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| Guy de Maupassant L'honneur et l'argent IntraText CT - Lecture du Texte |
Nous assistons, certes, depuis quelques années, à un déplacement
de la conscience. La morale change. La morale est pareille aux bancs de sable des rivières : elle se promène ; elle est tantôt
ici et tantôt là, s'élève en montagne au-dessus du courant des
mœurs et des instincts, forme
des obstacles infranchissables en certains
points ; puis soudain
tout s'aplanit et l'onde humaine se remet à couler librement,
barrée plus loin par la dune mouvante.
L'immense catastrophe financière de ces temps derniers vient de prouver d'une façon
définitive (ce
dont on se doutait un peu, d'ailleurs, depuis pas mal d'années) que la probité est en train de disparaître. C'est à peine si on se cache aujourd'hui de n'être point
un honnête homme, et il existe tant de moyens d'accommoder la conscience, qu'on
ne la reconnaît plus. Voler dix
sous est toujours voler ; mais faire disparaître cent millions n'est
point voler. Des directeurs
de vastes entreprises financières font chaque jour, à la connaissance de la France entière, des opérations que tout leur interdit,
depuis les règlements de leurs sociétés jusqu'à la plus vulgaire bonne foi ; ils ne s'en
considèrent pas moins comme parfaitement honorables. Des hommes à qui les fonctions et le mandat qu'ils ont,
et les dispositions mêmes de la loi,
interdisent tout jeu de
Bourse, sont convaincus d'avoir trafiqué sans vergogne, et, quand on le leur prouve, ils
font en riant un pied-de-nez,
et en sont quittes pour aller manger en paix les millions
que leur ont donnés des opérations illicites !
Quant au fretin des agioteurs, il
se fait un devoir de manquer de conscience, et presque une gloire
de mettre dedans les naïfs. Le courant de la spéculation a passé sur l'antique
probité et a dispersé sa montagne de sable.
On a gardé, il est vrai, dans le monde une sorte de
probité extérieure, d'honnêteté relative. Ce qui a disparu surtout c'est la
scrupuleuse intégrité, cette minutieuse propreté de la conscience, cette fine
délicatesse de l'homme qui ne se serait laissé salir par aucun douteux contact
d'argent.
Dans la crise que nous
traversons, on a pu sonder exactement toutes les profondeurs de l'improbité ;
et, tandis que les petites gens, atteints par la débâcle, payaient jusqu'au dernier sou, tandis que
la modeste bourgeoisie d'un côté
et quelques grandes familles de l'autre n'hésitaient pas à tout sacrifier, à tout donner, d'autres, qui sont riches, on le sait, ne se sont point fait scrupule de garder en même temps leur fortune et leurs dettes.
La
probité pourtant était peut-être la seule vraie propreté morale de l'homme, la
seule vraie qualité de l'âme constituant l'honorabilité.
Les progrès
de l'indélicatesse sont faciles à suivre. Il
y a vingt ans, on s'étonnait que les domestiques ne fussent plus honnêtes. Aujourd'hui on s'ébahit quand ils
le sont.
Il y a quinze
ans, on s'indignait quand un fournisseur vous avait trompé.
On serait bien surpris aujourd'hui de n'être point mis dedans par les
plus scrupuleux négociants.
Et voilà que la
contagion a gagné partout. Encore quelques années, et ce sera fini. Il
n'existera plus un homme vraiment intègre, un de ceux à qui il ne suffisait pas
d'être probe en apparence, d'être probe vis-à-vis des autres, mais qui
voulaient le rester vis-à-vis d'eux-mêmes.
La probité, jusqu'ici, était demeurée le plus fixe des
sentiments humains, le plus sérieux
des obstacles dressés par la morale à nos instincts. Tout change.
Tout passe.
Un sentiment, par exemple, dont les déplacements sont vraiment surprenants : c'est la pudeur.
