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| Guy de Maupassant Phoques et baleines IntraText CT - Lecture du Texte |
C'était
un curieux spectacle, ces jours derniers,
dans la grande cour qui précède le laboratoire d'anatomie comparée, au Muséum d'histoire naturelle.
Les lourds camions du chemin de fer de l'Ouest venaient de décharger des caisses longues semblables à de grands cercueils,
et aussi des ossements monstrueux, des têtes d'animaux colossales, pareilles à d'étranges instruments d'industrie, compliquées comme des machines agricoles. Sur tout cela adhéraient
encore des lambeaux de peau,
des morceaux de chair. Et lorsqu'on eut ouvert
la plus petite boîte, une odeur forte de cimetière s'exhala, une odeur
de cadavre avancé, et dans cette boîte
un corps s'allongeait tout déformé
par la décomposition.
Alors des hommes
alignèrent les vertèbres énormes, mirent en place chaque morceau des squelettes comme s'ils eussent joué
à un nouveau jeu de patience, et ils reconstruisirent les carcasses des gigantesques
baleines que le professeur d'anatomie comparée du Muséum, M. Georges Pouchet, est allé
chercher cet été dans les mers
du Nord, sur l'aviso de l'État le Coligny.
Le récit de ce voyage, que
nous lirons quand le rapport du jeune et
savant professeur sera publié,
nous donnera de singulières sensations que peuvent déjà faire pressentir les
photographies et les objets
qu'il a rapportés de ce pays des baleines.
Les côtes sont
encore ourlées de glaces ; la mer charrie des cristaux gelés gros comme des montagnes, elle les roule, les balance et les heurte,
cette mer froide où vivent
les monstres, les plus vastes
bêtes créées.
Là-bas, sur
le rivage, s'élève un grand
bâtiment de bois tout simple, des cloisons
de planches et un toit, rien de plus ; le flot vient en battre
le pied ; et des treuils, des grues pareilles à celles des gares
aux marchandises, se dressent
devant l'entrée. C'est la grande usine où l'on travaille la chair des
baleines. C'est de là que partent, c'est là que reviennent les bateaux
pêcheurs.
L'ancienne baleine franche n'existe presque plus.
Beaucoup plus grosse que la baleine bleue, elle vaut quarante à cinquante mille
francs. La baleine bleue, moins grosse et beaucoup plus longue que sa sœur,
très nombreuse encore, vaut environ sept mille francs. La baleine franche,
mortellement frappée, surnageait ; l'autre coule ; aussi emploie-t-on
pour la chasser de légers bateaux à vapeur qui la hissent à fleur d'eau et la
remorquent ensuite jusqu'à l'établissement où l'industrie s'empare du corps.
Quand le Coligny vint mouiller en face du vaste hangar où sont disséqués
ces monstres, il en arrivait
chaque jour en si grand nombre que les ouvriers ne suffisaient
plus. A peine la bête amarrée
à terre, les hommes se jetaient dessus, enlevaient rapidement la peau et la graisse, puis
on repoussait à l'eau l'animal écorché et on l'ancrait comme un navire, pour le reprendre, son tour venu, et fabriquer du guano avec sa chair.
Le travail de la décomposition le faisait
alors flotter ; et bientôt ils furent
deux, puis quatre, puis six, puis huit, amarrés
ensemble, pourrissant côte à côte, ces
corps immenses, remués par
la vague. C'était une île de baleines mortes, longue de cent mètres, large de cinquante ; et l'infection était si grande
que tout le monde à bord du Coligny
avait des haut-le-cœur, chaque matin, en se levant.
Parmi les objets
rapportés par M. Pouchet est une espèce de grossière arbalète, primitive en sa
forme, faite de bois à peine dégrossi et qu'un hercule seul peut bander. Chaque
paysan là-bas possède une de ces armes, et, quand une baleine est jetée par la
tempête dans un de ces petits lacs peu profonds qui bordent les côtes, chacun
sort de sa maison et crible la bête de courtes flèches dont le fer porte les
initiales du propriétaire. Puis, lorsque le gigantesque poisson expire d'ennui
dans cette baignoire où il ne peut s'ébattre, on examine les coups supposés
mortels, et les lettres gravées sur les lances désignent le propriétaire du
cadavre.
Chose singulière, la Méditerranée,
cette mer chaude, cette mer d'huile, possède aussi des baleines et un nombre
considérable de phoques. J'ai eu moi-même l'étonnement de me trouver nez à nez
avec un de ces derniers animaux... et j'ai fui.
Voici dans quelles circonstances.
Je voulais voir ce sauvage et dangereux détroit de
Bonifacio qui sépare la Corse de la Sardaigne et la ville singulière qui donne
son nom à ce passage, redouté surtout depuis le naufrage de la Sémillante.
