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| Guy de Maupassant Un dilemme IntraText CT - Lecture du Texte |
Voici M. Sardou qui
reprend l'éternelle question du divorce. Un homme a épousé une femme qu'il
croyait honnête. Elle le trompe. Il la chasse. Alors elle va traînant
son nom d'infamie en infamie. La
cause est belle à plaider ; elle est, de plus, infiniment
respectable et juste. Mais elle devrait, à
mon avis, être prise d'un peu plus haut.
Quelle est
la raison constante qui brise
les unions et fait réclamer le divorce ? L'adultère,
n'est-ce pas ! Chercher remède à l'effet produit, au lieu de chercher le
remède avant que l'effet se produise, ne me paraît pas la preuve d'une absolue
logique. Mais voilà : le divorce est un moyen tout indiqué, tandis qu'on
ne prévoit guère celui qu'il faudrait employer pour empêcher l'adultère.
Je n'ai point la prétention d'indiquer des procédés
pour obtenir dans les ménages une fidélité constante ; je me contenterai
de constater que cette fidélité, dans l'état actuel de notre monde , est
anormale.
Je voudrais bien cependant
ne point dire des choses
qui paraîtront immorales !
Mais les idées reçues sur ce
point sont tellement enracinées qu'on n'y peut guère
.toucher sans faire hurler, et tellement
fausses que pas une ne peut
résister à un examen sérieux.
Considérons dans notre société,
telle qu'elle existe, ce qu'on
appelle les « ménages » ; j'entends les ménages mondains.
Le mariage a lié deux êtres qui se sont promis fidélité
par un serment tout aussi sérieux que les serments politiques ; et les
voilà partis, côte à côte,
dans le monde. Il est admis, parfaitement
admis par tous que la femme seule est tenue rigoureusement
à ses devoirs. Quant
à l'homme, il serait considéré comme un niais s'il ne continuait pas, après le
mariage comme avant, son rôle d'homme galant. Il ne cesse point pour cela
d'être considéré comme un galant homme.
Je signale seulement, après dix raille autres,
cette odieuse anomalie.
Observons donc
seulement la femme, qui, de l'avis
de tous, doit rester fidèle à
l'époux.
Demeure-t-elle fidèle en réalité ? Vais-je être lapidé
si je réponds :
« Non » en général. Pardon,
mesdames !
Avouez-le, messieurs, dans le monde l'adultère, d'un
côté comme de l'autre, est la règle presque constante, et la fidélité
l'exception. Les hommes auraient tort de s'en plaindre. Les maris seuls ont
le droit de réclamer, mais ils commencent
presque toujours. Tant pis pour eux !
Comment d'ailleurs en serait-il autrement ?
Les jeunes filles, chez nous, en grande majorité, sont élevées loin de tout plaisir, sévèrement, chastement, SAINTEMENT, comme dit Mlle Valtesse, dont je partage
tout à fait les idées sur l'éducation de la future compagne de l'homme. On les remet, en général, immaculées à l'heureux
époux. Le contraire est assurément très rare.
Jusqu'ici tout va bien ; car, ainsi que l'a
proclamé fort
galamment
l'immortel Ponsard, en termes plus délicats que je ne
pourrais le faire :
Je
trouverais mauvais qu'une fille peu
sage
Vécût avec un homme avant le mariage !
Le mariage est pour elle l'émancipation. Je ne sais qui en a donné cette définition
très spirituelle :
« une femme de plus, un homme
de moins. » - L'homme est-il de moins ? j'en doute. Mais
assurément la femme est de
plus. Elle entre en circulation, comme
on dit dans le commerce.
Elle entre en circulation, et
l'expression est juste à tous
égards. Avant, elle ne sortait
pas, n'allait pas au bal, au spectacle, ne dansait point, ne recevait point les hommages, les admirations des hommes.
Elle vivait en recluse enfin. La coquetterie lui demeurait interdite.
La voici mariée, c'est-à-dire lâchée dans les salons.
Et maintenant, d'après nos lois, nos usages, nos règles, il lui est permis
d'être coquette, élégante, entourée, adulée, aimée. Elle est femme du monde.
Elle est Parisienne. C'est-à-dire qu'elle doit être la séductrice, la
charmeuse, la mangeuse de cœurs ; que son rôle, son seul rôle, sa seule
ambition de mondaine doit consister à plaire, à être jolie, adorable,
enviée des femmes, idolâtrée des hommes, de tous les hommes !
Est-ce vrai, cela ? N'est-ce pas le devoir d'une
femme de nous troubler ?
Tous les artifices de la toilette, toutes les ruses de la beauté, toutes les habiletés de la mode, ne les considérons-nous pas comme légitimes ? Que
dirions-nous d'une Parisienne qui ne chercherait point à être la plus belle, la
plus adorée ? Ne sommes-nous pas fiers d'elles, même sans être leurs maris ?
