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| Guy de Maupassant La paix du ménage IntraText CT - Lecture du Texte |
M. DE SALLUS, à Jacques de Randol qui s'est levé pour partir : Eh bien ! quoi ? Vous vous en allez encore ? Il suffit donc que je me montre pour vous faire fuir ?
JACQUES DE RANDOL : Non, mon cher Sallus, vous ne me faites pas fuir, mais je partais.
M. DE SALLUS : C'est justement ce que je dis. Vous partez toujours au moment précis où j'arrive. Je comprends que le mari ait moins de séduction que la femme. Laissez-lui croire, au moins, qu'il ne vous déplaît pas trop.
Il rit.
JACQUES DE RANDOL : Vous me plaisez beaucoup, au contraire, et si vous aviez la bonne habitude d'entrer chez vous sans sonner, vous ne me trouveriez jamais prêt à partir quand vous entrez.
M. DE SALLUS : Pourtant... il est assez naturel de sonner aux portes.
JACQUES DE RANDOL : Oui, mais un coup de sonnette me fait toujours me lever, et, rentrant chez vous, vous pourriez vous dispenser de vous annoncer comme les autres.
M. DE SALLUS : Je ne comprends pas très bien.
JACQUES DE RANDOL : C'est fort simple. Quand, je vais chez les gens qui me plaisent comme Mme de Sallus, ou comme vous, je ne tiens nullement à me rencontrer chez eux avec le tout-Paris qui passe ses après-midi à semer des fleurs d'esprit de salon en salon. Je connais ces fleurs et ces semences. Il suffit de l'entrée d'une de ces dames ou d'un de ces hommes pour me gâter tout le plaisir que j'ai eu en trouvant seule la femme que j'étais venu voir. Or, quand je me suis laissé pincer sur mon siège, je suis perdu ; je ne sais plus m'en aller, je me laisse prendre dans l'engrenage de la conversation courante ; et comme j'en connais toutes les demandes et toutes les réponses, mieux que celles du catéchisme, je ne peux plus m'arrêter : il faut que j'aille jusqu'au bout, jusqu'à la dernière considération sur la pièce, ou le livre, ou le divorce, ou le mariage, ou la mort du jour. Vous comprenez alors pourquoi je me lève brusquement à toutes les menaces de la sonnette ?
M. DE SALLUS, riant : C'est très vrai, ce que vous dites. Nos maisons sont inhabitables de quatre à sept. Nos femmes n'ont pas le droit de se plaindre si nous les lâchons pour le cercle.
MADAME DE SALLUS : Je ne peux pourtant pas recevoir ces demoiselles du ballet, ou ces dames du chant et de la comédie, et tous les artistes peintres, poètes, musiciens et autres des Mirlitons, pour vous garder près de moi.
M. DE SALLUS : Je n'en demande pas tant. Quelques hommes d'esprit et quelques jolies femmes et pas de foule.
MADAME DE SALLUS : C'est impossible. On ne peut pas fermer sa porte.
JACQUES DE RANDOL : Non, on ne peut pas, en effet, endiguer cette coulée de niais à travers les salons.
M. DE SALLUS : Pourquoi ?
MADAME DE SALLUS : Parce que c'est comme ça, aujourd'hui.
M. DE SALLUS : C'est dommage. J'aimerais beaucoup une intimité restreinte et choisie.
M. DE SALLUS : Mais oui ! moi !
MADAME DE SALLUS, riant : Ah ! ah ! ah ! La jolie intimité que vous me feriez ! Ah ! Les charmantes femmes et les hommes comme il faut ! C'est moi qui quitterais la maison, alors !
M. DE SALLUS : Ma chère amie, je demanderais seulement trois ou quatre femmes comme vous.
MADAME DE SALLUS : Vous dites ?
M. DE SALLUS : Trois ou quatre femmes comme vous.
MADAME DE SALLUS : S'il vous en faut quatre je comprends que vous ayez trouvé la maison déserte.
M. DE SALLUS : Vous saisissez fort bien ce que je veux dire, et je n'ai pas besoin de m'expliquer davantage. Il me suffit que vous soyez seule chez vous pour que je m'y plaise plus que partout ailleurs.
MADAME DE SALLUS : Je ne vous reconnais plus. Mais vous êtes malade, très malade ! Peut-être allez-vous mourir !
M. DE SALLUS : Raillez-moi tant que vous voudrez, je ne me ficherai pas.
MADAME DE SALLUS : Et ça va durer ?
M. DE SALLUS : Toujours.
MADAME DE SALLUS : Souvent homme varie.
M. DE SALLUS : Mon cher Randol, voulez-vous me faire le plaisir de dîner avec nous ? Vous détournerez les épigrammes que ma femme semble avoir aiguisées pour moi.
JACQUES DE RANDOL : Merci mille fois, vous êtes tout à fait gentil, mais je ne suis pas libre.
M. DE SALLUS : Je vous en prie, faites-vous libre.
JACQUES DE RANDOL : Vrai, je ne peux pas.
M. DE SALLUS : Vous dînez en ville ?
JACQUES DE RANDOL : Oui... C'est-à-dire, non... J'ai un rendez-vous à neuf heures.
M. DE SALLUS : Très important ?
JACQUES DE RANDOL : Très important.
JACQUES DE RANDOL : Mon cher !...
M. DE SALLUS : Soyez discret... Mais ça ne vous empêche pas de dîner avec nous.
JACQUES DE RANDOL : Merci, je ne peux pas.
M. DE SALLUS : Vous partirez quand vous voudrez.
JACQUES DE RANDOL : Et mon habit ?
M. DE SALLUS : Je l'envoie chercher.
JACQUES DE RANDOL : Non... vrai... merci.
M. DE SALLUS, à sa femme : Ma chère, gardez donc Randol.
MADAME DE SALLUS : Mon cher, je vous avoue que je n'y tiens pas beaucoup.
M. DE SALLUS : Vous êtes charmante pour tout le monde, ce soir. Et pourquoi ?
MADAME DE SALLUS : Mon Dieu ! Je ne tiens pas à garder mes amis pour vous faire plaisir à vous et pour vous retenir chez vous. Amenez les vôtres.
M. DE SALLUS : Je resterai de toute façon, et vous m'aurez alors en tête à tête.
MADAME DE SALLUS : Allons donc ?
M. DE SALLUS : Mais oui.
MADAME DE SALLUS : Toute la soirée ?
M. DE SALLUS : Toute la soirée.
MADAME DE SALLUS, ironique : Mon Dieu, quelle peur vous me faites ! Et en quel honneur ?
M. DE SALLUS : Pour avoir le plaisir d'être prés de vous.
MADAME DE SALLUS : Tiens, mais vous êtes en d'excellentes dispositions.
M. DE SALLUS : Alors priez Randol de rester.
MADAME DE SALLUS : M. de Randol fera ce qu'il lui plaira. Il sait bien qu'il m'est toujours agréable de le voir. (Elle se lève et après avoir réfléchi.) Vous dînez avec nous, monsieur de Randol. Vous pourrez partir ensuite.
JACQUES DE RANDOL : Avec plaisir, madame.
MADAME DE SALLUS : Je vous demande une minute. Il est huit heures. On va servir.
Elle sort.