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| Guy de Maupassant Adieu mystères IntraText CT - Lecture du Texte |
Honte aux attardés, aux
gens qui ne sont pas de leur siècle !
L'humanité
est toujours
divisée en deux classes, celle qui tire en avant et celle qui tire en arrière. Les uns quelquefois vont trop vite ;
mais les autres n'aspirent -qu'à reculer, et ils arrêtent les premiers, ils retardent la pensée, entravent la science, ralentissent
la marche
sacrée des connaissances humaines.
Et ils sont
nombreux, ces ankylosés, ces pétrifiés, ces empêcheurs de sonder les mystères du monde : vieux messieurs et vieilles dames bardés de morale enfantine, de religion aveugle et
niaise, de principes
grotesques, gens d'ordre de
la race des tortues, procréateurs
de tous ces jeunes élégants à cervelle d'oiseau,
sifflant les mêmes airs de père en fils, pour qui toute l'imagination consiste à distinguer
ce qui est chic de ce qui ne l'est
pas. Un assassin, un soldat traître,
tout criminel, quelque monstrueux qu'il soit me semble moins odieux, est
moins mon ennemi naturel, instinctif, que ces retardataires à courte vue,
qui jettent entre les jambes des coureurs en avant leurs préjugés
antiques, les doctrines surannées de nos aïeux, la litanie
des sottises légendaires,
des sottises indéracinables,
qu'ils répètent comme une prière.
Marchons en avant, toujours
en avant, démolissons les croyances fausses, abattons les traditions encombrantes,
renversons les doctrines séculaires
sans nous occuper des ruines. D'autres viendront qui déblaieront ; d'autres, ensuite qui reconstruiront ;
puis d'autres encore qui redémoliront ; et d'autres toujours qui rétabliront. Car la pensée marche, travaille,
enfante ;
tout s'use, tout passe,
tout change, tout se modifie. Les idées
ne sont pas de nature plus
immortelle que les hommes,
les bêtes et les plantes. Et
pourtant, comme elle vous tient
souvent, cette tendresse coupable pour les croyances anciennes qu'on sait menteuses
et nuisibles !
Ainsi qu'un temple des religions nouvelles, un temple ouvert à tous les cultes,
à toutes les manifestations
de la science et de l'art, le palais
de l'Industrie montre chaque soir aux foules ahuries des découvertes si surprenantes que le vieux mot balbutié toujours à l'origine
des superstitions, le mot « miracle », vous
vient instinctivement aux lèvres.
La foudre captive, la foudre docile, la foudre que la nature a faite nuisible, devenue utile aux mains
de l'homme ; l'insaisissable
employé comme force, transmettant au loin le son, le son, cette
illusion de l'oreille humaine,
qui change en bruit les vibrations de l'air. L'impondérable remuant la matière, et la lumière, une prodigieuse lumière, réglée, divisée, modérée à volonté, produite
par cet inconnu formidable dont
le fracas faisait tomber nos pères à
genoux :
voilà ce que quelques hommes,
quelques travailleurs silencieux, nous font voir.
On sort de là
plein d'une admiration enthousiaste.
On se dit : « Plus de mystères ;
tout l'inexpliqué devient
explicable un jour ; le surnaturel baisse comme un lac qu'un canal épuise ; la science, à tout
moment, recule les limites
du merveilleux. »
Le merveilleux ! Jadis il couvrait la terre. C'est avec lui qu'on élevait
l'enfant ;
l'homme s'agenouillait devant lui ; le vieillard, au bord de la tombe, frissonnait éperdu devant les conceptions de l'ignorance humaine.
Mais des hommes
sont venus, des philosophes d'abord, puis des savants, et ils sont entrés hardiment
dans cette épaisse et redoutée forêt des superstitions ; ils Ont haché
sans cesse, ouvrant des
routes d'abord pour permettre
à d'autres de venir ; puis ils se sont mis
à défricher avec rage, faisant le vide, la plaine, la lumière autour de ce bois terrible.
