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| Guy de Maupassant Les femmes de théâtre IntraText CT - Lecture du Texte |
Quelques-unes
de nos belles comédiennes ont dû protester contre l'espèce de conclusion du nouveau
roman d'Edmond de Goncourt, conclusion qui semble contenue dans cette phrase de
lord Annandale à sa maîtresse, la Faustin. « Une artiste... Vous n'êtes
que cela... la femme incapable d'aimer ! » Elles ont
dû s'écrier :
« Comment ! nous,
incapables d'aimer ? Mais
nous ne faisons
que ça ; nous en sommes plus capables que les autres
femmes ! » Et elles
se remémoraient sans doute leurs grrrrandes passions, oubliant qu'il ne faut pas confondre
aimer souvent avec beaucoup aimer.
Elle est,
au contraire, terriblement vraie,
la subtile analyse du maître
observateur qui a fouillé ces âmes d'actrices,
suivi le labyrinthe compliqué de leurs tendresses, et ouvert au public
les coulisses de leurs cœurs.
Et celle
qu'il a choisie pour modèle est une
grande artiste, une sincère, une géniale ; et non la comédienne quelconque, telle que nous
en voyons, chaque jour, en nos théâtres. Et elle aime, cette
Faustin, elle aime ardemment ; mais elle
aime en comédienne qu'elle est. C'est-à-dire qu'elle reste, malgré tout, fatalement, inconsciemment, cabotine jusque dans ses
élans de passion les plus violents et les plus vrais.
Et le romancier
a indiqué là, avec une rare discrétion d'ailleurs et une singulière perspicacité, la part que le métier reprend
fatalement dans les
passions des femmes de théâtre. Quelque
capté que soit leur cœur,
quelque sincère que soit leur
étreinte, n'y a-t-il pas toujours un peu de mise en scène dans leurs manifestations, un peu de déclamation dans leurs ardeurs ? Ne jouent-elles pas, malgré elles, une
comédie ou un drame d'amour avec des réminiscences
de pièces, des intonations apprises ?
Et je voudrais savoir si chaque homme
sur qui tombe leur tendresse ne leur rappelle
pas involontairement un personnage
qu'elles ont joué, et si une
partie de leur affection ne vient pas de là ?
Est-il bien
certain qu'elles disent
« Je t'aime ! » comme les autres femmes ; qu'elles n'aient jamais de « mots d'auteur », d'« effets » et de « gestes » ?
Et j'en appelle
aux hommes qui ont connu des comédiennes, qui ont assisté à
la représentation à
domicile de leurs tendresses,
tout, en cette petite aventure
de leur vie qu'on nomme un « amour », n'a-t-il
pas une odeur de planches, de coulisses, jusqu'à
la rupture qui est fatalement
plus dramatique, plus déclamatoire,
plus machinée qu'avec d'autres ?
Et comme il
est vrai cet amant, lord Annandale, qui vit près d'elle
comme un époux fou d'amour, et qu'elle adore (il n'en peut
douter), et qui cependant demeure sans cesse inquiet, soupçonneux, vaguement jaloux et troublé, sentant que, même en ses
bras, même éperdue de bonheur, elle joue
toujours, elle fait une sorte d'adaptation
à la vie réelle des
intrigues passionnées et des scènes
ardentes répétées chaque soir devant
la foule.
Du
reste, les Faustins sont rares, et
nos comédiennes d'aujourd'hui traitent l'amour d'une façon
beaucoup plus simple et plus pratique.
Exceptionnellement placées pour plaire aux hommes, pour qui elles ont un attrait puissant et particulier, sur qui elles exercent une sorte de fascination ; debout sur les planches comme sur un piédestal d'où elles dominent
la foule, elles se trouvent exposées en montre comme des objets aux vitrines des marchands, offertes pour ainsi dire aux désirs des spectateurs.
Elles apparaissent
au public comme des femmes d'amour et
de plaisir dont les journaux enregistrent les aventures galantes. De là à faire métier
de soi, à devenir des objets de vente courante, il
n'y avait pas loin.
