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| Guy de Maupassant Vengeance d'artiste IntraText CT - Lecture du Texte |
Le drame Jacquet-Dumas
émeut la ville et la province.
Parlons-en comme tout le monde.
On sait le fond de l'affaire.
M. Dumas ayant acheté un tableau à M. Jacquet l'a
revendu avec bénéfice. De là, grande colère du peintre. Cette colère vient-elle
du bénéfice, ou du procédé de l'écrivain ?
M. Jacquet affirme que le procédé seul l'a touché ;
ne se pourrait-il pas que le bénéfice l'eût effleuré aussi quelque peu ?
En
tout cas, il résulte des explications fournies par l'un et par l'autre (explication contradictoires,
bien entendu, mais concluantes cependant) que M. Dumas avait le droit absolu de revendre ce tableau. Donc le peintre a montré sans doute une susceptibilité
exagérée ;
et sa vengeance peut-être n'était pas d'un goût parfait.
Oh ! ne piquons jamais l'amour-propre des
artistes !
Cette vengeance, on la connaît.
Il a mis
la tête de M. Dumas sur les
épaules d'un marchand juif et a exposé l'aquarelle vengeresse dans la nouvelle galerie que M. Georges Petit vient d'ouvrir au public.
Alors, grande colère
de M. Dumas, qui s'empresse de téléphoner
à son avoué de poursuivre.
Le téléphone ayant M. Dumas à un bout, l'homme de loi à l'autre
bout, et portant à celui-ci la fureur indignée de celui-là met une gaieté de plus dans ce drame
tragi-comique.
Là-dessus, le gendre de M. Dumas part en guerre,
la canne à la main, et livre contre l'aquarelle coupable un combat à la Don
Quichotte. L'aquarelle est vaincue et jonche la terre d'éclats de verre.
Immédiatement, M. Jacquet monte à cheval et va frapper
de l'étrier à la porte de M. Dumas qui n'ouvre point.
Le cheval de l'homme de pinceau fait un pendant
remarquable au téléphone de l'homme de plume.
Et les hommes de loi se frottent les mains.
L'affaire
en est là.
Les avocats vont plaider pour les deux parties
avec un égal talent et des raisons
excellentes.
Il n'est
pas impossible de prévoir ce
qu'ils vont dire.
Examinons donc
l'un et l'autre
cas.
L'avocat de M. Dumas prend la parole :
« Messieurs, est-il une propriété plus indiscutable, plus sacrée, que la tête d'un homme ? Sans sa tête, messieurs les juges, qui de
vous pourrait vivre, parler, penser ? Mais la tête ne se compose pas uniquement de ce qui est au dedans ; elle se compose aussi de ce qui est au dehors,
et la preuve c'est que vos amis,
votre femme, vos enfants vous reconnaissent
dès qu'ils vous voient. Cette partie
de la tête se nomme le visage. Elle commence encore et se termine au-dessus des
cheveux. Quand on rencontre
mon client dans la rue, on
se dit :
« Tiens, voici Alexandre Dumas. » Alexandre Dumas lui-même et
pas un autre. C'est au visage qu'on le reconnaît : donc son visage est sa
propriété indiscutable.
« Eh bien, messieurs les juges, pour satisfaire
une rancune que je ne veux pas qualifier, notre adversaire, M. Jacquet, a mis
la tête de M. Dumas sur les épaules d'un brocanteur juif et a ensuite exposé
son œuvre à la risée de tout Paris. L'ironie est patente, le dommage réel,
puisque mon client est ridiculisé. Or les blessures du ridicule sont plus cruelles, tout aussi profondes et plus difficiles à cicatriser que celles d'un bâton... »
Ici, l'avocat
adverse interrompt :
« Je ferai
remarquer à mon éminent adversaire
que les blessures d'un bâton sur une
aquarelle laissent des traces encore plus ineffaçables. »
(Rires dans
l'auditoire.)
La parole est à l'avocat du peintre :
« Messieurs les juges, je vais déployer
d'abord un moyen de défense qui serait, je crois, irréfutable,
mais que dédaigne mon client. Je pourrais dire :
« M. Dumas a-t-il la prétention d'avoir un nez spécial, une
bouche unique, des yeux introuvables, un menton phénoménal, des cheveux sans pareils ? - Non, n'est-ce pas ? - Vous m'objecterez que la réunion de ce nez,
de cette bouche, de ces yeux, de ce
menton et de ces cheveux, forme une tête unique, étant donné surtout
ce qui est dedans ; je ne le nie pas, mais je vais
vous présenter cinq individus, dont l'un possède
un nez, l'autre une bouche, l'autre
des yeux, l'autre un menton, et le dernier (c'est un nègre) des cheveux crépus, ressemblant à s'y
méprendre aux choses équivalentes chez M. Dumas.
« Or, me contesterez-vous
le droit de former un visage avec des traits pris à cinq
autres ?
Non, n'est-ce pas ? Ce qui constitue M. Dumas, c'est sa cervelle et
sa profession. Je ne les ai pas reproduits
dans mon
œuvre, puisque j'ai fait de mon personnage un marchand juif. M. Dumas n'est pas juif Il n'est
pas marchand non plus, bien
qu'il ait revendu mon tableau.
« Il ressemble à la figure que j'ai
peinte : tant pis, c'est un hasard !
