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| Guy de Maupassant Les scies IntraText CT - Lecture du Texte |
Dire
que Paris vient
d'être remué, pendant cinq jours, par les péripéties d'une partie de
billard !
Les journaux enregistraient les résultats ; et,
chaque soir, sur la place de l'Opéra, la foule, cette bête à mille têtes, ce
tas grouillant d'humanité badaude, contemplait avidement les cadres
transparents où les points étaient marqués. Et on criait, on applaudissait, on
huait. Toute la bêtise populaire était secouée patriotiquement. Qui l'emporterait sur le billard, de l'Amérique ou de la
France ? Lutte héroïque. Les deux Républiques, celles qu'on appelle les deux
grandes Républiques, luttaient comme Roland et Olivier dans la Légende des
Siècles ! Et chaque soir le dur combat recommençait ; et des paris étaient transmis par
le câble transatlantique ; et, dans les salons élégants, les jeunes femmes
aux yeux divins demandaient avec angoisse aux hommes qui revenaient du
cercle : « Savez-vous qui a gagné ce soir de Slosson ou de
Vignaux ? »
Voilà trop longtemps que dure cette insupportable scie.
Ce duel ridicule au carambolage qui prend les proportions d'un événement
public, qui recommence périodiquement à la façon de la querelle ancienne des
Capulets et des Montaigus, a cela d'odieux qu'il remue le fond de bêtise que
tout peuple, porte en lui ; il la fait monter en écume à la surface,
l'étale au grand jour ! Le duel de
l'Amérique et de la France sur un tapis ceint de bandes ! Le championnat
pour le billard de la France et de l'Amérique ! Oh !
Que MM. Vignaux et Slosson s'amusent à jouer au
billard, c'est leur droit incontestable. Que les combinaisons des carambolages
constituent le grand intérêt de leur vie, le grand effort de leurs pensées,
produisent la plus forte tension de leur intelligence, personne n'a rien à y
voir ; personne n'a le droit de les en blâmer. Mais qu'ils fassent
interrompre la circulation sur le boulevard en ameutant les badauds, sous leurs
fenêtres ; qu'ils favorisent, par là même, l'accroissement de la niaiserie
en France,
c'est trop.
Vaincu, M. Vignaux
a, parait-il, refusé la main que lui tendait M. Slosson. On ne l'a pas trouvé
chevaleresque !... Parbleu ! Et on l'a hué. Miséricorde ! La
foule est impitoyable. Comme Olivier fut plus magnanime, plus vraiment grand
avec Roland, en lui offrant la main de sa sœur pour terminer la lutte !
Quel enthousiasme dans le public si cette partie
acharnée avait pris fin héroïquement comme le poème de Victor Hugo.
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Plus de queue en leurs mains, de cheveux sur leurs têtes, |
Et nous serions, nous, débarrassés de
cette scie carambolo-patriotique.
Mais les scies sont éternelles. Et M.
Vignaux vient d'être provoqué par un nouveau champion. A bientôt cet intéressant tournoi, où l'honneur national
se trouve encore intéressé. La place de l'Opéra étant désormais insuffisante
pour contenir le public anxieux, ne pourrait-on mettre le palais de l'Industrie
à la disposition des combattants, et annoncer chaque point du champion français
par un coup de canon tiré des Invalides, comme on annonçait, en d'autres temps,
les victoires ?
On raconte aussi qu'un défi vient d'être lancé par un
célèbre joueur de biribi de Montmartre à tous les amateurs de l'univers. Encore
un championnat. Puis nous assisterons aux passionnantes rivalités des joueurs
de loto, de pigeon-vole, de toupie hollandaise, de tonton, de bilboquet, etc.
Résignons-nous.
Déjà nous avons pris notre parti de bien d'autres
scies, qui pour être plus anciennes, n'en sont pas moins insupportables. Nous
les subissons d'une façon régulière, tantôt avec un enthousiasme de bon goût,
tantôt avec une patience muette.
La plus terrible de toutes n'est-elle pas le changement
de ministères ? Songez donc, trois fois par an on remplace M. Goblet par
M. Timbale ou M. Timbale par M. Goblet. Cela
ne change rien, il est vrai, et nous laisse froids. Mais chaque fois tous les
journaux, tous nos parents, tous nos amis, tous nos voisins, au restaurant, en
chemin de fer, en omnibus, recommencent la même discussion sur la manière
d'appliquer en France
le régime républicain. Avec une gravité prudhommesque et sereine, ils répètent
invariablement les mêmes arguments que les faits, trois mois après, viennent
invariablement démentir. Et nous ne sommes pas encore enragés ou anarchistes
guillotineurs ?
Il faut avouer que
l'oubli recouvre vite les ministres dégringolés. Qui sait leur nom trois jours
après la chute ? Ne serait-il pas bien amusant de demander soudain à
toutes les personnes réunies en un salon de nommer tous les membres du Grand
Ministère défunt ? Combien les pourraient retrouver ?
