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| Guy de Maupassant À qui la faute? IntraText CT - Lecture du Texte |
Relisons ,admirable farce de
Rabelais : " Soubdain je
ne sçay comment, le cas feut subit,
je n'eu le loisir le consydérer, Panurge, sans autre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les autres moutons, crians et bellans en pareille
intonation, commencèrent soy jecter
et saulter en mer après, à la file. La
foulle estoit à qui saulteroit après leur compagnon. Possible n'estoit les en
guarder. Comme vous savez estre
du mouton le naturel tous jours suivre le premier, quelque part qu'il aille ».
On pourrait toujours dire, en cette dernière phrase : « Comme vous savez
être du Français le naturel, etc. ».
Voici en effet
des choses bien étonnantes qui font en ce moment grand bruit.
Un innombrable
troupeau de moutons à deux pieds, qu'on
appelle les hommes d'affaires, vient de disparaître dans le flot de la spéculation. Tous sont noyés. Le berger (qu'il soit
Bontoux ou Dindenault) a bien essayé de les retenir ; peine perdue !
ils l'ont
entraîné dedans le lac. Et rien n'est
plus.
C'est à la France seule
qu'il appartient de jouer ces prodigieuses
comédies.
L'affaire présente
est particulièrement
instructive. Au nom d'une religion dont le « tout-Paris spéculant »
se soucie assurément moins « qu'un poisson d'une pomme »
- pour emprunter l'image inexacte du grand poète, - on a commencé une soi-disant
guerre aux juifs sur une valeur nouvelle portant un drapeau de ralliement.
Au moyen d'agissements habiles, cette valeur a gravi des sommets fantastiques. Alors tous les porteurs de titres ont été invraisemblablement
millionnaires ; ils ont
racheté d'autres titres
encore, dans la naïve croyance
que ces petits
morceaux de papier colorié continueraient à représenter un fabuleux numéraire. Et soudain, je
ne sais pourquoi,
le petit papier a perdu
tout son prix. Et tout le monde
a été ruiné, même ceux qui n'avaient
rien. - Voilà.
J'avoue qu'il
y a dans ces mots :
affaires de Bourse, spéculation, un mystère impénétrable pour mon esprit. Quant on achète
des actions de chemins de fer
ou de la Rente, c'est simple comme bonjour.
La prospérité de l'entreprise
ou celle des
affaires publiques règlent
les bénéfices. Rien de moins compliqué.
Mais on devient
fou quand on veut se représenter comment une entreprise inconnue, qui demande l'argent du public pour des spéculations
inavouées, dissimulées
derrière un prétexte honnête,
une entreprise qui représente un capital connu et limité, des bénéfices problématiques et des dangers de perte
incontestables, peut, dans un coup de folie des agioteurs, atteindre à des taux fabuleux.
Les opérations sont fictives, les bénéfices sont fictifs, la valeur est fictive, c'est une simple convention ; tout est fictif, et le premier venu se trouve fictivement riche à milliards,
pour se trouver très réellement sans le sou quelques jours après.
Or, la débâcle des temps derniers était prévue, annoncée depuis des mois, on la voyait ;
on la sentait venir ; elle était inévitable
comme l'hiver après l'été. Cela n'a
point empêché tout le monde d'y être
pris. - Moutons de Panurge !
Mais où la farce
devient inénarrablement drôle, c'est à la question de payement. Les enrichis
d'hier, qui sont les ruinés d'aujourd'hui, n'étant millionnaires que
fictivement, c'est-à-dire grâce au petit papier qui valait tant et ne vaut plus
rien, se trouvent aussi fictivement ruinés ; c'est-à-dire qu'ils ne
peuvent pas payer. Quel tableau de féerie : Le Royaume du Fictif !
On y verrait l'ombre d'un actionnaire de l'ombre de la Timbale verser l'ombre
d'un milliard à l'ombre d'un banquier israélite.