Je n'ose
point affirmer que la pudeur
n'a été inventée
par les femmes que pour donner
du prix et du charme à l'amour ;
mais, au fond, je le crois. Donc, rechercher
en quoi les femmes, dans tous
les temps et chez tous les peuples,
ont fait consister la pudeur nous révélerait
sans doute ce qu'aimaient les hommes de leur époque et de leur pays, et nous donnerait l'histoire universelle de l'amour dans l'humanité.
Ajoutons que
la pudeur et la mode sont sœurs et marchent
ensemble.
Sait-on que c'est à une question de pudeur que les Espagnoles doivent leur gracieuse démarche.
En Espagne, jadis, il était,
paraît-il, déshonorant pour
les femmes de montrer leur
pied, j'entends leur pied chaussé, ce petit pied dont la finesse est demeurée légendaire ; il leur fallait
s'y prendre de telle sorte qu'elles
allassent par les rues sans jamais
laisser voir aux passants le bout même de leurs chaussures.
Que faisaient-elles ? Elles portaient de longues, de très longues robes ; et, au lieu
de marcher, elles glissaient.
Elles glissaient d'une façon particulière,
frôlant la terre de la semelle, le bout de la bottine toujours enseveli sous l'étoffe tombante
de la jupe ;
et, de cette habitude devenue
universelle dans le pays,
de cette habitude prolongée
pendant plusieurs générations,
est résultée presque une modification anatomique de la race, une démarche souple, singulièrement gracieuse,
comparable au flottement d'une
barque, une sorte de léger effleurement du sol par les
pieds.
Il est
regrettable que les aïeules
des Anglaises errantes qu'on rencontre par toute la terre n'aient pas eu le même sentiment de pudeur que les ancêtres des Espagnoles.
Car est-il rien de plus désolant, pour quiconque adore la grâce des
femmes, que de voir sautiller ces grands
corps sur les échasses que sont leurs
jambes ?
Mais pour nous, la plus singulière des pudeurs est assurément
celle
des femmes arabes.
On le sait, jamais un homme,
sauf l'époux, ne doit apercevoir
leur visage. Quant
au reste, elles ne le cachent guère.
Aussitôt qu'on avance dans le sud, le costume de la
femme arabe devient des plus primitifs. Elle porte presque toujours une espèce
de sac de laine blanche, ouvert du haut en bas des deux côtés, quelquefois noué
à la ceinture, et quelquefois même flottant librement, de sorte que, de profil,
on voit la femme nue de la tête aux pieds, tandis que son visage est voilé de
façon qu'on distingue à peine ses yeux eux-mêmes.
Elles sont
d'ailleurs, en général plus
jolies de figure que de formes, étant dès
l'enfance employées à tous les rudes
travaux, et fatiguées à quinze
ans comme si elles étaient
vieilles.
Voici une petite
aventure qui donnera de leur pudeur une idée fort exacte.
J'étais alors à Boukhari, et je partis un matin avec
deux amis pour aller passer la journée et la nuit chez un caïd voisin.
Nous traversions la vaste forêt qui s'étend derrière le
fort de Boghar, et, mes compagnons étant restés à causer quelques minutes avec
un officier qui nous avait rencontrés, je continuai, seul, mon chemin. Je marchais
sans bruit, lentement. Tout à
coup, derrière une roche, je surpris une
jeune Arabe dont le visage était nu. A ma vue, elle
fut effarée, se leva d'un bond et, perdant tout
sang-froid, elle saisit à deux mains le lambeau de laine qui tombait de sa gorge à ses chevilles,
pour s'en couvrir la
figure. Elle le releva tout entier
d'un mouvement convulsif,
et s'enveloppa la tête
dedans ; et elle demeurait
dressée devant moi, sans un voile de la tête aux
pieds, absolument immobile,
et satisfaite sans doute de
la manière dont elle avait sauvegardée
sa pudeur et sa dignité de femme.
Osera-t-on dire à présent que
les manifestations de la morale ne dépendent point des latitudes ?
Nous étions
là dans le pays des autruches !
La nature
n'a-t-elle pas manifestement donné le même instinct aux femmes et aux oiseaux
du désert ?
Il leur suffit de se cacher la tête.