En vérité, de tous les ministres qui se sont succédé
depuis dix ans, un seul est immortel, incontestablement. Il s'appelle le général Farre. Et pourquoi sa renommée
apparaît-elle, dès aujourd'hui, impérissable ? Pour une chose bien
simple : il a supprimé les tambours ! Il
est l'Erostrate du siècle ! Il peut crier : Eureka ! il a
trouvé un moyen pour l'immortalité, le vrai, le seul, le moyen à la Mangin et à
l'Alcibiade. Et dans mille ans, alors que personne ne citera plus les noms de MM.
Devès, Raynal et Cie, on parlera encore avec étonnement de l'homme qui a
supprimé les tambours dans l'année française, comme on parle aujourd'hui de
celui qui brûlât jadis le temple d'Éphèse.
Des scies ? Mais il en pleut
toute l'année. Tenez : les œuvres de bienfaisance envers l'étranger, la
charité par l'exportation, l'aumône-réclame, la pitié dansante, l'apitoiement
sur des infortunes lointaines, au plus grand avantage des imprésarios,
de la fête, et au réel détriment de notre pays.
Inondés de Hongrie,
inondés d'Espagne, incendiés de Vienne et autres. Tout l'argent ramassé passe
invariablement aux frais d'organisation. Mais peu importe.
L'Espagne a-t-elle donné un combat de taureaux ;
l'Autriche-Hongrie a-t-elle offert une tombola pour les centaines de morts de
Perrégaux ? Et là-bas le pays est ravagé, le grand barrage fécondant la plaine est
détruit, douars et gourbis et maisons sont emportés par l'eau. Bast !
c'est en Algérie. Quel bénéfice, quelles décorations, quels honneurs, quelles
prérogatives pourraient revenir aux gens généreux qui se mettraient en
avant ?
Mais la plus tenace et la plus horrible des scies
indestructibles est peut-être la « question de l'Opéra ».
L'État nomme périodiquement un directeur à cet établissement
financier. Celui-ci, dès qu'il entre en fonction, n'a qu'une idée, très
compréhensible : monter le moins d'opéras et gagner le plus d'argent qu'il
pourra. La musique, bien entendu, est le moindre de ses soucis. Le public et
les critiques de la presse, qui attendaient tout du nouveau fonctionnaire, avec
une crédulité que rien ne décourage, se mettent alors à hurler derrière lui
comme les chiens à la lune, avec autant de succès, du reste, que ces animaux
auprès de l'astre nocturne. Car ils ne le font pas plus tomber que les chiens
ne font choir la lune. Ils n'arrivent qu'à
ranimer cette plaie qu'on appelle la question de l'Opéra.
Le remède est pourtant bien simple : supprimer
l'Opéra. Tout le monde y gagnerait : les indifférents, qu'on n'énerverait
plus ; le public, dont on sauvegarderait le goût et l'intelligence ;
l'art, en la personne des musiciens, qui, débarrassés du désir de gagner
beaucoup d'argent, feraient enfin de vraie musique. Le directeur seul y
perdrait. Mais, avec les capacités financières que montrent généralement ces
élus, il pourrait fonder une nouvelle Union Générale, plus prospère que celle
de M. l'ingénieur Bontoux.
Oui, l'art y gagnerait ; car je ne sais rien de
plus monstrueusement révoltant que ces personnages ornés de vêtements ridicules
qui s'en viennent, avec des gestes inénarrablement grotesques, mugir leurs
sentiments et hurler leur histoire devant une foule en toilette.
L'intrigue,
d'ailleurs, est si stupide que personne ne la comprend jamais. La prose rimée
qui la raconte donne des attaques d'épilepsie aux poètes et aux
prosateurs ; sans compter que les acteurs sentent si bien comme est
anormal et burlesque ce récit en musique, qu'ils ne prennent même pas la peine
de mimer les rôles. Ils s'avancent, élèvent le bras droit, le bras gauche, font
trois pas à droite, trois pas à gauche, ou bien tendent les deux mains vers la
foule comme s'ils lui présentaient un enfant nouveau-né. C'est tout.
Exprimer des sentiments en roulades me semble
d'ailleurs une idée de sauvages. Certes ce genre de spectacle est plus enfantin
que les mystères du Moyen Age ; et, si l'on reprend par hasard une de ces
œuvres dans cinq cents ans, par curiosité historique, la salle se roulera en
des accès de gaieté folle, tant sont irrésistiblement comiques ces
représentations. Nous ne nous en apercevons pas, accoutumés à ces choses
grotesques ; et pourtant un opéra quelconque devrait soulever en nous plus
de rires que Divorçons ! ou n'importe quelle farce extravagante.
Alors, que voulez-vous ? dira-t-on. De la musique
toute simple, où la voix humaine ne sera qu'un instrument. Ou bien, si vous vous destinez à mettre de la
littérature en musique, je demande qu'on en fasse autant pour la peinture. Mais que ferait-on de
l'Opéra ? A quoi pourrait-on employer ce médiocre monument ?
A quoi ? Qu'on le livre à MM. Vignaux et Slosson
pour y donner leurs représentations, et qu'on écrive sur le fronton :
« Académie nationale de billard ». L'enseigne, au moins, ne mentira
pas.
Parmi les scies, citons pour mémoire
les manifestations politiques sur la tombe des citoyens trépassés, les enfants
prodiges, les déclamations des journaux religieux sur le prétendu dîner à
charcuterie de Sainte-Beuve... et que d'autres encore !