Et nous entendrons bientôt des conversations comme
celle-ci : « Je viens de gagner quarante millions à la Bourse ;
prêtez-moi donc quarante sous pour aller dîner. » Ou bien
ceci : « Oh ! mon cher, quel désastre ; je viens de perdre
en deux heures huit cents millions. » Et l'ami confident s'effondrera,
sans réfléchir que, du
moment qu'on ne paye pas, il est
absolument indifférent de perdre huit cents millions ou deux cents francs.
Ce que je ne
comprends pas du tout, par exemple, c'est le résultat de cette débâcle pour la
prospérité générale. Car on a employé ces grands mots.
Or voici des milliards perdus,
o~ bien ils sont en d'autres poches :
alors que nous importe ? Ou bien ils
étaient fictifs : alors pourquoi
ces cris ?
Et que dire de cette invocation au gouvernement que les spéculateurs lyonnais
appellent « papa » en s'asseyant
sur ses genoux :
- Papa, paye mes dettes. Ne
le ferai plus : te promets, te
jure, paye mes dettes, serai
bien sage.
En quoi la folie de ces gens regarde-t-elle
le gouvernement ? Ils sont
ruinés, tant pis pour eux ! il
en viendra d'autres à leur place.
Ô
moutons de Dindenault ! Nous l'avons
toujours été et le serons toujours.
Jadis, quand un fou quelconque,
que les sergents de ville aujourd'hui empoigneraient, s'en venait prêcher une croisade, toute
la France
partait en guerre contre l'infidèle, comme sont partis en guerre les actionnaires de M. Bontoux.
A peine en route, ils avaient regret, assurément ;
mais, chez nous, quand un mouton a sauté, tous sautent. Puis, plus tard, les braves croisés revenaient éreintés, crevants, battus, aussi penauds que
le sont aujourd'hui les actionnaires de M. Bontoux. La guerre aux infidèles, décidément, ne nous porte pas
bonheur.
Pauvre M. Bontoux ! C'est le seul à plaindre dans
l'affaire. Il avait lancé son ballon la Timbale, et, monté dans la
nacelle, il faisait devant la foule sa petite ascension captive. Mais voilà
que la foule se met à crier : « Plus
haut ! encore plus haut ! toujours plus haut ! » Il ne veut pas, il proteste, essaye de calmer les
spectateurs. Mais, bast ! ils
lâchent tout, coupent les cordes ; et le ballon s'envole aux nuages, crève, retombe, écrasant tout le monde et jetant sur le pavé
l'aéronaute les reins cassés.
Alors quels cris, quelle fureur ! « C'est la faute à Bontoux ! - crapule ! - canaille ! - misérable ! »
En France,
c'est toujours la faute à quelqu'un.
C'est aussi la
faute à M. Lebaudy : à preuve qu'il a trahi un meilleur ami. L'ami proteste
que c'est faux. Qu'importe ? C'est la faute à Lebaudy ! Gredin va ! Et
tous les niais qui se sont laissé ruiner
montrent le poing au
financier plus malin qu'eux.
Autrefois, en d'autres circonstances, ce fut
la faute à Capet. Aussi on a guillotiné Capet, et la femme Capet, et fait mourir le petit Capet.
Et pour changer, on
a crié : « Vive Napoléon ! »
Et, vous rappelez-vous la guerre, la triste guerre de
1870 ?
Était-ce assez la faute aux généraux ? Et la faute
aux espions ? En a-t-on assez fusillé, de ces espions sans le savoir. Tant pis pour eux, c'était
leur faute !
Attendez un
peu. Vous allez voir maintenant
comme ça va être la faute
à M. Gambetta ! Tout, vous dis-je, tout sera de sa
faute. Les députés veulent une chose aujourd'hui, une autre demain. C'est la faute à Gambetta. Ils ne sont d'accord sur
rien. C'est la faute à Gambetta ; jamais la faute aux députés, car :
« vous savez être du mouton le naturel, toujours suivre le premier,
quelque part qu'il aille. »
Et dire qu'à chaque bêtise nouvelle nous continuerons à
trouver le coupable, sans jamais convenir simplement que c'est la faute à
tout le monde.