« Dans le cas de M. Zola et de M. Duverdy, le
tribunal s'est basé sur un semblant de similitude de profession. Ici, le
pouvez-vous ? Non. Alors laissez-moi tranquille ! Reste la question
de ressemblance. Je vous avouerai qu'elle
n'est peut-être pas tout à fait due au hasard. Non pas qu'il y ait de la malveillance de ma part : il y a simplement abus de photographie.
« Je m'explique. M. Duverdy arguait qu'il n'a
jamais livré son nom au
public. M. Dumas peut-il en dire autant de sa tête ? Elle est partout. Chaque marchand de photographies en exhibe dix exemplaires différents ;
tout le monde peut l'acheter ; et moi, j'ai fait comme tout le monde. L'ayant achetée elle est
à moi, n'est-ce
pas ? Balzac cherchait sur des enseignes les noms de ses personnages ; moi, je prends
sur des photographies des physionomies intéressantes. J'ai trouvé celle-là
dans un tas au rabais, à deux
sous ;
elle m'a donné l'idée d'un marchand juif ; je m'en suis
servi comme de document et,
grâce à elle,
j'ai fait un tout des cinq modèles que je
vous présentais à l'instant.
« Cela
ressemble à M. Dumas.
Tant pis ! Il faudrait
détruire tous les tableaux si on voulait effacer toute ressemblance de personnages. A qui l'homme ressemblerait-il si ce
n'est à un autre homme ? A qui nos figures ressembleraient-elles si ce
n'est à celle des hommes ?
« Sous l'Empire, messieurs, dix mille citoyens
ressemblaient à s'y méprendre à l'empereur, tant ils avaient copié exactement
sa tête. Les a-t-on condamnés ?
Non, bien qu'ils fussent les caricatures de
Napoléon. Pourquoi ne les a-t-on pas condamnés ? Parce qu'ils étaient
inoffensifs. Ainsi
de mon marchand
juif. Il ne cherche pas à être M. Dumas homme
de lettres ; il se contente de lui ressembler comme les dix mine citoyens
ressemblaient à l'empereur, sans prétendre prendre sa place.
« Si on condamnait toutes ces ressemblances,
il faudrait démolir la porte Saint-Martin, sous prétexte qu'elle
ressemble à la porte Saint-Denis, brûler tous les romans-feuilletons qui
se ressemblent les uns les autres, et décrocher toutes les étoiles qui nous semblent pareilles.
« Je sais
bien qu'on a condamné les dominicains sous prétexte qu'ils
ressemblaient aux jésuites,
et les jésuites sous prétexte qu'ils ressemblaient à feu les Carbonari. Mais ce sont là des misons
politiques, et tout le monde
sait que les raisons politiques n'ont ni rime ni raison.
« Voilà, messieurs, ce que je pourrais vous
dire ; mais je ne vous le dirai pas.
« Mon client dédaigne ces subterfuges. Oui, il a
visé M. Dumas, oui, il a voulu ridiculiser M. Dumas. Eh bien, après !
« Ne voyez-vous pas tous les jours, des journalistes, des hommes de lettres employer leur métier, leur talent, leur ironie contre
les gens dont ils ont à
se plaindre ? Faites-vous alors brûler les journaux ou les livres en place publique ?
« Est-ce que tout Paris n'a pas cru reconnaître dernièrement, dans une spirituelle
comédie, la caricature d'un homme
de talent et d'esprit, qui ne
s'est point adressé à vous, et qui ne s'en porte
pas plus mal ?
« Cela ne se voit-il pas tous les jours ?
« M. Jacquet a, pour arme, son pinceau, M. Dumas avait sa
plume. Nous attendions,
messieurs, des coups de plume et non des coups de canne dans un morceau
de papier.
« Je termine, messieurs.
« Que ne sommes-nous encore au siècle
des Médicis, au siècle où
Michel-Ange peignait ses ennemis sous
les traits des damnés de son Jugement
dernier ? Et ses
ennemis étaient des
princes, des cardinaux, des grands
seigneurs. Lisez les
catalogues des musées italiens,
et partout, messieurs, vous
trouverez cette indication : « Dans la tête du criminel, le peintre a fait le portrait exact d'un ennemi,
etc., etc. »
« Autres temps, autres esprits. Et je conclus : mon tableau vient d'être détruit, sans qu'on ait attendu
votre jugement, le mal est donc irréparable.
Vous auriez pu me condamner
à changer la tête de mon marchand, comme
on a condamné M. Zola à
changer le nom de M. Duverdy. Avec quelques modifications, j'en aurais fait M. Rochefort qui possède assez d'esprit
pour ne point se fâcher ; et j'aurais vendu mon aquarelle quarante mille
francs à quelque très riche réactionnaire, s'il en existe encore de riches
après la débâcle de l'Union.
« Je demande donc quarante mille francs à
M. Dumas, et je lui livre mon œuvre. »
Après ces plaidoyers, si le tribunal
appréciait comme moi, il condamnerait M. Dumas ou son gendre à payer 20 000
francs l'aquarelle en question.
Et si l'affaire se résout ainsi, on rira de l'écrivain, car, en France,
on est toujours pour l'esprit contre les coups de bâton.
Mais si,
par hasard, M. Dumas revendait
40 000 francs à quelque
riche Anglais l'œuvre devenue historique comme le manuscrit de Longus taché d'encre
chez Paul-Louis Courier. C'est alors qu'on rirait de M. Jacquet !