Chaque jour ils resserrent leurs lignes, élargissant
les frontières de la science ;
et cette frontière de la
science est la limite des deux camps. En deçà, le connu qui était hier
l'inconnu ; au-delà, l'inconnu qui sera le connu demain. Ce reste de forêt
est le seul espace laissé encore aux poètes, aux rêveurs. Car nous avons
toujours un invincible besoin de rêve ; notre vieille race, accoutumée à ne
pas comprendre, à ne pas chercher, à ne pas savoir, faite aux mystères
environnants, se refuse à la simple et nette vérité.
L'explication mathématique de ses
légendes séculaires, de ses poétiques religions, l'indigne comme un sacrilège !
Elle se cramponne à ses fétiches,
injurie les bûcherons, en appelle désespérément aux poètes.
Hâtez-vous, ô poètes, vous n'avez
plus qu'un coin de forêt où nous conduire.
Il est à vous encore ; mais, ne vous
y trompez pas, n'essayez
point de revenir dans ce que nous
avons exploré.
Les
poètes répondent : « Le merveilleux est éternel. Qu'importe
la science révélatrice, puisque
nous avons la poésie créatrice ! Nous sommes les inventeurs
d'idées, les inventeurs d'idoles, Les faiseurs de rêves. Nous conduirons toujours les hommes en des pays merveilleux, peuplés d'êtres étranges que notre imagination enfante. »
Eh bien, non.
Les hommes ne
vous suivront plus, ô poètes. Vous n'avez plus le droit
de nous tromper. Nous n'avons plus la puissance de vous
croire. Vos fables héroïques ne nous
donnent plus d'illusions ; vos esprits,
bons ou méchants,
nous font rire. Vos pauvres fantômes
sont bien mesquins à côté
d'une locomotive lancée,
avec ses yeux
énormes, sa voix stridente, et son suaire de vapeur blanche qui
court autour d'elle dans la nuit froide.
Vos misérables petits farfadets restent pendus aux fils du télégraphe ! Toutes vos
créations bizarres nous semblent enfantines
et vieilles, si vieilles, si usées,
si répétées ! J'en lis
chaque jour, de ces livres d'exaltés frénétiques, de bardes obstinés, de refaiseurs de mystérieux. C'est fini, fini.
Les choses ne parlent plus, ne chantent plus, elles ont des lois ! La source murmure simplement la quantité d'eau qu'elle débite !
Adieu, mystères, vieux mystères du vieux temps, vieilles croyances de nos pères, vieilles légendes enfantines, vieux décors du vieux monde !
Nous passons
tranquilles maintenant,
avec un sourire d'orgueil, devant l'antique foudre des dieux, la foudre de Jupiter et de Jéhova emprisonnée en des bouteilles !
Oui ! vive la science, vive le génie
humain ! gloire au travail de cette petite bête pensante qui lève un à un
le voiles de la création !
Le
grand ciel étoilé ne nous étonne
plus. Nous savons les
phases de la vie des astres, les figures de leurs mouvements, le temps qu'ils mettent à nous jeter
leur lumière.
La nuit ne
nous épouvante plus, elle n'a point de fantômes ni
d'esprits pour nous. Tout ce qu'on
appelait phénomène est expliqué par une loi naturelle.
Je ne crois plus aux grossières histoires de nos pères. J'appelle hystériques les miraculées.
Je raisonne, j'approfondis, je me sens délivré
des superstitions.
Eh bien, malgré
moi, malgré mon vouloir
et la joie de cette émancipation,
tous ces voiles levés m'attristent. Il me semble qu'on
a dépeuplé le monde. On a supprimé l'Invisible.
Et tout me paraît muet,
vide, abandonné !
Quand je
sors la nuit, comme je voudrais
pouvoir frissonner de cette angoisse qui fait se signer
les vieilles femmes le long des murs
des cimetières, et se sauver
les derniers superstitieux devant les vapeurs étranges des marais et les fantasques feux follets. Comme je voudrais croire
à ce quelque
chose de vague et de terrifiant qu'on
s'imaginait sentir passer dans l'ombre ! Comme les ténèbres des soirs devaient être plus noires autrefois, grouillantes de tous ces êtres fabuleux !
Et voilà
que nous ne pouvons plus même respecter le tonnerre, depuis que nous
l'avons vu de si près, si patient et si vaincu.