmité quelconque.
Oh ! le misérable député que les électeurs
viennent d'envoyer s'asseoir ! Il a l'aspect aplati et navrant d'un ballon
crevé, tombé du ciel.
Il lui reste, pour toute consolation, la faculté de
faire imprimer sur ses cartes de visite : « M. X..., ex-représentant
du peuple. » - Mais il est devenu celui dont on dit avec un sourire :
« Vous savez bien, c'est ce pauvre X..., l'ancien député. - Ah ! oui,
va t'asseoir. »
Et il me semble les voir, en ce moment, assis par tous
les départements de France, ces lamentables Refusés, qui regardent d'un air
piteux partir pour Paris
leurs rivaux, avec un chapeau neuf et des papiers sous le bras.
Voici un exemple remarquable : M.
Gambetta. On peut l'aimer ou ne point l'aimer, mais il me semble impossible de
contester qu'il possède plus que tout autre, aujourd'hui, la science et
l'instinct politiques. Je ne nie pas qu'il puisse être une graine de despote,
et qu'il ait montré en bien des occasions des tendances fort autoritaires. Je
ne nie pas qu'il semble, à un moment donné, avoir rêvé le rôle dangereux de
sauveur, et projeté, au milieu d'une sorte d'enivrement de puissance,
d'acquérir aussi la gloire militaire en nous restituant les provinces perdues.
Aucun homme n'est infaillible. En est-il moins vrai
qu'il a rendu au parti républicain d'immenses services ; qu'il a écrasé
ses adversaires politiques en sachant rallier autour de lui les combattants
inquiets dans les moments difficiles ; qu'il a été habile, rusé, audacieux
quand il le fallait, et toujours clairvoyant ? On lui devait au moins
beaucoup de respectueuse reconnaissance. Mais voilà ! En sa
conscience d'homme politique, il a cru devoir marcher dans une voie déterminée.
Il a cessé de crier uniquement : « Vive l' peupe quand
même ! » et son peuple (couche Charonne-Belleville) vient de lui
dire, tout bas, il est vrai : « Va t'asseoir, mon vieux, et ne te le
fais pas répéter ! » C'est une sorte d'avertissement sans frais. A
bon entendeur, salut !
Et lui, tout surpris, reste là, se demandant si c'est
pour rire ou pour de vrai, s'il doit s'asseoir ou demeurer debout. -
« C'est pour DE VRAI, monsieur ; le peuple souverain ne rit pas. Choisissez-en bien vite une autre
couche ou résignez-vous à vous asseoir. »
M. Vallès me semble plus malin. Ce
romancier d'un grand talent et d'un grand esprit a choisi pour électeurs des
gens qu'on a envoyés eux-mêmes s'asseoir d'une façon définitive, les fusillés
de la Commune. L'idée est drôle et peut être prise par les deux bouts, côté
comique ou côté sérieux, à volonté. Je soupçonne M. Vallès d'être au fond un
grand sceptique, un pince-sans-rire communardo-farceur.
Je ne puis songer à lui sans me rappeler le mot d'un
ex-membre de la Commune, à qui je montrais dernièrement, de loin, la Chambre
des députés, en lui disant :
- Eh bien, pétroleur, quand donc entrez-vous là ?
Il me répondit en riant :
- Je n'y entrerai jamais que pour flanquer des coups de
pied... à ceux qui y sont ou y seront.
En voilà encore un qui n'ira point s'asseoir.
J'ai dit que M. Vallès me paraissait être un grand
sceptique. J'en prends pour
preuve son très remarquable livre publié au printemps : Le Bachelier.
Personne n'ignore que l'écrivain a raconté sa propre histoire. Lisez-la.
Vous verrez comment monte le
dégoût des choses politiques ; comment les formules consacrées, les
principes stupides et immortels, la bêtise, l'intolérance, l'aveuglement,
l'étroitesse d'esprit des doctrinaires de tous les partis, finissent par tuer
la confiance, l'espérance, le courage et l'enthousiasme des cœurs exaltés.
M. Vallès est assurément resté fidèle à son amour pour
la justice théorique, pour la révolution intègre et vengeresse ; mais
comme il la rêve autre qu'elle ne peut être, et comme on le sent, lui, à jamais
déçu dans sa foi, à jamais dégoûté de la sottise de ses compagnons de lutte,
écœuré des phrases ronflantes, des rengaines et des traditions
révolutionnaires !
Aujourd'hui il en est arrivé à n'avoir plus confiance
que dans la COUCHE des fusillés ; et ceux-là aussi étaient sans doute des
utopistes, des croyants sincères, puisqu'ils sont morts pour leur cause.
C'est que M. Vallès est un maître écrivain et,
chez lui, l'homme politique découragé se confesse au romancier qui, à son tour,
malgré tout, parle, avoue les misères profondes de sa foi, parce que la passion
de l'art est devenue plus puissante que la passion politique, parce que M.
Vallès est avant tout un artiste.
Sapons
les immortels principes.
