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| Guy de Maupassant Une répétition IntraText CT - Lecture du Texte |
Mme DESTOURNELLES, nerveuse, la voix sèche
Au moins, avez-vous bien retenu votre rôle ?
Je n'en oublirai point une seule parole.
Alors nous commençons puisque vous êtes prêt :
Je suis seule d'abord. Le marquis apparaît.
Sans me voir il arrive au milieu de la scène ;
Pendant quelques instants il rêve et se promène ;
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Et puis il m'aperçoit. Nous y sommes ? |
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J'y suis. |
Elle s'assied sur une chaise basse. Il
s'approche d'elle avec des grâces prétentieuses.
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Je ne puis ; |
J'en suis fort empêché,
car mon habit me gêne.
Son épée
se prend entre ses jambes.
Votre rapière va s'échapper de sa gaîne.
Vous paraissez épais et lourd.
Recommençons.
Il
fait le même manège que tout à l'heure, mais d'une façon encore plus maniérée.
Vous n'avez pas besoin de toutes ces façons,
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Madame. Comment donc voulez-vous que je fasse ?
Comme si vous étiez un marquis naturel ;
Un vrai marquis. Quittez cet air trop solennel,
Et marchez simplement comme un monsieur qui passe.
Relevez quelque peu votre épée, avec grâce ;
Une main sur la hanche ; et puis promenez-vous,
Sans avoir tant de plomb fondu dans les genoux.
Vous êtes empesé comme un dessin de mode.
Si je ne portais point cet habit incommode...
Vous me faites l'effet d'un marquis croque-mort,
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Soyez donc gracieux. |
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Est-ce bien ? |
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Pas encor. |
Que l'homme est emprunté !
Dire que toute femme,
J'entends femme du monde, est actrice dans l'âme.
La femme de théâtre est gauche, et ne sait pas
Sourire, se lever, s'asseoir, ou faire un pas
Sans paraître tragique. Un rien les embarrasse.
Cela ne s'apprend point, c'est affaire de race.
On peut acquérir l'art, mais non le naturel.
Par l'étude on devient ce que
fut la Rachel
Qui demeura toujours roide ou prétentieuse,
Souvent fort dramatique, et jamais gracieuse.
Moi, j'ai joué deux fois, et j'eus un succès fou.
J'avais une toilette exquise, un vrai bijou.
On m'applaudit, c'était comme une frénésie ;
J'ai cru que je ferais mourir de jalousie
Madame de Lancy qui jouait avec moi.
Je disais quelques vers : je ne sais
plus trop quoi ;
Quelque chose de drôle et qui fit beaucoup rire.
Mais, la deuxième fois, je n'avais rien à dire ;
Je faisais une bonne apportant un plateau
Où devait se trouver un verre rempli d'eau.
J'apportai le plateau ; mais j'oubliai le verre.
L'acteur me regarda d'une façon sévère ;
Le public se tordait ; alors je m'aperçus
Que j'avais le plateau voulu, mais rien dessus.
Ma foi, je n'y tins pas, j'ai ri comme une folle.
Le monsieur n'a pas pu
reprendre la parole
Tant on était joyeux. On a ri tout le temps !...
Se
tournant vers René qui la regarde fixement en l'écoutant
Mais que faites-vous donc, monsieur, je vous attends ?
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C'est moi qui vous écoute. |
Vous n'avez pas de temps à perdre. Allons, en route
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Eh bien ? |
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Je ne sais plus du tout le premier vers. |
Monsieur, vous commencez à m'agacer les nerfs.
Quand j'aurai le premier, tous viendront à la suite.
Certes, ils viendront. A moins qu'ils ne prennent la fuite.
Comme on oublie ! Allons, soufflez-moi, rien qu'un peu.
Ah ! puissé-je, en soufflant, rallumer votre feu.
Elle souffle
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Je te vis, charmante bergère, |
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C'est bien ? |
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« C'est bien » n'est pas au rôle, assurément. |
Et puis ce serait bien... si c'était autrement.
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Pourquoi cela ? |
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Pourquoi ? vous êtes détestable |
Comme un petit garçon qui récite une fable.
Votre voix, votre corps, vos
gestes sont en bois.
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Moi ? |
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Vous. |
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Certes... quelquefois. |
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Eh bien, racontez-moi cela. |
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Quoi ? |
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Vos conquêtes ; |
Car je ne vous vois pas faisant tourner les têtes.
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Toujours ? |
Non. Vous
ne devez pas être heureux en amours.
Eh bien ! nous allons voir ce que vous savez faire.
Supposons qu'une femme, habile en l'art de plaire,
Se trouve en tête-à-tête avec vous. Son... esprit
Dès longtemps attira votre cœur et le prit.
- Supposons que je sois cette femme charmante -
Vous voulez exprimer l'amour qui vous tourmente ;
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Eh bien, c'est tout ? |
On peut sans péril écouter jusqu'au bout.
Alors changeons de rôle, et soyez la bergère.
Je vais improviser. Asseyez-vous, ma chère.
Elle prend le chapeau du marquis ; s'en
coiffe ; fléchit un genou devant lui, et, avec une moquerie dans la voix.