J'étais parti d'Ajaccio sur le Rhône, un
vapeur-tortue que la vague secoue d'une invraisemblable façon ; et après
neuf heures de traversée, on pénétrait dans le détroit. A gauche, la haute
falaise blanche se dressait comme une muraille. Soudain, sur le sommet, une
petite ville apparue, bâtie sur un abîme qui la dévorera, car le roc qui la
supporte est tellement rongé par la mer qu'il forme comme une gigantesque
caverne sous la cité suspendue, restée en l'air sur cette voûte que les flots
creusent de jour en jour.
Le navire longeait la côte, et bientôt il se trouva
vis-à-vis d'une fente étroite dans la muraille de pierre. C'était un tortueux
corridor naturel où le bâtiment s'engagea. Cet étroit couloir ondulait comme un
serpent pour déboucher dans un joli bassin d'eau profonde d'un bleu
merveilleux : le port de Bonifacio, la ville basse, aux constructions
élevées, l'entoure.
Je grimpai d'abord jusqu'à l'ancienne ville, celle qui
surplombe le gouffre. Les maisons restent accrochées on ne sait comment
au-dessus de cette falaise minée ; et là, certes, s'accomplira une de ces
catastrophes dont le souvenir ne s'efface pas. Un jour viendra, proche ou
lointain, où la mer ayant achevé de creuser la pierre et d'ébranler la montagne
engloutira tout un coin de la cité avec ses habitants.
De là on voit la Sardaigne, et tout l'effrayant détroit
hérissé de rocs, qui sortent leurs têtes à fleur d'eau, comme des bêtes
méchantes attendant une proie.
Puis, redescendant
au port, je louai une barque pour visiter les grottes marines qu'on m'avait dit
pouvoir être comptées parmi les plus belles du
monde.
La plus curieuse
est la Dragonale.
La mer étant un peu houleuse, nous eûmes grand'peine à
franchir l'entrée, porte basse où la vague, s'engouffrant violemment, menaçait
de briser notre embarcation. Nous pénétrâmes enfin dans une vaste chambre
éclairée du haut par une échancrure naturelle qui traverse toute l'épaisseur de
la colline et présente exactement, comme si elle eût été taillée par l'homme,
la configuration de l'île de Corse. Sous nous, l'eau profonde, où pénétrait une
lumière plus vive venant du dehors par l'entrée sur la pleine mer, une lumière
de fond comparable à un rayon électrique, était tantôt rouge, tantôt azurée,
tantôt violette, tantôt rose comme un pâle corail.
Des centaines de colombes s'envolant à notre approche,
s'enfuyaient par le trou qui traversait la côte, et on voyait leur ombre
monter, tournoyer, sur le petit morceau de ciel aperçu du fond de cette
chambrée.
A droite, à hauteur d'homme au-dessus de la barque,
s'ouvrait une excavation où les marins m'engagèrent à grimper pour contempler
toute la grotte en me plaçant au fond, J'obéis ; mais à peine eus-je mis
le pied sur le rocher qu'une grosse pierre, lancée comme une catapulte,
m'effleura la tête, et un grand bruit, un bruit de course, se fit devant moi,
dans l'ombre impénétrable à l'œil. D'un bond je rentrai dans la barque, sans
comprendre ce qui se passait, sans savoir quel être j'avais dérangé dans son
refuge, quel ennemi m'avait jeté ce caillou.
Aussitôt les deux hommes s'écrièrent : « Le
phoque ! le phoque ! » et ils se réfugièrent promptement dans
une cavité de la grotte pour éviter, disaient-ils, les pierres que la bête
lançait à ceux qui la troublaient.
Et soudain le clouf d'un énorme plongeon fit
vibrer l'air calme de la caverne ; l'écume rejaillit jusqu'à la voûte et
j'aperçus distinctement un gros corps noir et allongé qui filait sous l'eau
vers la sortie. C'était l'habitant de ce lieu, le phoque lui-même qui nous
cédait la place.
De
retour à Ajaccio, on me raconta que souvent
ces allaient jusqu'aux vignes qui bordent la mer, pour y manger du
raisin. J'en doute un peu cependant et je
ne me figure pas bien un phoque un peu pochard dansant un cancan sur la berge. On m'a affirmé aussi
qu'ils lançaient toujours des pierres à ceux qui les surprenaient C'est possible à la rigueur. Voici comment : La bête, en s'enfuyant,
rame pour marcher comme
pour nager avec ses puissantes nageoires, et si une pierre est rencontrée par ces membranes qu'elle agite désespérément, elle se trouvera sans doute lancée en arrière avec violence justement vers la personne devant qui se sauve l'animal.
Cette explication, d'ailleurs, que je donne
sous toutes réserves, aurait besoin d'être soumise à M. le professeur d'anatomie comparée du Muséum.