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| Guy de Maupassant Politiciennes IntraText CT - Lecture du Texte |
La
politique, quoi qu'en pensent beaucoup de gens, convient merveilleusement à l'esprit souple
des femmes. Elles y ont souvent excellé. Leurs facultés, essentiellement
subjectives, s'adaptent mal
aux arts dits libéraux.
Et qu'on n'aille point objecter l'insuffisance de leur instruction, car elles pratiquent autant que nous la peinture
et la musique ; toutes les filles de nos concierges passent par le Conservatoire ; le Salon chaque année est
plein de toiles signées de petits noms féminins ; et si quelques artistes en jupons arrivent à une
habileté remarquable d'exécution, aucun cependant n'a jamais
pu franchir la limite difficile qui sépare le maître de l'amateur. Mais la politique, science de second ordre., où
le flair instinctif, la rouerie
naturelle, la séduction, l'habileté, les finesses et les subtilités
triomphent sans cesse des raisonnements les plus sains, se prête infiniment bien au développement complet de toutes les qualités natives de la femme. Faible,
mais armée de ruse pour lutter contre notre
force, cuirassée de charme
et de grâce pour combattre notre fermeté, insinuante pour triompher de notre logique, subtile et pratique, peu influencée par les grandes théories philosophiques, humanitaires et ronflantes, elle a su être souvent
la conseillère cachée,
utile et ferme de bien des grands hommes qu'elle
guidait, dans l'ombre, de ses conseils.
On pourrait même, je crois,
prouver, l'histoire en main,
que fort
peu
de politiciens ont échappé aux influences féminines.
Dans notre patrie, principalement, pays de
la loi salique,
elles ont exercé plus que partout ailleurs leur pouvoir dirigeant
sur les maîtres de l'État.
Celle dont
je veux, discrètement, conter l'histoire vécut longtemps, jeune fille et jeune
femme, dans une grande ville du centre de la France.
Son père, vieux magistrat savant, la bourra d'histoire et surtout
de mémoires. Elle connut, presque enfant encore, par Saint-Simon et tous les laisseurs de documents
précis, les pratiques secrètes
des gouvernements ; et au lieu de rêver aux amoureux masqués qui enlèvent les
demoiselles au clair de lune,
elle imaginait de grandes complications européennes,
des difficultés inextricables
où s'empêtraient tous les ministres et qu'elle parvenait seule à débrouiller
par la puissance et la subtilité de ses conseils donnés
en secret à l'homme d'État qu'elle avait su distinguer,
et qui, grâce à elle, devenait providentiel pour sa patrie.
Elle lisait, chaque matin, les journaux, songeait à la Prusse comme
on songe au ténébreux ennemi, se préoccupait de l'Italie, surveillait l'Angleterre, avait l'œil sur l'Espagne
et comptait avec la Russie.
Ayant épousé,
par force, un fonctionnaire
d'un esprit trouble et borné, elle
vécut correctement à son côté sans qu'il soupçonnât jamais ses dedans.
Peu jolie,
inaperçue, elle acquit cependant une influence considérable dans son entourage, grâce à ses grandes qualités d'intrigue dissimulée, et d'obstination voilée. Son père
mort, elle sut faire appeler son époux à Paris.
Peu de temps après, il mourut aussi.
Elle resta seule avec un enfant. Elle n'était pas
riche, peu séduisante, pas connue. La route serait longue et difficile pour
arriver à gouverner par les moyens ordinaires. Elle se sentait forte,
pourtant ! comment prouver sa force ? pénétrante, comment exercer sa
pénétration ?
Elle se fit donner des places pour les séances de la
Chambre, et, patiemment, elle étudia tous les hommes politiques en qui la
France pouvait mettre son espoir. Enfin elle en choisit un. C'était un garçon
déjà célèbre, plein d'un tempérament exubérant, d'une incontestable puissance,
d'un avenir assuré. Elle lui écrivit une
de ces lettres à triple fond comme les femmes savent en écrire. Elle ne cachait point son sexe, sûre de troubler l'homme, disait son admiration, puis, avec une prodigieuse habileté, elle intriguait cet esprit qu'elle avait su deviner,
lui révélant ses propres pensées,
indiquant ses tendances, éclairant même avec une pénétration
singulière certains côtés obscurs de lui.
Quel est
l'homme un peu célèbre qui n'a point reçu ces lettres d'inconnues,
et qui n'a pas été pris à leur
mystère ?
Est-il une femme un peu femme, souple et rusée, qui n'ait point obtenu ce qu'elle
voulait par ce vieux moyen toujours
bon ? Ne pourrait-on pas même citer dans Paris
trois ou quatre hommes de talent que des correspondances mystérieuses ont conduits jusqu'au mariage ?