Nous vantons leurs toilettes, nous célébrons leur grâce, nous louons
leur coquetterie !
Et vous prétendez,
moralistes stupides, que tous ces
frais soient dépensés en pure perte. Vous voulez que
ces femmes donnent tous leurs soins,
toute leur intelligence, tous leurs efforts à l'art de plaire,
et cela pour rien ? Vous voulez qu'elles
nous affolent d'amour sans jamais perdre leur
sang-froid, sans jamais céder
à nos obsessions, sans jamais tomber dans
nos bras désespérément tendus ? Mais, brutes que vous êtes,
ô prêcheurs de fidélité matrimoniale, alors il faut supprimer
du monde la Parisienne telle que l'a
faite la civilisation, et n'admettre
que la femme du foyer, la femme toujours
occupée des soins du
ménage, toujours chez elle à laver les enfants, à compter le linge,
et simplement vêtue et modeste comme une
oie.
Ce serait
plaisant, assurément, une société qui n'aurait point d'autres
femmes !
Sortez de ce
dilemme : la femme du monde
a-t-elle, selon nos idées, reçu
pour mission de plaire aux hommes ?
Alors on ne peut prétendre qu'elle ne se brûle jamais à ce feu qu'elle
allume sans cesse.
A-t-elle pour mission la popote et le foyer ?
Alors ne l'encouragez pas à la coquetterie, qui fait tout le charme des salons.
Je n'emploierai point les arguments
philosophiques pour établir que la plus exorbitante de nos prétentions est
celle de posséder une femme à soi tout seul.
On pourrait cependant raisonner ainsi, non sans
justesse :
Le droit exclusif de propriété exercé sur un être égal
à nous constitue une sorte d'esclavage, détruit en partie le libre arbitre de
cet être, attente en tout cas d'une façon flagrante à l'intégrité de sa
liberté. Or, si j'en crois Mlle Louise Michel et nos immortels principes, la
liberté est le premier des biens, le plus sacré, le plus inviolable, etc. Je passe.
Un autre argument me touche infiniment plus. Il vient de loin et n'en est pas moins bon.
Je respecte
le code Napoléon, qui cependant
ne le mérite guère en beaucoup d'endroits ;
mais il est
un autre code, non dépourvu
également de sagesse, que nous a conservé
un certain André le Chapelain dont
bien peu de gens gardent aujourd'hui
le souvenir.
Ce code a pour titre le « Code
d'amour ». Il date du XIIe siècle. Il fait donc partie par son âge de ce
qu'on appelle la tradition. Il appartient à la sagesse des nations.
J'y cueille ceci :
Quelqu'un - un époux peut-être - ayant posé cette
question : « L'amour peut-il exister entre gens mariés ? »,
voici le jugement que rendit la comtesse de Champagne :
« Nous disons et assurons par la teneur des
présentes que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. En effet,
les amants s'accordent tout
mutuellement et gratuitement,
sans être contraints par aucun motif de nécessité , tandis que les époux sont tenus
par devoir de subir réciproquement
leurs volontés et de ne se refuser rien
les uns aux autres...
« Que ce jugement, que
nous avons rendu avec une extrême prudence et d'après J'avis d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous d'une vérité
constante et irréfragable.
« Ainsi jugé l'an 1174 , le troisième jour des calendes de mai. Indiction VII. »
Et vraiment, la main sur le cœur, n'a-t-elle
pas un peu raison cette
femme ? N'est-il pas aussi
d'une vérité constante et irréfragable qu'on ne fait volontiers
et bien que ce qu'on n'est
point forcé de faire ? Le mariage ne
peut-il pas être classé dans la catégorie des travaux forcés ? Mais alors ?...
Alors, je n'ai plus rien à ajouter, laissant
chacun tirer les
conclusions qu'il voudra.
Cependant je
dirai encore quelques mots. La lune de miel passée, l'amour
dans le mariage devient presque toujours impossible, n'est-ce
pas ? En tout cas, il est rare, bien rare. Mais l'amour en dehors du mariage est un crime, suivant la loi. Alors il faut renoncer à l'amour, que la nature
bien souvent conseille encore, ou bien commettre une faute que condamne la
morale humaine. Que faire ? Désobéir à la nature ou à la loi ? Ne se
point marier, direz-vous ?... C'est bon pour l'homme ; mais la femme,
dans ce cas, se trouve en dehors des conventions sociales, est mise à l'index
par la société.
Une seule solution reste encore. Celle que conseille
l'infâme hypocrisie : sauver les apparences.
Cela ne me satisfait pas, et je voudrais avoir
sur ce point l'avis d'une femme, d'une femme sincère et sans trop
de préjugés.
Si j'osais, je demanderai l'opinion de Mlle
Hubertine Auclert.