Il existe assurément
des exceptions, des femmes de théâtre fort honorables dont leurs camarades
se moquent d'ailleurs ; d'autres qui ne sont point vénales
et que leurs camarades méprisent. Les
premières sont des poseuses
qui « la font à la vertu » ; les autres sont des jobardes.
Quant à celles
- le plus grand nombre - qui font le commerce de galanterie, je crois, vraiment, qu'elles ne tarderont
pas à avoir leur Petite Bourse du soir, où l'on verra
les amoureux surenchérir à pleine voix,
comme on fait chaque jour à la grande Bourse.
Car elles sont
cotées, comme des valeurs ;
elles ont des hauts et des bas, des fluctuations de cours,
des dépréciations et des vogues, selon
les caprices des amateurs, les mouvements de la mode
et leurs succès de planches.
Et cela nous
semble tout simple ! Mais, en vérité, ces marchandages d'amour de
femmes qui ne sont pas des filles, et qui devraient être des artistes, cette
abdication du sentiment devant l'argent,
du caprice devant la cote, cette
réclame que fait le théâtre pour l'alcôve, cette valeur commerciale
exploitée même quelquefois par un mari légitime au profit de la communauté,
ces agences de location des
divas à la nuit ou à la semaine,
ces agences où le premier Anglais millionnaire peut se présenter tranquillement un chèque à la main, disant : « Je volé soupé demain
avec madémoiselle Machin »,
passent un peu les limites de la prostitution permise.
Ne les verrons-nous
pas bientôt, ces agences que tout le monde connaît, mais qui se cachent encore, ouvrir leur porte
sur la rue, avec un encadrement
de photographies et la carte des tarifs
qu'on consultera, en
passant, comme le dernier cours de la rente.
Et n'assisterons-nous pas à des émotions publiques, pareilles à celle qui suit la chute de la
Timbale, quand on apprendra
que par l'effet d'on ne sait
quelles manœuvres, M. X...,
du Vaudeville, et Mlle Y..., du Gymnase, viennent, en un soir, de tomber à cinq
louis ?
N'ai-je pas connu un riche Américain qui, partant pour la France, télégraphia
de New York pour retenir son Étoile,
qui l'attendit à l'hôtel, sans embarras et sans révolte ?
Jadis les actrices furent des femmes à toquades, à
escapades, à fantaisies. Aujourd'hui, elles rappellent les commerçants à deux
boutiques, qui vendent de ceci dans l'une, de cela dans l'autre. Tout dépend de
la porte par où l'on entre.
Je ne
veux point, bien entendu, parler de morale, car j'estime que leur
situation exceptionnelle leur
doit donner les mêmes privilèges qu'aux hommes. Je ne parle que de dignité féminine, ce qui est fort
différent.
A ce sujet, on chuchotait, ces jours-ci, une aventure
qui serait arrivée dernièrement, en Angleterre, à une grande comédienne
française.
Un lord, un très noble lord, séduit par la grâce
merveilleuse de cette femme charmante autant que par son talent exceptionnel,
l'invita chez lui, à une soirée dont sa femme faisait les honneurs.
L'actrice, qui est mère, amena son fils avec elle, et,
lorsque la grande dame anglaise, rigide et prude comme toutes ses maigres
compatriotes, s'avança pour la voir, elle présenta le jeune homme :
« Mon fils, milady. » L'Anglaise rougit
d'indignation, et, d'un ton sec : « Je vous demande
pardon, madame ; jusqu'ici,
je vous avais
appelée mademoiselle, je
vois que je m'étais trompée. »
L'actrice ne se troubla point devant la réponse insolente ; elle sourit,
au contraire, et, de sa voix
exquise, si douce qu'elle prend
tous les cœurs, elle reprit :
« Oh ! non, milady, caprice d'amour. » L'Anglaise aussitôt s'enfuit et ne
reparut plus.
L'histoire est-elle vraie ? En tout cas,
celle
à qui on l'attribue est capable de cet esprit. Ce mot charmant n'a-t-il pas, en même temps, préservé sa dignité
et affirmé les libertés que lui donne
son talent ?