Les monarchies sont trépassées ; elles avaient
vécu leur temps. Des hommes nouveaux et hardis sont venus qui ont SAPÉ le
principe équilibriste du droit divin avec ce simple raisonnement que, pour
gouverner tous les hommes, il faudrait qu'un homme pût avoir à lui seul autant
d'intelligence, d'esprit, de savoir, d'aptitudes diverses, etc., que tous les
autres réunis.
Ces révolutionnaires avaient raison ; ils ont
triomphé. Mais, à la place du principe abattu, ils en ont élevé d'autres,
qualifiés immortels, et qui sont aussi fantaisistes, aussi faux, aussi
inacceptables que le premier. Sapons-les donc à notre tour.
Le gouvernement s'appuie aujourd'hui sur cette idée que
tout citoyen doit avoir la même part d'autorité dans l'administration des
affaires de la patrie ; et que la voix du plus remarquable des hommes ne
vaut pas plus que la voix du plus bête.
Cela s'appelle :
l'égalité ! Oh ! la bonne farce !
Puisque les hommes ne sont égaux ni
dans la vie ni dans l'état, pourquoi concourraient-ils d'une manière égale au
fonctionnement de la vie commune : l'État ?
Existe-t-elle dans la nature, cette égalité
rêvée ? Montrez-moi donc seulement deux êtres que la création ait fait
semblables, ayant exactement la même intelligence, le même esprit, les mêmes
aptitudes, la même fortune et le même ventre. Mais Les frères Lionnet, le plus légendaire
phénomène de ressemblance connu, ne sont point en tout pareils ! Il
y en a un qui chante mieux que l'autre. L'égalité ! Cela n'existe nulle
part, pas même dans les étoiles, ce monde des rêves, puisqu'elles n'ont jamais
une égale grosseur. Donc, la LOI de la nature est la loi de proportion ;
et vous allez asseoir un gouvernement sur une loi d'égalité contraire à toute
règle, à toute logique, à tout bon sens, à tout fait observé.
Sapons
les immortels principes.
Que devrait être, en réalité, ce suffrage de
tous ? La représentation exacte de toutes les forces vives, effectives,
agissantes, d'un pays, proportionnellement à la puissance de ces forces.
Or, une seule est représentée : le nombre.
La richesse territoriale, l'argent, l'industrie, ne travaillent donc point à la
grandeur de la nation ?
Est-ce
que l'intelligence et le savoir ne sont point encore les deux forces les
plus agissantes et les plus respectables ?
L'homme qui possède une partie plus ou moins vaste du
sol même de sa patrie, le propriétaire, bourgeois ou paysan, n'a-t-il pas plus
de droits et de moyens pour comprendre les besoins réels du pays, pour
concourir à son administration, que le casseur de cailloux des routes ?
Est-ce que le grade universitaire (puisque
l'État octroie des grades) ne devrait pas conférer une autorité particulière à
celui qui l'a reçu ?
Mais
non. Le nombre imbécile seul est puissant.
Sapons les immortels principes.
On criera : « Vos utopies sont irréalisables.
Que voulez-vous donc ? » - Ce que je veux ? Tout plutôt que ce
principe absurde, - parce qu'il est universellement faux, - de l'égalité.
Je veux la représentation proportionnelle. Elle est
possible. Tenez, j'admettrais encore que chaque profession nommât ses
représentants. Les épiciers nommeraient un épicier, les photographes un
photographe, les pharmaciens un pharmacien, etc. On rirait ; mais ce
serait logique.
Par exemple, je ne vois nullement la nécessité de faire
nommer par le TAS des centaines de messieurs quelconques sans certificats
d'aptitudes ni brevets de capacité, qui s'enferment dans un grand bâtiment pour
échanger des injures et troubler les gens tranquilles.
Il est vrai que le TAS ne se gêne guère pour
leur crier : « Va t'asseoir ! »
Je préfère le gouvernement proclamé jadis par M.
Rochefort :
« Art. 1er. - Il n'y a rien.
« Art. 2. - Personne n'est chargé de l'exécution du
présent décret. »
Si les personnes timorées redoutaient par trop ce genre
d'organisation, je consentirais encore à ce qu'on élevât sur l'emplacement des
Tuileries une colonne représentant l'Etat et sur laquelle on écrirait ce seul
mot : « Liberté ! »
Que si les plus timides tremblaient encore,
j'accorderais une petite Chambre tranquille, à la papa, composée de gens peu
capables, afin qu'ils ne soient pas très ambitieux, et vieux, et libéraux
jusque dans les moelles, une assemblée à la Jules Grévy, enfin. Et on pourrait
encore leur crier : « Va t'asseoir ! », il leur serait
défendu de délibérer.
Mais
ces vérités sont inutiles et puériles. Pourquoi cette indignation m'est-elle
venue ? Pour une cause bien niaise et bien futile. C'est que, me promenant
au milieu des ruines d'Hippone, au bord du rivage d'Afrique, je viens de lire,
sur une colonne de la ville antique, ces mots tracés d'une main novice par un
citoyen quelconque, radical ou réactionnaire : « Ohé ! Gambetta,
va t'asseoir ! »
Et cela m'a paru déplacé dans ce lieu.