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| Guy de Maupassant Les femmes IntraText CT - Lecture du Texte |
L'an dernier, une nouvelle
désolante nous arrivait de l'Est : « L'écrevisse disparaît. » Ce
fut une panique. L'écrevisse, cette perle des fontaines claires, cette petite
bête exquise, montante, chaude au palais, ce rien du tout délicieux, cet idéal du
gourmand ! Idéal, car il n'y a rien dans cette carapace, rien ou presque
rien ; ce n'est pas une nourriture, c'est une saveur ; et cette chair
introuvable du frêle animal, vous emplit la bouche d'une sensation plus forte
que la viande capiteuse des gibiers.
La Meuse, disait-on,
se dépeuplait, tous les ruisselets étaient vides !
On chercha la cause du désastre. D'après les uns, les fabriques
nombreuses empoisonnaient
les eaux. D'après les autres, il
fallait attribuer la raison de cette calamité à la forme du gouvernement. Et cependant
cet hiver, on mange encore
des écrevisses. Il en restait
donc quelques-unes ; elles se sont multipliées, que sais-je ? Enfin l'écrevisse n'est point disparue.
Mais voilà
qu'une nouvelle autrement affreuse nous arrive aujourd'hui d'Angleterre : « La Française n'est plus. » Une grave
revue, une revue à raisonnements, a jeté ce cri
qui fait frémir les peuples.
Elle dit d'abord,
cette revue, ce qu'était la femme de France, sa prédominance dans le monde, son charme, sa séduction particulière ; puis elle constate
que les salons parisiens sont aujourd'hui presque vides de femmes. Et
elle se lamente, elle se désole, au nom de l'Europe entière. Cette oraison
funèbre de la Femme française est longue, très longue, assez vraie parfois,
parfois grotesque. Avant d'y répondre, je voudrais connaître seulement l'âge de
cet écrivain désespéré. Non, assurément, il
n'y a plus de femmes en France pour bien
des hommes... Il en existe encore pour nous.
Le publiciste anglais adjure ensuite la République de faire tous ses efforts pour rendre à l'Europe
ce bijou perdu - la Parisienne. Par-là même il semble accuser le
gouvernement d'avoir arrêté la fabrication de cet article spécial. A-t-il
tort ? A-t-il raison ? Cherchons. Cependant je ne suis pas trop
inquiet. On mange encore des écrevisses.
La Parisienne ! qu'est-ce ?
Elle n'est pas belle, elle est à peine jolie. Son corps n'a rien de sculptural, ce
petit corps souvent maigrelet,
souvent corrigé par l'industrie, une femme en TOC, enfin, rien d'une
Grecque. Mais tout son être est
un langage qui parle aux raffinés mieux que la grande beauté
plastique. Ses
yeux disent ce que tait
sa bouche. Son geste, son sourire, un éclair de ses quenottes, un mouvement de ses menottes, une ondulation
de sa robe quand elle se lève ou
s'assied, ce qu'elle sait faire entendre, son babil charmant, méchant, perfide, sa grâce artificielle
et grisante, tout ce qu'elle peut être
par sa fine intelligence de sensitive, vous enveloppent d'une séduction irrésistible, d'une atmosphère féminine délicieuse, pénétrante, adorable.
Détaillez-la, ce n'est rien ou presque rien : c'est une saveur, un
charme. Ses
vraies beautés restent presque introuvables, mais elle vous emplit
le cœur d'une sensation
plus troublante que les grandes statues parfaites en
chair vivante.
Certes la Parisienne d'aujourd'hui n'est plus
tout à fait la Parisienne d'autrefois ; il y a décadence, mais non
disparition. Est-ce la faute de la République ? C'est discutable. Il y a
confusion, je crois, en ce sens que le gouvernement est toujours un résultat de
la société, tandis que la femme est aussi un reflet de cette société. Le monde
me semble donc être le vrai coupable.