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Je cours
après le bonheur ; |
Elle le regarde en riant, puis, se relevant.
Il l'embrasse. Êtes-vous une
bergère en Sèvres ?
Troublez-vous. Qu'un soupir s'échappe de vos lèvres.
Baissez les yeux, tremblez, pâlissez, rougissez.
Changeant
de ton. D'une voix brève
Çà, nous ne ferons rien. Cher monsieur, c'est
assez.
Je suis mauvais, la faute en est à mon costume ;
Si j'étais en habit tout simple, je présume
Que je saurais sans peine exprimer mon amour.
A l'époque fleurie où régnait Pompadour,
presque autant que la tête on poudrait la pensée ;
Et la phrase ambiguë, avec soin cadencée,
Semblait une chanson aux lèvres des amants.
Ils avaient en l'esprit encor plus d'ornements
Que de rubans de soie à leur fraîche toilette.
L'amant était léger, l'amante était follette.
Ils ne se permettaient que de petits baisers
Pour ne point faire tort à leurs cheveux frisés ;
Et gardaient tant de grâce et de délicatesse
Qu'un mot un peu brutal eût rompu leur tendresse.
Mais aujourd'hui, qu'on a décousu pour toujours
La pompe des habits et celle
des discours,
Nous ne comprenons plus ces futiles manières ;
Et pour se faire aimer il faut d'autres prières,
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Il faut, |
Cher monsieur, pour jouer un rôle sans défaut,
Se mettre, avec l'habit, la peau du personnage ;
Sentir avec son cœur, penser selon son âge,
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Mais moi, si j'aime aussi. |
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Vous n'aimez pas. |
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Mais non. |
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Mais si. |
Alors vous avez dû lui dire : « Je vous aime. »
Rappelez-vous le ton, et puis faites de même.
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C'est discret. |
Vous avez donc pensé qu'elle devinerait ?
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Non. |
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Mais qu'espérez-vous alors ? |
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Moi ? rien. Je n'ose. |
C'est faux. L'homme toujours espère quelque chose.
Je ne veux qu'un sourire, un mot, un bon regard.
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C'est trop peu. |
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Rien de plus. A moins que le hasard, |
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N'oubliez point ceci, que pour celui qui l'aide.
Je souffre horriblement de n'oser point parler.
Son œil, quand il me fixe, a l'air de m'étrangler ;
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J'ai peur d'elle. |
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Savez-vous point encore, ignorant que vous
êtes,
Que ces compliments-là ne nous blessent jamais.
Vous verriez, si j'étais un homme, et si j'aimais.
René
saisit ses mains et les baise avec passion. Elle les retire vivement, très
étonnée, un peu fâchée
Je n'autorise pas ces manières trop lestes ;
La parole suffit, monsieur, gardez vos gestes.
Certes, j'étais timide et grotesque. Pourquoi ?
Je craignais que mon cœur éclatât malgré moi !
Et qu'au lieu des fadeurs de ces propos frivoles,
Ce cœur qui débordait ne dit d'autres paroles.
Elle s'éloigne de lui, il la poursuit en tenant
sa robe
Ah ! vous l'avez permis, madame, il est trop tard.
Vous n'avez donc pas vu
briller dans mon regard,
Quand il était sur vous, des éclairs de folie ;
Ni trouvé sur ma face égarée et pâlie
Ces sillons qu'ont creusés les tortures des nuits ?
Vous n'avez donc pas vu que souvent je vous fuis ;
Qu'un frisson me saisit quand votre main m'effleure ;
Et que si j'ai perdu la tête, tout à l'heure,
C'est qu'en me regardant vos lèvres ont souri,
Que votre œil m'a touché, marqué, brûlé, meurtri ?
Ainsi qu'un malheureux, monté sur une cime,
Se sent pris tout à coup des fièvres de l'abîme,
Et se jette éperdu dedans, la tête en feu ;
Ainsi, quand je regarde au fond de votre bleu,
Le vertige me prend d'un amour sans limite !
Il
saisit sa main et la pose sur son cœur
Tenez, sentez-vous pas comme mon cœur palpite ?
C'est trop. On vous croirait la cervelle égarée ;
Et la diction même a l'air exagérée.
La porte du fond s'ouvre sans
bruit, et M. Destournelles apparaît, tenant à chaque main un écrin à bracelet.
Il s'arrête et écoute sans être vu.
Oui, c'est vrai, mon esprit s'égare, je suis fou !
Quand on lâche un cheval, la bride sur le cou,
Il s'emporte, et voilà ce qu'a fait ma pensée ;
Jusqu'ici je l'avais tenue et terrassée,
Mais elle a, près de vous, des élans trop puissants.
Je ne puis exprimer les ardeurs que je sens !
Oui, je vous aime, et j'ai la lèvre torturée
Du besoin de toucher votre bouche adorée ;
Et mes bras, malgré moi, s'ouvrent pour vous saisir,
Tant me pousse vers vous un immense désir.
Mme DESTOURNELLES, lui échappant
Je me fâche. Cessez cette plaisanterie.
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Assez, ou je crie. |
RENÉ, avec accablement
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Relevez-vous, monsieur, je vais sonner. |
Mon Dieu ! vous ne pourrez jamais me pardonner.