Il fut
pris comme les autres, il répondit.
Alors commença entre eux un
marivaudage singulier de politique et de galanteries
mêlées. Les mots d'amour étaient
remplacés par des noms de peuples ;
et, de place en place, elle jetait
habilement sur ses conseils et sur ses raisonnements
un léger voile de tendresse.
Lui, nature méridionale, assez facile à l'exaltation, peu habitué d'ailleurs jusque-là aux succès où sa personne
physique jouait un rôle, fut ému, séduit
peu à peu
par cet échange continu de lettres avec une femme qu'il supposait naturellement jolie, qu'il voyait
exceptionnellement intelligente,
et qu~il avait conquise de loin par la seule
puissance de son talent.
Il voulut la voir ; elle refusa. Cette
résistance exaspéra son désir. Elle lui confessa qu'elle n'était pas jolie, et
plus jeune déjà. Il fut ennuyé de cet aveu ; il insista cependant, et
chaque semaine il recevait une longue lettre semblable à un rapport
d'ambassadeur, avec des réflexions sages et des aperçus très subtils sur la
situation de l'Europe.
Parfois, dans ses discours à la Chambre, dans ses
allocutions en province, dans ses toasts aux banquets publics, il répétait
textuellement des pages entières de sa correspondante anonyme ; et il
s'étonnait souvent lui-même du succès qu'obtenait cette prose élégante et claire.
Ces jours-là les journaux proclamaient qu'il s'était
surpassé. Le cœur pris, l'esprit enveloppé, l'intelligence séduite, il déclara
enfin à son inconnue qu'il romprait toutes relations si elle ne consentait
point à devenir son amie visible.
Elle le sentit mûr pour le cueillir. Elle consentit et
lui assigna un rendez-vous.
Depuis longtemps déjà elle avait joué, meublé, préparé
le petit appartement qui devait servir à ces entrevues.
Il y vint, le cœur battant ; et, quand il entra,
un peu essoufflé, car il était assez gros, il trouva devant lui une femme aux
traits un peu durs, mais aimable, à l'œil large, vêtue en Parisienne qui désire
plaire, émue aussi et les deux mains ouvertes, et qui disait :
« Venez donc, mon ami, qu'on vous aime enfin de près ».
Et, tout
d'un coup, ils se mirent à parler politique.
Ils n'étaient
point d'accord sur certains points, ils s'expliquèrent, s'animant, se querellant presque, et s'attachant mystérieusement l'un à l'autre
par mille liens ténus de l'esprit.
Ils se quittèrent ; se revirent ; s'aimèrent d'une tendresse faite de raison, d'équilibre
moral et européen, de géographie
et d'accordances intellectuelles.
Elle fut sa maîtresse cependant ; mais si
peu !
Et cela dure
encore. Et grâce à cette ruse singulière
qu'ont les femmes, à ce génie de la dissimulation, le
secret de leurs relations n'a
point été complètement saisi.
Parfois, un
journal annonce qu'on l'a reconnu, lui,
l'homme d'État qui ne peut sortir
sans recevoir au visage tous
les regards de la foule, qu'on
l'a reconnu dans l'obscurité profonde d'une loge au théâtre, et qu'une femme l'accompagnait. Mais quelle femme ? On cherche ;
on jase, on nomme des actrices ; on soupçonne des grandes dames ; on désigne même des danseuses ! Non point : c'est
elle, la politicienne mûre, l'amie grave, la conseillère de tous les jours. Car chaque
matin maintenant, il reçoit une
lettre d'elle, une lettre où
sont analysés, pesés, calculés tous les événements accomplis ou possibles !
Pour prouver sa puissance, elle a fait même un
coup de maître. Elle l'a enlevé ; elle l'a enlevé comme jadis les
gentilshommes enlevaient au couvent les jeunes filles ; et ils ont
disparu, cachés quelque part dans cette Europe qui occupe toutes leurs pensées,
qui remplace pour eux l'amour. Qu'ont-ils faits ? Où ont-ils
été ?
Nul ne le sait au juste.
Les reporters fourbus sont revenus à
leurs rédactions, sans nouvelles. Les hommes d'État se sont creusé la tête.
Le mystère n'a point été percé.
Où vont les amoureux qui s'enfuient ? Toujours
vers la patrie poétique, la patrie radieuse de Roméo et de Juliette ! Où
pouvaient-ils aller, eux ?
Où ils pouvaient aller ? N'est-ce pas
indubitablement vers la nation brumeuse et menaçante, vers la terre aux secrets
politiques, aux éternels problèmes, la terre où médite celui qu'on appelle le
chancelier de fer !