Avez-vous lu le livre de MM . Edmond et Jules de Goncourt : La Femme
au dix-huitième siècle ? C'est
le plus admirable ouvrage que
je connaisse où il soit traité de l'art d'être femme. J'y trouve ceci :
« Façons, physionomie, son de voix, regard
des yeux, élégance de l'air, affectations, négligences,
recherches, sa beauté, sa tournure,
la femme doit tout acquérir
et tout recevoir du monde. »
Comme elle est vraie, cette parole du grand
romancier ! La femme se forme et se modifie à l'image de la société où
elle vit. A quelle époque, en France, a-t-elle atteint sa perfection ? C'est justement
pendant ce XVIIIe siècle, le siècle féminin
par excellence, dont nous parle si subtilement
l'écrivain. C'est alors qu'apparurent dans Paris
ces êtres adorables dont on croit encore respirer le passage,
ces radieuses figures, étoiles d'amour dont l'éblouissement nous est resté.
Elles se sont formées dans l'air
parfumé de cette époque qui
fit éclore toutes les élégances ; et elles étaient bien, ces
femmes, les fruits de ce XVIIIe
siècle où toutes les fines qualités de notre race ont atteint leur
complet épanouissement, où la grâce semble
née, où l'esprit semble inventé, où tous paraissent
fous d'art et de raffinements
infinis. C'est le siècle de Watteau et de
Boucher, le siècle de Voltaire, le siècle aussi de Diderot, le siècle de
l'incroyance, de la galanterie et de l'amour, le siècle qui grise, même de
loin, le siècle français, le seul grand, le seul admirable siècle où notre pays
reste sans rival, le siècle enchanteur et poudré !
Autres temps, autres
femmes. Elles ont cette singulière et précieuse qualité
d'être ce qu'elles doivent être dans
le milieu où elles se trouvent. Douées d'un tact infiniment subtil, tout instinctif, d'une pénétration aiguë, vibrantes, impressionnables, faciles aux influences, avec des aptitudes surprenantes pour deviner, dominer, serpenter, ruser, séduire, les femmes prennent le ton d'une époque et ne le donnent pas. Elles sont cependant
un peu dépaysées aujourd'hui dans ce monde d'hommes
à peu près
élevés, qui sentent le tabac, passent au fumoir après le dîner et au cercle après le fumoir, fréquentent la Bourse et non les salons, ne lisent rien
de ce qui fait charmante la
vie, ignorent l'art de jeter un compliment, de baiser une main, ne savent
même plus préférer parfois la soubrette à la maîtresse, soupent entre mâles et payent l'amour !
Il n'y
a plus de femmes, affirme-t-on. Disons
plutôt :
« Il n'y a plus d'hommes pour qui les femmes désirent
être séduisantes. »
Mais toutes
ces qualités latentes qui, par notre faute, ne se développent
plus dans l'air mondain des salons, n'existent
pas moins, plus discrètes, cachées, profondes en bouton toujours prêt à s'ouvrir dès
qu'un peu de soleil se montre chez cette femme française, la seule femme en qui soit le génie de sa race, car les autres savent aimer, savent se faire aimer ; la Française seule sait être exquise.
Elles ne
sont plus, en notre pays,
les reines triomphantes de
la société, soit ! mais
est-on sûr qu'elles ne soient
point toujours les maîtresses
invisibles des événements ? Qui pourrait assurer que leurs petites mains délicates ont cessé
de conduire la grosse charrette de la politique ? Elles ont,
je le sais, un rival terrible :
l'argent. Les poètes jadis rimaient pour elles. Ils riment
aujourd'hui à tant le vers ! Cependant elles sont puissantes
encore, puissantes toujours.
Entrons chez elles. Il
est dans Paris des salons, des salons discrets souvent, des petits salons du quatrième où viennent aboutir
bien des fils. Il est des femmes d'allure modeste, qui, par trois mots signés
d'un petit nom, peuvent faire sauter
des préfets, déplacer des généraux, agiter comme des fourmilières les vastes ministères pleins d'employés.
Il en est d'autres plus brillantes en qui
demeure, quoi qu'on dise, toute la séduction légendaire de la Française. Il en est d'autres... Il en est d'autres encore.
Nous entrerons bientôt
ensemble, si vous le voulez bien, dans
quelques-uns de ces Salons
parisiens.